Les pairs contre les pères

En cette période d’effervescence de la jeunesse, lire ou relire Hannah Arendt quand elle écrit : «Affranchi de l’autorité des adultes, l’enfant n’a donc pas été libéré, mais soumis à une autorité bien plus effrayante et vraiment tyrannique : la tyrannie de la majorité [cf, au passage, Cultures lycéennes, l’essai de Dominique Pasquier (Autrement, 2005), qui avait emprunté cette expression pour son sous-titre]. En tout cas, il en résulte que les enfants ont été pour ainsi dire bannis du monde des adultes. Ils sont soit livrés à eux-mêmes, soit livrés à la tyrannie de leur groupe, contre lequel, du fait de sa supériorité numérique, ils ne peuvent se révolter, avec lequel, étant enfants, ils ne peuvent discuter, et duquel ils ne peuvent s’échapper pour aucun autre monde, car le monde des adultes leur est fermé. Les enfants ont tendance à réagir à cette contrainte soit par le conformisme, soit par la délinquance juvénile, et souvent par un mélange de deux ».

Relisant ces mots, et les reliant à l’actualité, je ne pense pas tant au rapport à l’autorité « ordre public », au fait qu’il est mal de casser et de brûler, de cogner et de dépouiller ; je pense plus aux figures de l’autorité, à celle du père, autorité qui borne, sanctionne et (mais…) protège. Je ne pense pas tant aux jeunes qui grandissent dans des environnements en rupture avec l’ordre commun (cf, entre autres, l’essai de Luc Bronner chez Calmann Lévy, La loi du ghetto), je pense aussi à tous ces adolescents, notamment les garçons, issus de milieux qui, en principe, ont « tout » pour tisser un lien relativement confiant avec la société et l’avenir (« tout » entre guillemets car, évidemment, je sais que ce « tout » est difficile à définir et possiblement illusoire ; disons quand même : une sécurité matérielle, affective, des modèles, de l’accès à l’information, de la capacité à décoder les pièges de l’orientation…), tous ces ados qui ne semblent en rien défavorisés que je vois partir en roue libre et carboniser l’héritage qu’ils ont eu la chance de trouver dans leur berceau, pas à la façon dont leurs pères, justement, avaient pu se rebeller (cf par exemple l’analyse de Virginie Linhart sur les parents «68ards ») , mais en brûlant vraiment certains vaisseaux, notamment scolaires, sans pressentir, à défaut de le mesurer, que certaines « chances » ne se présentant pas indéfiniment. Dans les exemples qui me viennent à l’esprit, pas de fantasme post 68ard, pas de laxisme ou de laisser-aller – pour autant que je puisse en juger. Mais un rapport totalement dégradé à l’autorité du père – entendu ici pas seulement au sens biologique, je parle aussi de l’enseignant, du juge, du policier, du pompier, du médecin, du responsable public, etc.

Dans le même temps, via la diffusion des réseaux sociaux, ahurissante montée en puissance du pouvoir des pairs sur la vie des ados (et l’adolescence peut durer…), prégnance des phénomènes de « popularité », poids terrorisant du « like / unlike », épée de Damoclès du « unfollow », violence symbolique du « ignore »… Bien sûr les phénomènes de bande ont toujours existé, le regroupement entre pairs, par affinités culturelles, sociales, locales, etc. Mais là, extension et généralisation, mondiale, du phénomène, avec affichage public sur la toile, et sans aucune garantie de « droit à l’oubli » pour la suite des événements. Tout cela, me semble-t-il, est bien lourd à porter pour des épaules de 14 ou 15 ans.

Si les pairs enfoncent les pères, d’où viendra le liant social minimal, dès lors que le quartier ou la ville, l’école ou le collège, toujours plus ghettoïsés, tiennent de moins en moins ce rôle, déjà abandonné par les églises, les partis et les syndicats (où sont leurs jeunes ?), l’armée -tout ceci dit sur le ton du constat, sans nostalgie bigote ou militariste ? Où se fera, malgré tout, le lien avec le collectif, le lien avec la loi ?

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Article du on mercredi, octobre 20th, 2010 at 15:35 dans la rubrique Analyses. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

2 commentaires “Les pairs contre les pères”

  1. CGfromfacebook dit:

    Merci.Je souscris totalement, comme vous pouvez imaginer à votre texte « les pairs contre les pères », et je m’interroge à la lumière de ce texte sur les motivations des jeunes: aller défiler avec ces pères, pour en apprendre enfin quelque chose sur le terrain, qui aurait du sens pour se construire en tant qu’adultes? Et nous serions donc en face d’une demande désespérée de transmission de valeurs, de sens, de réponses concernant l’avenir, en direct sous nos yeux?

    Sinon quel est le sens de cette mobilisation lycéenne par « solidarité » avec des adultes, des vieux, des « pères » qui eux-mêmes les abandonnent aux pairs, au lieu de faire leur boulot de père?
    CG

  2. - Veille EducationVeille Education dit:

    […] Relisant ces mots, et les reliant à l’actualité, je ne pense pas tant au rapport à l’autorité « ordre public », au fait qu’il est mal de casser et de brûler, de cogner et de dépouiller ; je pense plus aux figures de l’autorité, à celle du père, autorité qui borne, sanctionne et (mais…) protège. Je ne pense pas tant aux jeunes qui grandissent dans des environnements en rupture avec l’ordre commun (cf, entre autres, l’essai de Luc Bronner chez Calmann Lévy, La loi du ghetto), je pense aussi à tous ces adolescents, notamment les garçons, issus de milieux qui, en principe, ont « tout » pour tisser un lien relativement confiant avec la société et l’avenir (« tout » entre guillemets car, évidemment, je sais que ce « tout » est difficile à définir et possiblement illusoire ; disons quand même : une sécurité matérielle, affective, des modèles, de l’accès à l’information, de la capacité à décoder les pièges de l’orientation…), tous ces ados qui ne semblent en rien défavorisés que je vois partir en roue libre et carboniser l’héritage qu’ils ont eu la chance de trouver dans leur berceau, pas à la façon dont leurs pères, justement, avaient pu se rebeller (cf par exemple l’analyse de Virginie Linhart sur les parents «68ards ») , mais en brûlant vraiment certains vaisseaux, notamment scolaires, sans pressentir, à défaut de le mesurer, que certaines « chances » ne se présentant pas indéfiniment. Dans les exemples qui me viennent à l’esprit, pas de fantasme post 68ard, pas de laxisme ou de laisser-aller – pour autant que je puisse en juger. Mais un rapport totalement dégradé à l’autorité du père – entendu ici pas seulement au sens biologique, je parle aussi de l’enseignant, du juge, du policier, du pompier, du médecin, du responsable public, etc. Lire la suite […]

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