Plaidoyer pour le métier de prof

Dans Un homme effacé (Gallimard, 2013) – premier roman d’Alexandre Postel – l’homme dont il est question est professeur de philosophie à l’université. 45 ans, timide et solitaire, il est l’opposé de son collègue, Marc Mortemousse, dont nul ne doute qu’il briguera un jour la présidence de l’université. « Lui au moins s’y entendait pour laisser dans l’esprit de ses interlocuteurs un sillage de vétiver ! Il connaissait, lui, l’art de s’éclipser sur une pirouette ! De badiner avec les secrétaires ! De vous glisser une phrase entre deux portes. »

Damien North, lui, rase les murs et ne veut déranger personne. Veuf, il mène une existence des plus banales jusqu’au jour où… il est accusé d’héberger sur son ordinateur des images à caractère pédophile. Le voilà, convoqué par la police, sa vie privée étalée dans les journaux, tandis qu’abasourdi, il nie, persuadé qu’il s’agit d’un malentendu.

Un homme effacéMais la courtoisie et la réserve qui caractérise Damien North ne jouent pas en sa faveur. D’ailleurs… maintenant que l’affaire a éclaté, n’y aurait-il pas dans la vie et la carrière de cet enseignant-chercheur en apparence sans histoire des éléments qui le rendent suspect ?

D’anciens élèves témoignent à son procès, revisitant des faits anodins sous un angle malsain, tandis que l’expert-psychiatre décrit l’accusé en ces termes : « une grande solitude émotionnelle et sociale… un homme peu expansif, difficile à approcher, qui consacre le plus clair de son temps à son travail… une certaine rigidité inscrite dans sa structure mentale… » Un prof, somme toute ?

Heureusement pour Damien North, son avocat est brillant. Pour le défendre, il choisit de ne pas nier les faits. Peu importe la vérité, la réalité est la suivante : le statut de professeur du supérieur n’exige pas une présence à temps complet à l’universitéson emploi du temps indique six heures d’enseignement hebdomadaires, ce qui, vous en conviendrez, n’est pas considérable »). Nombre d’enseignants-chercheurs travaillent en partie chez eux, passent du temps sur leur ordinateur et n’ont pas de supérieur hiérarchique à qui rendre des comptes de leurs journées. La tentation est donc à portée de clic. Et si Damien North a pu visionner des images d’adolescents dénudés, c’était pour revivre sa propre adolescence. « L’âge d’or. L’âge d’avant l’ennui et les désillusions. En ce sens, Damien North est une victime d’Internet, et non le prédateur cynique qu’on voudrait nous dépeindre. »

un homme effacé bisEnsuite, alors que le procureur rappelle que les nantis ne doivent pas bénéficier d’un traitement de faveur, l’avocat réfute l’appartenance de son client à une élite. « De quelle élite parlez-vous ? Vous agitez ce mot comme un chiffon rouge, mais que voyons-nous derrière ? Un oligarque avide de pouvoir ? Un ploutocrate effréné ? Un intriguant notoire ? Non ; un enseignant. Et je vous le demande, moi : quelle élite est plus foncièrement, plus authentiquement démocratique que celle qui s’est donné pour mission de transmettre le savoir à ceux qui en sont privés ? Faire profession d’enseigner, n’est-ce pas permettre à chacun d’accéder à l’élite ? »

Enfin le ténor du barreau conclut sur la nature de la relation pédagogique qui « est une relation de nature érotique (…). La transmission du savoir, et son apprentissage, ont une source commune : le désir ; le désir de savoir, bien sûr, mais aussi le désir de plaire. Le professeur a un besoin vital de plaire à son public : faute de quoi ses cours sont désertés, et la transmission périt. Un professeur qui ne sait pas plaire est une pâte sans sel et sans levain. Quant à l’étudiant… sans le désir de plaire à son maître, le désir de l’imiter, le désir de surpasser les autres, l’étudiant croupirait dans l’indifférence et l’oisiveté. »

Une plaidoirie savoureuse, en trois temps sur : le métier de prof, son statut dans la société et sa relation avec les élèves.

Un homme effacé, Alexandre Postel, Gallimard, 2013. Prix Goncourt du premier roman 2013 et prix Landerneau découvertes 2013.

Le problème avec… les universitaires

Jane, professeure de français à l’université Devayne, sur la Côte Est des Etats-Unis, reçoit, par courrier, un manuscrit anonyme racontant sa vie professionnelle et personnelle jusque dans les détails les plus intimes.

Tous les ingrédients du roman universitaire classique anglo-saxon sont présents : des profs désirant ardemment être publiés, subissant le poids de la hiérarchie universitaire, en attente d’un poste fixe, confrontés à des difficultés financières, travaillant sur des sujets pointus qui intéressent un tout petit monde, participant à des colloques internationaux, se jalousant les uns et les autres, conciliant difficilement vie de prof et vie familiale,… Sauf qu’un roman universitaire, « c’est chiant », dixit un des personnages – déjà vu et revu ou plutôt lu et relu ! -.

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De l’impact d’avoir été prof à Columbine, le 20 avril 1999

La fusillade du lycée de Columbine a donné lieu à de nombreux films, blogs et livres – par toujours soutenables. Parmi ces témoignages , ne passez pas à côté du magnifique roman de Wally Lamb : « Le Chagrin et la Grâce ».

Le récit commence le vendredi 16 avril 1999, dans le Comté de Jefferson (Colorado) – soit quatre jours avant la tuerie. Le personnage principal, Caelum Quirk, est enseignant à Columbine High school. Au moment du massacre (11h29 – 12h08), il ne sera pas présent sur le campus. Sa femme, Maureen, infirmière dans l’établissement, si. L’impact de la tragédie sera dévastrateur pour leur couple. Impossible d’en dire plus sans entrer dans les détails.

Extrait : « Je ne cesse de revenir sur cette soirée de vendredi depuis des années : quand je ne parviens pas à dormir ; dans mes rêves ; chaque fois que la porte d’acier s’ouvre et que je me dirige vers Maureen avec son regard triste, ses cheveux fins et ternes, son tee-shirt bordeaux et son jean sans poches. Mo est une victime du massacre de Columbine dont vous n’avez jamais entendu parler, que vous n’avez pas vue interviewée à la télé. Un dommage collatéral. Je regrette tellement de ne pas être monté ce soir-là. De ne pas lui avoir fait l’amour. De ne pas l’avoir tenue dans mes bras et rassurée… Parce que le compte à rebours était presque terminé. Ils avaient acheté leurs armes, enregistré leurs vidéos d’adieu, mis la dernière main à leur plan. (…). Le chaos était imminent et nous allions nous retrouver égarés dans le labyrinthe, errer parmi les cadavres et nous perdre l’un l’autre pendant des années« .

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Elle est LA femme ! LA femme présidente d’université !

Juin 2002. Meredith Ruth Neukirchen (M.R. dans le cadre professionnel) est la première présidente femme d’une université du New Jersey. « Une prestigieuse université de l’Ivy League flottant comme une île d’excellence universitaire improbable au milieu de vestiges pittoresques du XVIIIe siècle américain et d’un paysage vallonné rural/suburbain ultra-résidentiel ».

Campus de princeton

Le campus de Princeton (New Jersey)

Elle est brillante, diplômée de Harvard, spécialiste reconnue de l’histoire de la philosophie. Elle est intègre (« naturellement M.R. n’investirait pas un sou dans les entreprises des administrateurs. Elle ne se constituerait pas une petite fortune grâce à ses relations universitaires »). Issue d’un milieu modeste et pleine de bonne volonté, elle entend « réformer la structure historique [de son université], (c’est-à-dire blanche/patriarcale/hiérarchique) ». Parmi ses projets : recruter plus de femmes, notamment issues des minorités et transformer le système de bourses pour augmenter le nombre d’étudiants pauvres ou issus de la classe moyenne.

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Le prof est-il un personnage romanesque ?

Le prof est-il un personnage romanesque ? C’est la question que pose l’écrivain norvégien Dag Solstad dans Honte et dignité (Les Allusifs, 2008). Ou plutôt que pose son héros de papier : Elias Rukla, 53 ans, « paisible et falot » professeur agrégé de littérature au lycée d’enseignement secondaire général de Fagerborg : « C’est en effet une prestation en soi que de se qualifier de personnage principal putatif d’un roman, et de quel droit je m’autorise à penser que je peux être considéré comme le personnage principal d’un roman…».

Avant de s’interroger ainsi, l’enseignant en mal de reconnaissance soliloque sur son métier et sa vocation. Les cinquante premières pages du livre sont impressionnantes. Elles posent un regard sans concession sur la vacuité du métier de prof. Les phrases sont longues, les digressions récurrentes et les références littéraires multiples. C’est le rythme du monologue intérieur d’un professeur de lettres.

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L’université n’est pas un objectif désirable

A l’automne 1971, Joyce Maynard fait sa rentrée universitaire à Yale. Elle propose au directeur du New-York Times d’écrire un article. Il répond par l’affirmative : « racontez comment l’époque durant laquelle vous êtes devenue une adolescente a formé vos idées du monde qui vous entoure. Ecrivez sur votre génération et la façon dont vous voyez l’avenir ». La publication, le 23 avril 1972, de son récit, lui vaudra des milliers de lettres et surtout sa rencontre J.D. Salinger. Au cours de l’année 1972, elle développera l’article dans un livre (Une adolescence américaine) qui paraîtra en 1973.

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Doctorant : un sort enviable ?

TanguyEn regardant, hier soir, une rediffusion de Tanguy (2001), d’Etienne Chatilliez, je me disais que le personnage de Tanguy ne donnait pas envie de devenir doctorant, même si sa situation est confortable. Tanguy prépare une thèse sur l’émergence du concept de subjectivité en Chine. Il vit encore chez ses parents. Il n’a pas de problème d’argent (il donne des cours), ni de cœur. C’est un être charmant et bien élevé mais… il est devenu un parasite pour ses parents qui se désespèrent de le voir quitter le foyer et cherchent à s’en débarrasser par tous les moyens.

 

gare-du-nordIl y a quelques jours, j’ai vu au cinéma Gare du Nord (2013), de Claire Simon. Reda Kated interprète un thésard en sociologie qui n’a pas pu obtenir de financement pour son sujet d’étude (la gare du Nord). Il connaît donc des fins de mois difficiles. Il est en désaccord avec son directeur de thèse qui veut lui imposer un titre de travail « ronflant ». Il en fait part à Nicole Garcia, professeur d’histoire à la fac, rencontrée dans la gare. Celle-ci va retrouver, par hasard, une de ces anciennes brillantes étudiantes, sans emploi après un bac+8, reconvertie dans l’immobilier à Paris avec un mari et des enfants vivant en province.

 

on-connait-la-chanson-97-01-gJe me suis souvenue que dans On connaît la chanson (1997), d’Alain Resnais, Agnès Jaoui interprète une doctorante dépressive à cause de son statut et dont le sujet de sa thèse d’histoire est source permanente de moquerie : « Les chevaliers paysans de l’an mil au lac de Paladru ».

 

 

Le doctorant inspire le cinéma… mais il n’a pas un rôle enviable ! D’autres exemples (ou contre-exemples) ?

Un rôle (d’enseignant) qui ne me convient pas

Emmanuel Ethis et Damien Malinas, les deux auteurs de Films de Campus, l’université au cinéma (Armand Colin, 2012), soulignent l’importance de maîtriser le substrat professionnel du monde universitaire pour apprécier les films ou romans qui se déroulent sur les campus.

A défaut, si le grand public ne maîtrise pas ce substrat, à charge pour le romancier ou le réalisateur de lui faire découvrir en même temps qu’avance l’intrigue. David Lodge est l’un des maîtres en la matière. Quelqu’un qui n’a jamais travaillé (ou étudié) dans une université peut, en lisant ses romans, tout comprendre des enjeux qui sous-entendent les relations entre enseignants-chercheurs.

Un rôle qui me convient de Richard Russo (10/18, 2012) mésestime la connaissance, pour le lecteur, du quotidien d’un enseignant dans une petite université américaine. Le professeur de lettres, William Devereaux Jr, personnage central de l’histoire, a des ennuis avec sa prostate, sa mère, sa femme, sa fille et son beau-fils, sa carrière, ses collègues, sa hiérarchie… Autant d’ingrédients qui devraient conduire à un récit plutôt drôle. Certains passages sont d’ailleurs assez savoureux :

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