Le roman du mariage (à l’université)

Madeleine Hanna, l’héroïne du troisième roman de Jeffrey Eugenides (Le roman du mariage, éditions de l’Olivier, 2013) pourrait être la jumelle inversée de Charlotte Simmons, l’étudiante du roman éponyme de Tom Wolfe.

Là où Charlotte est une provinciale qui va découvrir les mœurs de la jeunesse dorée admise dans les grandes universités américaines ; Madeleine est un pur produit de la bourgeoisie américaine, une WASP (white anglo-saxonne protestante) – son père était président de Baxter College, une petite université du New-Jersey -.

roman-mariageTandis que Charlotte fréquentera, après bien des hésitations, les étudiants appartenant aux fraternités, et s’affranchira peu à peu de ses convictions et de son éducation ; Madeleine fera la connaissance de deux garçons d’origine modeste. Et pour le meilleur et le pire (surtout le pire), elle épousera l’un d’entre eux dans l’année qui suivra l’obtention de son diplôme.

Outre le discours sur le mariage¹, thème romanesque universel et thème d’études pour Madeleine, le livre de Jeffrey Eugenides dépeint parfaitement l’ambiance des campus américains, tout comme le « Moi, Charlotte Simmons » de Tom Wolfe (paru en 2006).

Quelles différences entre ces deux livres qui narrent le parcours initiatique d’une jeune étudiante américaine  ? Jeffrey Eugenides prend le temps et le plaisir de démystifier (avec beaucoup de recul…) l’incontournable cérémonie de remise des diplômes – chose impossible dans le roman de Tom Wolfe puisque l’on découvre Charlotte avant qu’elle entre à l’université, tandis que l’on fait la connaissance de Madeleine alors qu’elle achève ses études -. A apprécier également, l’ironie de l’auteur, titulaire d’un master d’écriture créative à l’université de Stanford (après avoir décroché une licence à Brown), sur la vacuité des études littéraires.

Extrait : « Parfois, cependant, elle s’inquiétait de l’effet de ces vieux livres moisis sur elle. Certains se spécialisent dans les études littéraires avant d’entrer en droit. D’autres devenaient journalistes. Le major de la promotion, Adam Vogel, qui était fils d’universitaires, avait l’intention de passer un doctorat et de devenir universitaire lui-même. Cela laissait un important contingent d’étudiants qui choisissaient la littérature par défaut. Parce qu’ils n’utilisaient pas suffisamment l’hémisphère gauche de leur cerveau pour faire des sciences, parce que l’histoire était trop rébarbative, la philosophie trop difficile, la géologie trop orientée, et les maths trop mathématiques – parce qu’ils n’avaient aucun talent pour la musique ou l’art, aucun intérêt pour l’argent et ne jouissaient, au fond, que d’une intelligence limitée, ces jeunes gens se lançaient à la conquête d’un diplôme universitaire en continuant de faire ce qu’ils faisaient depuis l’école primaire : lire des récits. La littérature était la voie que choisissaient les gens qui ne savaient pas quelle voie choisir. »

New-York-City-Library-Readi

Bibliothèque universitaire de Columbia

Jeffrey Eugenides brocarde également les enseignants de lettres. Morceaux choisis :

– « Madeleine avait un faible pour les professeurs grandiloquents, comme Sears Jayne, qui cabotinait en cours, déclamant les poèmes de Hart Crane et d’Anne Sexton avec des trémolos dans la voix. Whitney avait l’air de penser que M. Jayne était un charlot. Madeleine n’était pas d’accord. Mais, après trois années complètes d’études littéraires, il était clair qu’elle n’avait aucune méthodologie critique concrète à appliquer à ses lectures et parlait des livres d’une manière très vague. »

– « Saunders était âgé de soixante-dix-neuf ans et venait de Nouvelle-Angleterre (…) Sa méthode pédagogique consistait à lire à voie haute des cours écrits vingt ou trente ans plus tôt. Madeleine était restée par pitié… »

– « Pour intégrer ce cours, il fallait se soumettre à un entretien seul à seul avec Zipperstein, qui vous posait alors des questions personnelles sans intérêt – ce que vous aimiez manger, quelle était votre race de chien préféré – et réagissait à vos réponses par des remarques énigmatiques à la Warhol. Cet examen ésotérique, alliée au crâne chauve et la barbe de gourou de Zipperstein, donnait aux étudiants acceptés l’impression d’avoir été spirituellement adoubés et de faire désormais partie – du moins pendant deux heures le jeudi après-midi – de l’élite de la critique littéraire du campus ». Et un peu plus loin : « La sémiotique était la forme que la crise de la quarantaine avait prise chez Zipperstein. Devenir sémioticien lui permettait de porter un blouson de cuir, de se rendre à des rétrospectives Douglas Sirk à Vancouver et de récupérer dans ses cours les filles paumées les plus sexys. Au lieu de plaquer sa femme, Zipperstein avait plaqué le département de littérature. »

 

 

¹ « En troisième année, Madeleine avait suivi un cours intitulé « le roman du mariage : œuvres choisies d’Austen, d’Eliot et de James ». Le professeur qui l’animait était K. McGall Saunders. (…) Selon Saunders le roman avait connu son apogée avec le roman matrimonial et ne s’était jamais remis de sa disparition. A l’époque où la réussite sociale reposait sur le mariage, et où le mariage reposait sur l’argent, les romanciers tenaient un vrai sujet d’écriture. Les grandes épopées étaient consacrées à la guerre, le roman au mariage. L’égalité des sexes, une bonne chose pour les femmes, s’était révélée désastreuse pour le roman. Et le divorce lui avait donné le coup de grâce ».

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