L’ego des professeurs d’université by J. D. Salinger

Franny, étudiante en quête de spiritualité, considère avec condescendance son petit monde. L’héroïne de J. D. Salinger (dans Franny et Zooey, paru en 1961) a un problème avec l’ego des étudiants et des professeurs d’université. « Ce que je sais, moi, c’est que je perds la tête, dit Franny. J’en ai assez de l’ego, de l’ego, de l’ego. Du mien et de celui des autres. J’en ai assez de tous ceux qui veulent arriver à quelque chose, faire quelque chose de distingué, être intéressant. C’est écoeurant, écoeurant. Ce que les gens disent m’est égal. »

Ce à quoi Zooey, son frère, lui rétorque : « Tu jettes un petit coup d’oeil autour de ton université, autour de ton petit monde, tu regardes de loin la politique, une saison théâtrale, tu écoutes les conversations d’un petit groupe d’étudiants blasés et plutôt bêtes et tu décides brusquement que tout dans le monde n’est qu’affaire d’egos qui cherchent à s’affirmer. Tu conclues que la seule chose intelligence qu’une fille puisse faire, c’est de s’allonger, de se raser la tête, de répéter la prière à Jésus, et de supplier Dieu de lui envoyer une petite intuition mystique qui la rendra heureuse et paisible ! ».

Franny et ZooeyLe roman de J. D. Salinger, Franny et Zooey, comprend deux récits. Dans le premier récit, Franny, discute avec son petit ami Lane, dans un restaurant. Elle ne supporte plus sa pédanterie. Lane est « captivé par la trame de sa propre conversation ». Il explique à Franny qu’il a eu une très bonne note à un essai sur Flaubert et qu’il s’interroge sur l’éventualité de le publier sur les conseils de son professeur.

Franny lui reproche de parler comme un polar : « un polar est un type qui fait le cours à la place du professeur quand il est absent, ou qui est très occupé à soigner sa dépression nerveuse ou à se faire soigner par les dents. C’est généralement un licencié, ou un type plein de diplômes. S’il suit un cours de littérature russe, il entre avec sa chemise à col boutonné et sa cravate de collège et se met à démolir Tourgueniev en une demi-heure. Et quand il a fini, quand il a complètement détruit tout le plaisir que vous prenez à Tourgueniev, il se met à parler de Stendhal ou de l’auteur sur lequel il a fait son diplôme. Dans mon université, il y a une dizaine de polars dans la section d’anglais qui passent leur temps à démolir tout ce que les autres aiment ».

Dans le second récit, Franny est retournée chez ses parents car elle est déprimée. Elle ne trouve pas de sens à sa vie, à ses études, mais n’a pas assez de courage pour quitter la fac. Cette deuxième histoire débute par un dialogue savoureux entre Zooey et sa mère (Madame Glass), très envahissante et totalement dépassée par le comportement de ses enfants et, se poursuit par une conversation entre Franny et Zooey, ce dernier tentant de convaincre sa sœur qu’elle fait fausse route. Franny déteste, par exemple, son professeur de religion Tupper, qui vient d’Oxford. « Un vieil imbécile sinistre et satisfait de sa personne » qui lui rend bien – du moins en est-elle persuadée -, son hostilité.

Zooey n’en est pas si sûr : « d’après ce que tu dis de lui, je suis prêt à parier n’importe quoi que ce qu’il utilise et que tu appelles son ego n’est pas du tout ça, mais une autre faculté, bien plus basse, bien moins importante. Quand même, tu es allée assez longtemps à l’école pour être courant, non ? Gratte un peu à la surface d’un instituteur incompétent, ou tout aussi bien d’un professeur d’université, et une fois sur deux, tu verras apparaître un excellent mécanicien de garage ou un maçon. Ce sont des personnes déplacées, tu vois ».

Franny est la dernière d’une famille de sept enfants (cinq garçons et deux filles) qui ont tous brillé à un jeu radiophonique intitulé « c’est un enfant avisé », entre 1927 et 1943. Plus ou moins surdoués, les enfants de la famille Glass, sont dotés d’une grande culture générale, et plus particulièrement, les deux derniers, Zooey – qui veut devenir acteur – et Franny – étudiante en arts qui fait du théâtre. Tous deux ont été gavés de spiritualité par leurs aînés qui ont entrepris de faire leur éducation.

Les personnages de Salinger et leur milieu social sont un prétexte pour critiquer un système d’enseignement qui repose sur une accumulation de savoirs et de diplômes, alors que « la sagesse devrait être le but de la connaissance ». Peu d’enseignants trouvent grâce aux yeux de Zooey et Franny. La plupart (98 % selon J.D. Salinger) sont « venimeux, salement venimeux. (…) Tout ce qu’ils touchent, ils le rendent académiques et inutiles. Ou pire, ils en font quelque chose qui tient du culte. Pour moi, ils sont en grande partie responsables de la foule d’imbéciles et d’ignorants qu’on lâche dans le pays avec des diplômes en poche tous les ans au mois de juin », déclare Zooey.

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3 réflexions au sujet de « L’ego des professeurs d’université by J. D. Salinger »

  1. Cher(e)s humain(e)s, mes semblables,

    Le meilleur moyen de luter contre la vanité (l’ego) d’autrui et de soi-même est de cesser de perdre nos existences en d’insipides courses à l’ « élévation » sociale non conjuguée, liée, connectée à une élévation neuronale, laquelle s’opère d’abord en travaillant techniquement (et ontologiquement) à auto-observer nos mécanismes neurobiologiques en activité : « ça » pense comment en moi, quels types de pensées, quels mots, quels mécanismes dé réflexions sont là, tout de suite ; puis quel type d’émotion primaire, secondaire apparaît en mon système limbique (= en mon neurosystème émotionnel) là, quand mes yeux lisent ces lignes ?

    Pas de « spiritualité », mais simplement de l’auto-observation neutre et émerveillée de cette « machine biologique » (et psychologique), comme le disait Jacques Monod, en laquelle nous nous réveillons chaque matin et qui n’appelle ni vanité, ni « spiritualité » réactive à cette vanité, mais qui appelle de la sincérité, de l’exploration d’un cerveau aux immenses possibilités que nous découvrons doucement.

    Daniel-Philippe de Sudres
    http://www.salondulivreparis.com/A-la-une/Personnalites/Fiche.htm?Zoom=678a221cda7a607157a274d07691fb37
    http://www.viva.presse.fr/Quatre-fois-mort-un-polar-sur-les_15048.html

  2. Bonjour
    La blague que j’ai coutume de faire pour expliquer l’ambiance dans le laboratoire : quel est le jeu préféré de mes collègues? Le jeu de l’égo.
    Au moment du prix Nobel, ils sont tous fébriles…
    Il y aurait une vraie étude sociologique à faire dans le monde « laboratoire ».

  3. @ Denis
    Mais il y en a. Une des plus célèbres est « La vie de laboratoire : La production des faits scientifiques, de Bruno Latour et Steve Woolgar, publié originalement en anglais en 1979, réédité en français par La découverte en 2005.

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