Un rôle (d’enseignant) qui ne me convient pas

Emmanuel Ethis et Damien Malinas, les deux auteurs de Films de Campus, l’université au cinéma (Armand Colin, 2012), soulignent l’importance de maîtriser le substrat professionnel du monde universitaire pour apprécier les films ou romans qui se déroulent sur les campus.

A défaut, si le grand public ne maîtrise pas ce substrat, à charge pour le romancier ou le réalisateur de lui faire découvrir en même temps qu’avance l’intrigue. David Lodge est l’un des maîtres en la matière. Quelqu’un qui n’a jamais travaillé (ou étudié) dans une université peut, en lisant ses romans, tout comprendre des enjeux qui sous-entendent les relations entre enseignants-chercheurs.

Un rôle qui me convient de Richard Russo (10/18, 2012) mésestime la connaissance, pour le lecteur, du quotidien d’un enseignant dans une petite université américaine. Le professeur de lettres, William Devereaux Jr, personnage central de l’histoire, a des ennuis avec sa prostate, sa mère, sa femme, sa fille et son beau-fils, sa carrière, ses collègues, sa hiérarchie… Autant d’ingrédients qui devraient conduire à un récit plutôt drôle. Certains passages sont d’ailleurs assez savoureux :

Un rôle qui me convient– « Avril est le mois des grandes paranoïas chez les profs de fac. Si les autres mois de l’année leur paranoïa ordinaire a déjà de quoi ternir le soleil, avril est le pire moment. Lorsqu’on nous prépare des sales coups, c’est toujours en avril que ça se trame. La mise en œuvre a ensuite lieu pendant l’été, une fois que nous sommes partis. Et en septembre il est toujours trop tard pour contester les primes perdues, les fonds de voyage envolés, ou l’augmentation scandaleuse de la carte qu’on nous force à acheter pour pouvoir nous garer sur le parking des langues vivantes. »

– « Jacob est le genre de doyen vaguement bienveillant, paresseux, honorable et moyennement incompétent, que tout le monde voudrait avoir. »

– « Les recherches que nous avons menées dans le but de trouver un nouveau directeur prirent un cours tout à fait prévisible. En septembre, on nous a donné le feu vert pour chercher. En octobre, on nous a rappelé qu’il n’y avait pas d’argent pour le poste. En décembre, on nous a demandé à contrecoeur de produire une liste et de procéder à des entretiens. En janvier, on nous a interdit de faire venir qui que ce soit sur le campus. En février, on nous a rappelé que toute embauche était impossible (…). En avril, le doyen nous conseilla de ne garder que trois personnes sur la liste et de les classer par ordre de préférence. La première suggestion était inutile. Il ne restait que trois personnes sur les trois centaines initiales ».

– « A combien de réunions de ce genre avons-nous dû assister, ces dernières vingt années ? Pour un total de combien d’heures, de semaines, de mois, si l’on devait les mettre bout à bout ? Combien de bons livres sont restés fermés pendant ce temps, combien d’essais n’ont vu que leurs pages blanches, combien de recherches furent interrompues dans le seul but de nous laisser participer à ces torrents d’ennuis ? »

– « C’est le propre de la hiérarchie universitaire, dès qu’on grimpe dans l’échelle, faut descendre par l’escalier de service. »

– « Ce ne serait pas une si mauvaise idée de se débarrasser de nos plus mauvais profs (…). On pourrait, par exemple, bannir tous ceux qui n’ont jamais rien publié, ni livre ni article, ou donné la moindre conférence. Qui n’ont d’aucune manière la fibre académique. Dans ce cas, on trouverait le nom de Billy Quigley après celui de Finny, plus un certain nombre d’anciens professeurs de lycée à bout de souffle, recrutés il y a trente ans pour leur maîtrise, alors que le campus était encore en expansion. Et j’ai beau m’échiner, je ne parviens pas à trouver un seul critère ni une combinaison de deux ou trois qui permettent de ne retenir que les bonnes personnes. »

Hélas, page après page, les scènes à la fac paraissent de plus en plus absconses. On retrouve le professeur Devereaux soumis aux pressions de ses collègues, menaçant, devant la mare du campus, de tuer un canard tous les jours jusqu’à ce qu’il obtienne son budget et contraint de faire des propositions de licenciement dans son département. Et l’on s’y perd…

Extrait :

– « Tout ça, c’est comme des cycles qui se répètent. Il faudrait pouvoir se débarrasser se son syndicat tous les ans.

Ses lèvres dessinent un sourire, c’est pourquoi je m’empresse de continuer : « Ou du moins en changer, et changer d’administrateurs par la même occasion.

– Vous êtes plutôt cynique, fait-il, comme s’il ne s’en doutait pas avant. Moi, je mise plutôt sur la continuité, les visions à long terme.

– Je n’ai rien contre les visions.

– Votre théorie sur les cycles n’est peut-être pas mauvaise. Cela fait un moment que le syndicat nous tient par les « humm », ici. Mais tout homme doté de vision – il s’interrompt à cet instant pour montrer son œil droit, en plissant la paupière d’un geste appuyé – ne peut manquer de comprendre que les temps changent. Le baby-boom, c’est terminé. Les universités du siècle à venir, celles qui passeront la rampe, vont devoir se mettre au régime, celui de l’efficacité. »

Cet épais roman (430 pages en format poche) qui nous plonge au plus près du quotidien d’un professeur de lettres, directeur de son département dans une université de Pennsylvanie, fait l’impasse sur le substrat professionnel indispensable pour apprécier les démêlés du héros avec son environnement familial, amical et professionnel. J’avoue : je suis passée à côté de ce roman de Richard Russo dont j’avais pourtant beaucoup apprécié Les sortilèges du Cap Cod. Je suis d’ailleurs curieuse de découvrir son nouveau livre Ailleurs (La Table ronde, 2013) dans lequel il évoque sa mère qui fut très présente dans sa vie d’homme marié et d’universitaire (Russo a été professeur de littérature).

Et vous, avez-vous lu Un rôle qui me convient ? Qu’en avez-vous pensé ? Quel est votre livre dont le substrat professionnel est l’université, préféré ?

 

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