L’université n’est pas un objectif désirable

A l’automne 1971, Joyce Maynard fait sa rentrée universitaire à Yale. Elle propose au directeur du New-York Times d’écrire un article. Il répond par l’affirmative : « racontez comment l’époque durant laquelle vous êtes devenue une adolescente a formé vos idées du monde qui vous entoure. Ecrivez sur votre génération et la façon dont vous voyez l’avenir ». La publication, le 23 avril 1972, de son récit, lui vaudra des milliers de lettres et surtout sa rencontre J.D. Salinger. Au cours de l’année 1972, elle développera l’article dans un livre (Une adolescence américaine) qui paraîtra en 1973.

Une adolescence américaineElle y parle de sa scolarité et montre très bien la façon dont les lycéens américains sont conditionnés, très tôt, pour entrer à l’université.

« Nous avions appris que la fac n’était pas toujours un objectif accessible, mais un objectif naturellement désirable, cela bien avant la troisième, avec l’exercice oral sur « l’université-de-ton-choix », et bien après ». Jamais, la question n’est posée aux lycéens américains de savoir s’ils veuillent ou non étudier à l’université. « Tout ce qui se construit au lycée abouti à deux options, la fac ou pas la fac ; cela déterminera les choix que l’on fera et les amis que l’on aura, les chances de se marier ou le risque de se faire tuer dans une guerre quelconque », constate Joyce Maynard.

Les jeunes sont incités à participer à des compétitions, à appartenir à divers clubs, à organiser des actions caritatives, à s’occuper du bal de la promo,… Tout ceci dans le but de remplir leur dossier personnel. « Chaque automne, c’était immuable, avec de très légères nuances pour les secondes, premières et terminales, le conseiller d’orientation nous présentait une feuille blanche (…), nous expliquait qu’elle serait désormais notre « feuille de route, comme on dit », et que (dans les quatre, trois, deux ou dernière années qui nous séparaient de l’université) nous allions la remplir nous-mêmes ».

Joyce raconte aussi l’implacable sentence des résultats du fameux SAT – l’examen que passent tous les américains qui veulent aller en fac. « Se sortir moyennement d’un test de niveau était assez déplaisant, mais là, au moins, on pouvait vous reprocher de ne pas avoir assez étudié et de « ne pas avoir été à la hauteur de votre potentiel ». Tandis qu’un résultat très médiocre se révélait dévastateur ; n’obtenir que 540 points signifiait que c’était dans votre sang, dans vos chromosomes, et que vous ne pouviez rien y changer, quoique vous fassiez. Il était donc inutile d’essayer ».

Les universités ne peuvent être, dès lors, que « le terrain d’une division politique et sociale qui se perpétue au fil des générations », malgré les bourses d’études. « Souvent, les enfants de ceux qui ne vont pas en fac seront élevés avec la quasi-certitude qu’elle n’est pas faite pour eux (dans ma famille, la question ne se posait pas, j’irai à l’université). Ils sont classés, très tôt à l’école, comme « sous-performants » et dirigés en conséquence vers le commerce ou les cours d’économie domestique (…). »

En France, rien de tel sur le plan de la démocratisation des études : l’université est, de fait, considérée, dès le lycée, comme un objectif accessible à tous quel que soit le niveau scolaire ou l’origine sociale. Mais elle est rarement présentée aux lycéens… comme un objectif naturellement désirable.

Pourquoi les professeurs de maths, de français, d’histoire ou d’anglais conseillent-ils rarement à leurs élèves d’aller étudier à l’université (alors qu’ils en sont diplômés) ? Nombreux sont les romans américains qui racontent comment des enseignants ou des conseillers d’orientation de lycée se démènent, notamment auprès de jeunes issus de milieux modestes, pour qu’ils poursuivent leurs études en fac (Moi, Charlotte Simmons de Tom Wolfe, Le chant de Dolorès de Wally Lamb, Mudwoman de Joyce Carol Oates,…).

Si l’on va plus loin, pourquoi ce qui se passe au-delà du bac concerne si peu les profs du secondaire ? L’orientation des bacheliers reste une préoccupation des familles essentiellement (avec des inégalités qui ne dépendent pas tant des performances de chaque élève que de la méconnaissance du système éducatif par son entourage). Peut-être est-ce parce que le mérite de la réussite dans le supérieur d’un jeune ne revient jamais à ses enseignants du lycée… Et pourtant !

Une adolescence américaine, chroniques des années 60, Joyce Maynard, éditions Philippe Rey, avril 2013.

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Une réflexion au sujet de « L’université n’est pas un objectif désirable »

  1. Faire de l’université un objet désirable pourrait être la description de l’objectif que notre agence s’est fixée. Séduire est même un mot absent du schéma structurel du service public en général. Et nombre de nos responsables politiques confondent encore informer et séduire. (cf : http://www.campuscommunication.fr/2013/06/apb-2013-les-lyceens-et-luniversite-informer-ne-suffit-pas/ )

    Il faudra cependant encore du temps avant que les efforts portés aujourd’hui par certaines universités diffusent plus largement, dans la société toute entière une certaine vision de l’université, de son rôle et de ses aboutissements possibles. Les romans, les films, font partie des outils qui peuvent contribuer à transformer en profondeur et en accéléré son image.

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