Le prof est-il un personnage romanesque ?

Le prof est-il un personnage romanesque ? C’est la question que pose l’écrivain norvégien Dag Solstad dans Honte et dignité (Les Allusifs, 2008). Ou plutôt que pose son héros de papier : Elias Rukla, 53 ans, « paisible et falot » professeur agrégé de littérature au lycée d’enseignement secondaire général de Fagerborg : « C’est en effet une prestation en soi que de se qualifier de personnage principal putatif d’un roman, et de quel droit je m’autorise à penser que je peux être considéré comme le personnage principal d’un roman…».

Avant de s’interroger ainsi, l’enseignant en mal de reconnaissance soliloque sur son métier et sa vocation. Les cinquante premières pages du livre sont impressionnantes. Elles posent un regard sans concession sur la vacuité du métier de prof. Les phrases sont longues, les digressions récurrentes et les références littéraires multiples. C’est le rythme du monologue intérieur d’un professeur de lettres.

Honte et dignitéExtraits :

« Ces individus immatures étaient envoyés à l’école dans le but d’assimiler des connaissances sur la littérature classique norvégienne, qu’il avait pour mission de dispenser. Il était de facto employé par l’Etat pour s’acquitter de cette mission. Et le problème fondamental que celle-ci posait était que, ces connaissances qui se devait lui de leur dispenser, eux n’étaient pas en mesure de les recevoir. Les individus immatures, parvenus à ce stade intermédiaire passionnant entre l’enfant et l’adulte, n’ont pas la moindre possibilité de comprendre Le Canard sauvage d’Henrik Ibsen… »

« …Il était inévitable que l’ennui se déposât sur la salle de classe. Il en avait toujours était ainsi, cela était inscrit dans le marbre de la nature de l’enseignement comme de l’objectif pédagogique ; oui, lui-même s’était ennuyé au lycée, pendant les heures de norvégien, à l’époque où il était élève, et à peine avait-il franchi le seuil d’une salle de classe, sept ans plus tard, en tant que professeur frais émoulu de l’université, qu’il avait spontanément reconnu le même ennui chez les élèves à qui il devait dorénavant enseigner ce que lui-même considérait comme ennuyeux »

« Le fait était que lui, un homme adulte doté d’une solide formation universitaire, avait été placé dans cette salle de classe, aux frais du service public, dans le but de parcourir pour la vingt-cinquième année un certain nombre d’œuvres littéraires issues de notre patrimoine culturel commun, que cela ennuie ou pas les élèves. C’était cela qui était de mise. C’était cela qui, à la place qu’il occupait ici même, le transformait, lui et le charisme fortuit de sa modeste personne, voire son manque de charisme, lui et ses capacités à insuffler l’inspiration, voir son manque de capacités à insuffler l’inspiration, en cet être impérieux, en cet être porteur d’une autorité, ladite autorité allant, à court ou à long terme, participer de l’apprentissage de ceux pour lesquels la société l’avait, à cet effet, placé ici même. »

En pleine crise existentialiste de la cinquantaine, Elias Rukla qui a toujours mené « une vie relativement terne en somme, ce que soulignait à l’évidence son salaire mensuel », va perdre les pédales quelques instants dans la cour du lycée. Sa vie d’étudiant, puis de professeur – mais également d’époux – va alors défiler. A l’heure du bilan, il est persuadé, « qu’il avait été stupide de sa part, fort des possibilités qu’il avait, de devenir professeur agrégé », convaincu que les gens comme lui sont à l’écart du monde : « tout ce qu’il incarnait avait été rayé de la langue de tous les jours en usage dans la société. »

Ses ruminations sur le sens de sa vie et sur son rôle d’enseignant font d’Elias Rukla, ce « citoyen norvégien ordinaire, intéressé par la chose sociale et politique, qui compulsait ses journaux, regardait la télé, lisait ses livres, réfléchissait dans son coin et partait assurer son service pédagogique quotidien au lycée de Fagerborg », un personnage absolument romanesque.

A lire aussi sur Libération.fr, une excellente critique du roman, excellemment intitulée : Dag Solstad, erreur de transmission en cours (septembre 2008).

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