Elle est LA femme ! LA femme présidente d’université !

Juin 2002. Meredith Ruth Neukirchen (M.R. dans le cadre professionnel) est la première présidente femme d’une université du New Jersey. « Une prestigieuse université de l’Ivy League flottant comme une île d’excellence universitaire improbable au milieu de vestiges pittoresques du XVIIIe siècle américain et d’un paysage vallonné rural/suburbain ultra-résidentiel ».

Campus de princeton

Le campus de Princeton (New Jersey)

Elle est brillante, diplômée de Harvard, spécialiste reconnue de l’histoire de la philosophie. Elle est intègre (« naturellement M.R. n’investirait pas un sou dans les entreprises des administrateurs. Elle ne se constituerait pas une petite fortune grâce à ses relations universitaires »). Issue d’un milieu modeste et pleine de bonne volonté, elle entend « réformer la structure historique [de son université], (c’est-à-dire blanche/patriarcale/hiérarchique) ». Parmi ses projets : recruter plus de femmes, notamment issues des minorités et transformer le système de bourses pour augmenter le nombre d’étudiants pauvres ou issus de la classe moyenne.

Sa nomination à la présidence (huit ans après son arrivée dans l’université), la rend « insupportablement heureuse – optimiste, anxieuse et reconnaissante. Et très très occupée. Jamais elle n’avait été aussi occupée de sa vie, à cela près qu’elle avait une petite équipe d’assistants et apprendrait (…) à déléguer son autorité« , pour ne pas se faire dévorer vivante.

Pourtant, M.R. Neukirchen va se trouver confrontée à son statut de femme (même si « elle ne voit pas le rapport qu’il peut y avoir entre le sexe – le genre – et l’écriture, ou l’enseignement« ), et à son statut de présidente, tandis que son lourd passé de petite fille mal-aimée par sa mère – puis trop couvée par ses parents adoptifs – va remonter à la surface.

mudwoman-jc-oates1Le bruit se répand que la présidente est « surmenée, épuisée », « soumise à un stress considérable« . Un cliché dont rit la présidente : « Vous ne vous adresseriez pas ainsi à un homme dans ma position, n’est-ce pas ? Seulement parce que je suis une femme – vous oseriez, mais pas avec un homme« . Le rire, ou plutôt le sourire permanent de M.R. est sa ligne de conduite. Eduquée dans un milieu quaker, elle est d’un « optimiste inébranlable », jusqu’au jour où les blessures de l’enfance vont la rattraper.

Joyce Carol Oates dresse dans Mudwoman (éditions Philippe Rey, 2013), le portrait d’une femme qui s’est battue pour réussir sur le plan académique, qui a su s’imposer dans un milieu d’hommes plus âgés qu’elle et puissants – pas toujours ravis de la voir à cette place de dirigeante -.

Son principal ennemi, Heidemann, « l’enseignant de droite le plus voyant de l’université« , est décrit ainsi : « Des générations d’étudiants étaient passés par ses cours tristement célèbres, où il exaltait les « trois Thomas » – Hobbes, Malthus, (saint) d’Aquin (…). Comme un grosse araignée, il avait sucé l’âme de jeunes gens naïfs et était devenu, ce faisant, un « personnage » paradoxalement admiré y compris des étudiants qui jugeaient ses opinions, fascistes, et son absolutisme moral, dépassé, désuet ». Il s’est toujours « opposé à tous les efforts faits par l’université pour engager des enseignants femmes, minoritaires et gays. (…) La conduite de Heidemann en public était essentiellement théâtrale et exhibitionniste, selon M.R. – il était impossible qu’il croit aux idées extravagantes qu’il avançait. En cela, il ressemblait à son prétendu héros, Joseph McCarthy. Il avait une femme – que personne ne voyait. Il avait eu des enfants – qui étaient partis vivre ailleurs et qui, disait-on, ne revenaient pas souvent. Il avait soixante-neuf ans et avait juré de ne jamais prendre sa retraite – car la législation fédérale n’imposait plus de limite d’âge à l’université« .

Joyces Carol OatesLa romancière, enseignante à l’université de Princeton, témoigne aussi avec précision des talents de diplomatie que nécessite la fonction de président (ou président) d’une université américaine. M.R. a un devoir de réserve (quoiqu’elle pense de l’engagement des Etats-Unis dans le conflit irakien) et doit plaire aux donateurs-bienfaiteurs (même quand leurs intérêts commerciaux vont à l’encontre de sa vision du monde).

La rédaction de Lire à décerné à Mudwoman, le prix du meilleur roman étranger en 2013.

A lire aussi :

La critique de Mudwoman dans le Monde des livres : les superspouvoirs de Joyce Carol Oates.

L’interview de Joyce Carol Oates sur Inside Higher ED (en anglais). Première question : « As the first female president of a top university, M.R. faces obstacles (such as her treatment by some board members) that are clearly rooted in gender bias… »

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