Le professeur et son double… l’écrivain

Les professeurs de lettres – comme les journalistes de presse écrite – deviennent parfois (ou souvent) romanciers. Dans le roman de Cookie Allez, c’est l’histoire d’Atilio Cereghetti, « un excellent maître. Un pur, un dur, le fléau du cancre. De ceux dont la démarche, la voix, les travers, demeurent dans la mémoire tout au long d’une vie ».

« Dans l’enceinte du lycée, on ne sait rien de lui, de ses origines de sa vie ». Pour le grand public, il est Lucas Malley, un écrivain romantique, dont l’oeuvre populaire est adaptée à la télévision. Mais pour que s’opère la transformation, le talent ne suffit pas. Atilio – dit Attila par ses élèves parce que « sous la plume rouge sans d’Attila, la faute ne passe pas » – se métamorphose.

CookieComment transforme-t-on un jeune professeur discret et taciturne en auteur à succès ? L’écriture imagée de Cookie Allez, teintée d’un soupçon d’ironie nous dévoile la supercherie. « Le prof aux cheveux hirsutes, vêtu de son éternel pantalon de velours vert, tire-bouchonné et usé jusqu’à la corde » a les cheveux plaqués et gominés vers l’arrière. Il porte des lunettes ainsi qu’un « costume anthracite enfilé sur un tee-shirt noir, acheté dans un magasin de la rive gauche où l’on habille les étudiants soucieux de leur look ».

Ce rôle de composition le contraint à délaisser son moyen de transport fétiche. À votre avis ? « Le vélo du prof [qui] tient plutôt de la guimbarde et ne dispose que des éléments essentiels à son fonctionnement, un guidon, un pédalier, des roues, une selle. Les freins ? Il ne s’en sert guère. C’est à sa chaussure droite qu’il confie le soin de ralentir au passage dangereux. Une sonnette, dont il abuse, et deux sacoches en skaï marron complète l’équipage. »

Lequel du prof de français ou du romancier prendra le pas sur l’autre ? Cookie Allez propose une chute originale au héros de son histoire et…  le titre de ce court roman, à l’écriture allègre et jubilatoire, devient alors explicite (au-delà du clin d’oeil à une célèbre émission radiophonique).

Le masque et les plumes, Cookie Allez, Buchet Chastel, 2005.

Plaidoyer pour le métier de prof

Dans Un homme effacé (Gallimard, 2013) – premier roman d’Alexandre Postel – l’homme dont il est question est professeur de philosophie à l’université. 45 ans, timide et solitaire, il est l’opposé de son collègue, Marc Mortemousse, dont nul ne doute qu’il briguera un jour la présidence de l’université. « Lui au moins s’y entendait pour laisser dans l’esprit de ses interlocuteurs un sillage de vétiver ! Il connaissait, lui, l’art de s’éclipser sur une pirouette ! De badiner avec les secrétaires ! De vous glisser une phrase entre deux portes. »

Damien North, lui, rase les murs et ne veut déranger personne. Veuf, il mène une existence des plus banales jusqu’au jour où… il est accusé d’héberger sur son ordinateur des images à caractère pédophile. Le voilà, convoqué par la police, sa vie privée étalée dans les journaux, tandis qu’abasourdi, il nie, persuadé qu’il s’agit d’un malentendu.

Un homme effacéMais la courtoisie et la réserve qui caractérise Damien North ne jouent pas en sa faveur. D’ailleurs… maintenant que l’affaire a éclaté, n’y aurait-il pas dans la vie et la carrière de cet enseignant-chercheur en apparence sans histoire des éléments qui le rendent suspect ?

D’anciens élèves témoignent à son procès, revisitant des faits anodins sous un angle malsain, tandis que l’expert-psychiatre décrit l’accusé en ces termes : « une grande solitude émotionnelle et sociale… un homme peu expansif, difficile à approcher, qui consacre le plus clair de son temps à son travail… une certaine rigidité inscrite dans sa structure mentale… » Un prof, somme toute ?

Heureusement pour Damien North, son avocat est brillant. Pour le défendre, il choisit de ne pas nier les faits. Peu importe la vérité, la réalité est la suivante : le statut de professeur du supérieur n’exige pas une présence à temps complet à l’universitéson emploi du temps indique six heures d’enseignement hebdomadaires, ce qui, vous en conviendrez, n’est pas considérable »). Nombre d’enseignants-chercheurs travaillent en partie chez eux, passent du temps sur leur ordinateur et n’ont pas de supérieur hiérarchique à qui rendre des comptes de leurs journées. La tentation est donc à portée de clic. Et si Damien North a pu visionner des images d’adolescents dénudés, c’était pour revivre sa propre adolescence. « L’âge d’or. L’âge d’avant l’ennui et les désillusions. En ce sens, Damien North est une victime d’Internet, et non le prédateur cynique qu’on voudrait nous dépeindre. »

un homme effacé bisEnsuite, alors que le procureur rappelle que les nantis ne doivent pas bénéficier d’un traitement de faveur, l’avocat réfute l’appartenance de son client à une élite. « De quelle élite parlez-vous ? Vous agitez ce mot comme un chiffon rouge, mais que voyons-nous derrière ? Un oligarque avide de pouvoir ? Un ploutocrate effréné ? Un intriguant notoire ? Non ; un enseignant. Et je vous le demande, moi : quelle élite est plus foncièrement, plus authentiquement démocratique que celle qui s’est donné pour mission de transmettre le savoir à ceux qui en sont privés ? Faire profession d’enseigner, n’est-ce pas permettre à chacun d’accéder à l’élite ? »

Enfin le ténor du barreau conclut sur la nature de la relation pédagogique qui « est une relation de nature érotique (…). La transmission du savoir, et son apprentissage, ont une source commune : le désir ; le désir de savoir, bien sûr, mais aussi le désir de plaire. Le professeur a un besoin vital de plaire à son public : faute de quoi ses cours sont désertés, et la transmission périt. Un professeur qui ne sait pas plaire est une pâte sans sel et sans levain. Quant à l’étudiant… sans le désir de plaire à son maître, le désir de l’imiter, le désir de surpasser les autres, l’étudiant croupirait dans l’indifférence et l’oisiveté. »

Une plaidoirie savoureuse, en trois temps sur : le métier de prof, son statut dans la société et sa relation avec les élèves.

Un homme effacé, Alexandre Postel, Gallimard, 2013. Prix Goncourt du premier roman 2013 et prix Landerneau découvertes 2013.

Le problème avec… les universitaires

Jane, professeure de français à l’université Devayne, sur la Côte Est des Etats-Unis, reçoit, par courrier, un manuscrit anonyme racontant sa vie professionnelle et personnelle jusque dans les détails les plus intimes.

Tous les ingrédients du roman universitaire classique anglo-saxon sont présents : des profs désirant ardemment être publiés, subissant le poids de la hiérarchie universitaire, en attente d’un poste fixe, confrontés à des difficultés financières, travaillant sur des sujets pointus qui intéressent un tout petit monde, participant à des colloques internationaux, se jalousant les uns et les autres, conciliant difficilement vie de prof et vie familiale,… Sauf qu’un roman universitaire, « c’est chiant », dixit un des personnages – déjà vu et revu ou plutôt lu et relu ! -.

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De l’impact d’avoir été prof à Columbine, le 20 avril 1999

La fusillade du lycée de Columbine a donné lieu à de nombreux films, blogs et livres – par toujours soutenables. Parmi ces témoignages , ne passez pas à côté du magnifique roman de Wally Lamb : « Le Chagrin et la Grâce ».

Le récit commence le vendredi 16 avril 1999, dans le Comté de Jefferson (Colorado) – soit quatre jours avant la tuerie. Le personnage principal, Caelum Quirk, est enseignant à Columbine High school. Au moment du massacre (11h29 – 12h08), il ne sera pas présent sur le campus. Sa femme, Maureen, infirmière dans l’établissement, si. L’impact de la tragédie sera dévastrateur pour leur couple. Impossible d’en dire plus sans entrer dans les détails.

Extrait : « Je ne cesse de revenir sur cette soirée de vendredi depuis des années : quand je ne parviens pas à dormir ; dans mes rêves ; chaque fois que la porte d’acier s’ouvre et que je me dirige vers Maureen avec son regard triste, ses cheveux fins et ternes, son tee-shirt bordeaux et son jean sans poches. Mo est une victime du massacre de Columbine dont vous n’avez jamais entendu parler, que vous n’avez pas vue interviewée à la télé. Un dommage collatéral. Je regrette tellement de ne pas être monté ce soir-là. De ne pas lui avoir fait l’amour. De ne pas l’avoir tenue dans mes bras et rassurée… Parce que le compte à rebours était presque terminé. Ils avaient acheté leurs armes, enregistré leurs vidéos d’adieu, mis la dernière main à leur plan. (…). Le chaos était imminent et nous allions nous retrouver égarés dans le labyrinthe, errer parmi les cadavres et nous perdre l’un l’autre pendant des années« .

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Elle est LA femme ! LA femme présidente d’université !

Juin 2002. Meredith Ruth Neukirchen (M.R. dans le cadre professionnel) est la première présidente femme d’une université du New Jersey. « Une prestigieuse université de l’Ivy League flottant comme une île d’excellence universitaire improbable au milieu de vestiges pittoresques du XVIIIe siècle américain et d’un paysage vallonné rural/suburbain ultra-résidentiel ».

Campus de princeton

Le campus de Princeton (New Jersey)

Elle est brillante, diplômée de Harvard, spécialiste reconnue de l’histoire de la philosophie. Elle est intègre (« naturellement M.R. n’investirait pas un sou dans les entreprises des administrateurs. Elle ne se constituerait pas une petite fortune grâce à ses relations universitaires »). Issue d’un milieu modeste et pleine de bonne volonté, elle entend « réformer la structure historique [de son université], (c’est-à-dire blanche/patriarcale/hiérarchique) ». Parmi ses projets : recruter plus de femmes, notamment issues des minorités et transformer le système de bourses pour augmenter le nombre d’étudiants pauvres ou issus de la classe moyenne.

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Le prof est-il un personnage romanesque ?

Le prof est-il un personnage romanesque ? C’est la question que pose l’écrivain norvégien Dag Solstad dans Honte et dignité (Les Allusifs, 2008). Ou plutôt que pose son héros de papier : Elias Rukla, 53 ans, « paisible et falot » professeur agrégé de littérature au lycée d’enseignement secondaire général de Fagerborg : « C’est en effet une prestation en soi que de se qualifier de personnage principal putatif d’un roman, et de quel droit je m’autorise à penser que je peux être considéré comme le personnage principal d’un roman…».

Avant de s’interroger ainsi, l’enseignant en mal de reconnaissance soliloque sur son métier et sa vocation. Les cinquante premières pages du livre sont impressionnantes. Elles posent un regard sans concession sur la vacuité du métier de prof. Les phrases sont longues, les digressions récurrentes et les références littéraires multiples. C’est le rythme du monologue intérieur d’un professeur de lettres.

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L’université n’est pas un objectif désirable

A l’automne 1971, Joyce Maynard fait sa rentrée universitaire à Yale. Elle propose au directeur du New-York Times d’écrire un article. Il répond par l’affirmative : « racontez comment l’époque durant laquelle vous êtes devenue une adolescente a formé vos idées du monde qui vous entoure. Ecrivez sur votre génération et la façon dont vous voyez l’avenir ». La publication, le 23 avril 1972, de son récit, lui vaudra des milliers de lettres et surtout sa rencontre J.D. Salinger. Au cours de l’année 1972, elle développera l’article dans un livre (Une adolescence américaine) qui paraîtra en 1973.

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Un rôle (d’enseignant) qui ne me convient pas

Emmanuel Ethis et Damien Malinas, les deux auteurs de Films de Campus, l’université au cinéma (Armand Colin, 2012), soulignent l’importance de maîtriser le substrat professionnel du monde universitaire pour apprécier les films ou romans qui se déroulent sur les campus.

A défaut, si le grand public ne maîtrise pas ce substrat, à charge pour le romancier ou le réalisateur de lui faire découvrir en même temps qu’avance l’intrigue. David Lodge est l’un des maîtres en la matière. Quelqu’un qui n’a jamais travaillé (ou étudié) dans une université peut, en lisant ses romans, tout comprendre des enjeux qui sous-entendent les relations entre enseignants-chercheurs.

Un rôle qui me convient de Richard Russo (10/18, 2012) mésestime la connaissance, pour le lecteur, du quotidien d’un enseignant dans une petite université américaine. Le professeur de lettres, William Devereaux Jr, personnage central de l’histoire, a des ennuis avec sa prostate, sa mère, sa femme, sa fille et son beau-fils, sa carrière, ses collègues, sa hiérarchie… Autant d’ingrédients qui devraient conduire à un récit plutôt drôle. Certains passages sont d’ailleurs assez savoureux :

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En classe with Luki Bancher : prof d’anglais et dessinateur de BD

Couverture_en_classe_with_me_p1web_0A quoi ressemble la semaine d’un prof d’anglais en collège et lycée ?

Luki Bancher, dessinateur de BD et prof d’anglais (à moins que ce ne soit l’inverse… ?), se met en scène pour raconter, par exemple, la touchante naïveté des sixièmes – trop petits encore pour le second degré – ou la drague éhontée des filles de première aux tenues aguichantes, posant des questions plus ou moins personnelles après le cours. La justesse des situations – qui ne peuvent qu’avoir été vécues ! – prête à sourire.

Plusieurs planches sont parues sur le blog de Luki Bancher avant qu’un éditeur lui propose de les publier dans une BD : En classe with me (Emmanuel Proust éditions), qui est sortie au début de l’été 2013. Extraits.

Un prof de philo et une coiffeuse : ça peut faire tilt ?

Ils ont chacun leur bac (littéraire pour lui, à shampooings pour elle). Il est prof de philo. Elle est coiffeuse. Ils sont amants. Leur histoire peut-elle durer ? C’est la question que pose le roman de Philippe Vilain (Pas son genre, Grasset, 2012), adapté au cinéma par Lucas Belvaux, avec Loïc Corbery et Emilie Dequenne.

Le professeur de philo est parisien, fils de médecin, et… amer. Il est muté à Arras, tout ça parce qu’il manque d’ancienneté, est resté célibataire, n’a pas d’enfants et n’est même pas pacsé. Il n’a donc pas pu choisir son académie d’affectation. Heureusement, il s’est arrangé avec le proviseur du lycée Gambetta pour regrouper ses cours sur trois jours, du lundi au mercredi.

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