Elle est LA femme ! LA femme présidente d’université !

Juin 2002. Meredith Ruth Neukirchen (M.R. dans le cadre professionnel) est la première présidente femme d’une université du New Jersey. « Une prestigieuse université de l’Ivy League flottant comme une île d’excellence universitaire improbable au milieu de vestiges pittoresques du XVIIIe siècle américain et d’un paysage vallonné rural/suburbain ultra-résidentiel ».

Campus de princeton

Le campus de Princeton (New Jersey)

Elle est brillante, diplômée de Harvard, spécialiste reconnue de l’histoire de la philosophie. Elle est intègre (« naturellement M.R. n’investirait pas un sou dans les entreprises des administrateurs. Elle ne se constituerait pas une petite fortune grâce à ses relations universitaires »). Issue d’un milieu modeste et pleine de bonne volonté, elle entend « réformer la structure historique [de son université], (c’est-à-dire blanche/patriarcale/hiérarchique) ». Parmi ses projets : recruter plus de femmes, notamment issues des minorités et transformer le système de bourses pour augmenter le nombre d’étudiants pauvres ou issus de la classe moyenne.

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Un rôle (d’enseignant) qui ne me convient pas

Emmanuel Ethis et Damien Malinas, les deux auteurs de Films de Campus, l’université au cinéma (Armand Colin, 2012), soulignent l’importance de maîtriser le substrat professionnel du monde universitaire pour apprécier les films ou romans qui se déroulent sur les campus.

A défaut, si le grand public ne maîtrise pas ce substrat, à charge pour le romancier ou le réalisateur de lui faire découvrir en même temps qu’avance l’intrigue. David Lodge est l’un des maîtres en la matière. Quelqu’un qui n’a jamais travaillé (ou étudié) dans une université peut, en lisant ses romans, tout comprendre des enjeux qui sous-entendent les relations entre enseignants-chercheurs.

Un rôle qui me convient de Richard Russo (10/18, 2012) mésestime la connaissance, pour le lecteur, du quotidien d’un enseignant dans une petite université américaine. Le professeur de lettres, William Devereaux Jr, personnage central de l’histoire, a des ennuis avec sa prostate, sa mère, sa femme, sa fille et son beau-fils, sa carrière, ses collègues, sa hiérarchie… Autant d’ingrédients qui devraient conduire à un récit plutôt drôle. Certains passages sont d’ailleurs assez savoureux :

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Se souvenir d’un bon prof

La petite musique de la mémoire joue sa ritournelle dans Pavanes et javas sur la tombe d’un professeur (Hubert Nyssen, Actes Sud, 2004). Le professeur dont il est question est Bruno Bonopéra, enseignant en littérature à l’université de Lille et spécialiste de Salluste du Bartas, poète « formaliste et nominaliste plus ou moins obscur du seizième siècle ».

pavanes-et-javas-sur-la-tombe-d-un-professeur-hubert-nyssen-9782742746064Il est le héros de ce roman, décédé, dès la première ligne. Se souviennent de lui son meilleur ami, ses deux filles, sa concubine et l’une de ses doctorantes. Ces personnages reviennent, l’un après l’autre, sur leurs liens avec cet homme qui fut un ami fidèle quoique distant, un père parfois inaccessible, un amant contesté, et… un enseignant éblouissant « qui ne ressemblait à aucun autre et, pour ses étudiants, ouvrait les portes dérobées de la littérature ».

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L’ego des professeurs d’université by J. D. Salinger

Franny, étudiante en quête de spiritualité, considère avec condescendance son petit monde. L’héroïne de J. D. Salinger (dans Franny et Zooey, paru en 1961) a un problème avec l’ego des étudiants et des professeurs d’université. « Ce que je sais, moi, c’est que je perds la tête, dit Franny. J’en ai assez de l’ego, de l’ego, de l’ego. Du mien et de celui des autres. J’en ai assez de tous ceux qui veulent arriver à quelque chose, faire quelque chose de distingué, être intéressant. C’est écoeurant, écoeurant. Ce que les gens disent m’est égal. »

Ce à quoi Zooey, son frère, lui rétorque : « Tu jettes un petit coup d’oeil autour de ton université, autour de ton petit monde, tu regardes de loin la politique, une saison théâtrale, tu écoutes les conversations d’un petit groupe d’étudiants blasés et plutôt bêtes et tu décides brusquement que tout dans le monde n’est qu’affaire d’egos qui cherchent à s’affirmer. Tu conclues que la seule chose intelligence qu’une fille puisse faire, c’est de s’allonger, de se raser la tête, de répéter la prière à Jésus, et de supplier Dieu de lui envoyer une petite intuition mystique qui la rendra heureuse et paisible ! ».

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Amour et haine entre universitaires

Le roman le plus connu de David Carkeet (Double Negative, paru en 1980 en Angleterre) vient d’être traduit en français, sous le titre : Le linguiste était presque parfait (Editions Monsieur Toussaint Louverture, mai 2013).

Le personnage principal, Jeremy Cook est linguiste. Il travaille sur les idiophénomènes au centre de recherches de Wabash qui abrite une crèche. Les idiophénomènes, comme l’explique Cook : « ce sont les dispositifs linguistiques que les enfants développent d’eux-mêmes, sans s’inspirer du monde adulte ». Les chercheurs de Wabash cherchent à découvrir l’origine et le sens de : « beu », « pffff », « n’deuh » ou autres « m’boui »…

Faux_livre_Linguiste_webstoreTrès vite, un meurtre va plonger la petite communauté universitaire dans la suspicion. Le coupable est forcément l’un des sept membres de l’institut Wabash encore en vie. Lequel a bien pu tuer l’un d’entre eux ? Pour le savoir, Jeremy Cook va s’interroger sur les sentiments de rivalité ou de jalousie qui se dissimulent derrière l’apparente affabilité des chercheurs en linguistique de Wabash. Pour l’aider dans sa démarche : le « diagramme amour-haine : hommes adultes à Wabash » réalisé par Arthur Stiph (la victime) tombe à pic.

L’éditeur présente Le linguiste était presque parfait comme « du David Lodge avec des cadavres ». Ce n’est pas totalement faux et pas… totalement vrai. On retrouve chez Carkeet l’ironie de Lodge, la même critique des moeurs universitaires, et une jeune chercheuse très séduisante et donc très courtisée. Mais Carkeet reste un auteur de romans policiers, qui s’attache avant tout à l’intrigue plutôt qu’à la peinture d’un tout petit monde universitaire. Le personnage du flic – et les mœurs policières – sont tout aussi loufoques que la description des mesquineries entre chercheurs.

Le linguiste était presque parfait est à la croisée des romans de David Lodge et de ceux de Tom Sharpe (la saga Wilt). On le lit le sourire aux lèvres. Et l’on s’attache au personnage de Jeremy Cook, le chercheur en linguistique. Bonne nouvelle : l’éditeur nous promet de le retrouver bientôt avec la traduction à venir de deux autres livres de Carkeet dont Jeremy Cook est le héros : The Full Catastrophe (paru en 1990) et The Error of Our Ways (1997).

Envie de lire d’autres polars avec des profs ? Le site Le Vent sombre, consacré au roman noir, en recense quelques uns :

Meurtre à l’université de Batya Gour (Folio Policier).

Complots mathématiques à Princeton de Claudine Monteil (Odile Jacob).

L’agrégé de Bruno Schnebert (Le Cherche Midi).

Les silences du professeur de Colin Dexter (10/18).

Et aussi, sur Fac Story, d’autres polars :

Petits crimes contre les humanités, de Pierre Christin (Métailié).

Rupture, de Simon Lelic (Masque).

Le « tout petit monde » des humanités de Pierre Christin

J’ai souvent répété, à qui voulait l’entendre, qu’il n’existait pas, dans le « tout petit monde » des universités françaises de romans équivalents à ceux de David Lodge. Pas de professeurs renommés, parcourant le monde de colloques en colloques, charmés par de séduisantes confrères, jonglant entre leurs vies professionnelle et conjugale, toutes deux mouvementées. C’était passer à côté de Petits crimes contre les humanités, de Pierre Christin (Métailié, 2006). Une lecture judicieusement conseillée par le spécialiste des films de campus, président de l’université d’Avignon, Emmanuel Ethis.

Il s’agit d’un polar dont le point de départ (ce que même David Lodge n’a jamais tenté) est le décès, dans une université du centre de la France, d’un professeur émérite d’histoire de l’art : Léon Kreissmann.

Le héros, normalien, Simon Saltiel, est demi-ATER, auteur d’une thèse sur la mort dans l’art, chargé plus ou moins officieusement, par son président d’université (André Goulletqueur) d’éclaircir les circonstances troublantes de la mort. Son meilleur ami, Etienne Moulineaux, professeur des universités de première classe, est, lui, LE spécialiste des romans à l’eau de rose.

Autour d’eux gravitent quelques spécimens de campus :

Jean-Paul Doutrelombe, agrégé d’anglais en lycée désespérant un jour d’obtenir un poste à l’université et qui, dans cette attente, accepte tous les cours dont personne ne veut, et aux horaires les plus rebutants ;

Bourgougnoux, professeur de lettres modernes « catho de gauche convaincu qui, après avoir longtemps enseigné à Nanterre, s’était fait muter dans le grand désert intellectuel français » ;

Diana-Omli Rossi, assistante moniteur normalienne, « spécialisée dans le féminisme corse » ;

un « grand manitou de la rue de Grenelle », Serge-Emmanuel l’Hours, directeur des enseignements littéraires et de sciences humaines ;

Don Anthony Pennefather-Huspratt, professeur-tuteur à Oxford ;

– des personnels administratifs et techniques et des étudiants…

Toute ressemblance… etc. est, bien entendue, fortuite.

C’est drôle, subtil… Et très bien documenté sur les moeurs universitaires françaises. Juste un mot sur l’auteur : Pierre Christin, scénariste de BD, fondateur de l’Ecole de journalisme de Bordeaux. L’écriture est aussi enlevée que l’histoire, truffée de références dont certaines ne peuvent prêter à sourire qu’aux initiés à la complexité de l’enseignement supérieur (quelques intitulés de chapitres au hasard : « le jour du CEVU, le jour le plus long », « la désagrégation » ou encore « TD, TP, AMN, BO, CNU, DPE, PRAG, PRCE, LMD, CNESER, SNCF »).

Bref, si vous vous sentez concerné(e)s, je recommande vivement Petits crimes contre les humanités (pour lire un extrait : c’est ici).

Dans la peau d’un professeur d’université

Quels sont les aspirations, les désenchantements et les renoncements d’un professeur d’université ? Pour le savoir, il faut entrer dans la peau de William Stoner, pauvre fermier du Missouri, qui deviendra professeur de littérature (Stoner, John Williams, Le dilettante, septembre 2011). Il enseignera, durant toute sa carrière, dans la même université, à l’abri des soubresauts de l’histoire du XXème siècle.

Suite à une querelle avec le doyen du département de lettres (les deux hommes ne s’adresseront pas la parole pendant 40 ans), au fil du temps, Stoner sera « considéré comme l’une des vedettes du campus« .

Il deviendra « une figure presque mythique avec les fluctuations,  et toutes les variantes possibles qu’un tel statut ne manquait jamais de provoquer… Quelque fois il était le méchant. (…) D’autre fois il était l’idiot. Et d’autre fois encore, il était le héros. (…) Mais pour tout dire, ce qui établissait le plus sûrement sa propre légende, c’était encore la façon dont il se comportait dans une salle de classe. Avec les années, il était devenu à la fois plus absent et plus incandescent« .

L’auteur de Stoner, John Williams (1922-1994), a été professeur de littérature à l’université de Denver, pendant 30 ans. Il décrit « la soif d’apprendre (…) Cette indécrottable énergie de l’universitaire qui ne connaît ni loi, ni âge, ni aucune limite« . Qu’en reste-t-il à l’heure du bilan ? « Il avait voulu devenir professeur. Et il en était devenu un. Cependant il savait, il l’avait toujours su, que durant la plus grande partie de sa carrière il avait été un piètre passeur. Il avait rêvé d’une sorte de probité, de pureté que rien n’aurait pu corrompre et n’avait trouvé que compromissions, mesquineries et vulgarité. Il avait cru à la sagesse et que trouvait-il après toutes des années ? L’ignorance. »

Stoner est un anti-héros, un personnage sans aspérités. Bien loin des affres que connaissent les universitaires de David Lodge, Stoner a vécu une vie médiocre (sans colloques au bout du monde… mais pas sans une aventure avec une doctorante). John Williams, traduit par Anna Gavalda, décrit avec talent, les états d’âmes de Stoner, rendant passionnante une vie de prof de fac.

La solitude de l’enseignant-chercheur en mathématiques

Sortie sur les écrans, le 4 mai 2011, de La solitude des nombres premiers. L’occasion, pour moi, de lire (enfin !) le très beau roman de Paolo Giardono (Seuil, 2009) qui a inspiré le film.

C’est l’histoire de deux enfants, ensuite adolescents, puis adultes : une jeune fille anorexique, Alice Della Rocca, et un jeune garçon, inadapté au monde qui l’entoure, Mattia Balossino. Leurs destins vont se croiser. Alice va devenir photographe et Mattia, professeur d’université.

Mattia Balossino deviendra même un très grand chercheur, avant d’être un enseignant : « Il ne regardait que très rarement les étudiants quand il croisait leurs yeux clairs pointés sur le tableau noir et sur lui, il avait l’impression d’être nu« .

Les mathématiques sont, depuis sa jeunesse, un refuge au monde extérieur : « pendant ses quatre années d’université, les mathématiques avaient conduit Mattia dans les recoins les plus éloignés et les plus fascinants du raisonnement humain. Il recopiait selon un rituel méticuleux les démonstrations de tous les théorèmes qu’il rencontrait« .

Dès lors… pouvait-il accomplir un autre destin que celui d’enseignant-chercheur ? Alors que Mattia vient demander au professeur Francesco Niccoli l’autorisation de réaliser son mémoire sur les zéros de la fonction Zêta, ce dernier pense que Mattia appartient « à cette catégorie d’élèves doués mais incapables de se débrouiller dans la vie. Ces élèves-là se révèlent des bons à rien une fois sortis du sillon bien tracé de l’université« .

De fait, ils y restent toute leur vie… Combien d’enseignants de mathématiques sont (étaient) comme Mattia ?

Solaire : un prix Nobel n’en est pas moins un homme avec toutes ses turpitudes

Les universitaires qui chassent le Nobel devraient lire le dernier roman de Ian McEwan : Solaire (Gallimard, février 2011).

Le héros, Michael Beard est prix Nobel de physique. Ses pairs se l’arrachent : il détient « une chaire honoraire à l’université de Genève sans y enseigner », il prête « son nom, son titre de professeur, de lauréat du prix Nobel à des comités et à des instituts », il est « le consultant attitré de trois revues universitaires », il intervient « dans de gigantesques colloques aux Etats-Unis – onze mille physiciens au même endroit ! -« .

D’un point de vue fonctionnel, il est le premier directeur – « bien qu’un haut fonctionnaire (…) fit l’essentiel du travail » – de l’équivalent d’un labex, un centre de recherche financé par le gouvernement britannique. « Censé resssembler au Laboratoire national des énergies renouvelables de Golden, Colorado, près de Denver, ce centre avait les mêmes objectifs, mais pas le même cadre, ni les mêmes moyens financiers ».

Mais Michael Beard n’en est pas moins et avant tout un homme (« dans ce monde fermé, spécialisé, il était une célébrité grâce à Stockholm et traversait les années en roue libre, vaguement lassé de lui-même, privé d’alternatives. Toute l’excitation, tout l’imprévu se trouvait dans sa vie privée »). Ian McEwan dresse le portrait d’un universitaire de haut vol, narcissique et lâche. Ses turpitudes conjugales (Beard a été marié et divorcé cinq fois) et professionnelles sont désopilantes. Tout comme ses déboires judiciaires, suite à un gros titre dans la presse : « Un Nobel contre les filles dans les labos ».

Ian Mc Ewan n’épargne pas son héros, ni aucun des personnages qu’un universitaire peut rencontrer au cours de sa carrière. Les journalistes aussi, donc. « Ces hommes et ces femmes dont l’intelligence apparentes cachaient un coeur de prédateur. Le passé leur avait appris qu’on pouvait soutirer quelques indiscrétions ou une hypothèse aventureuse (…) qui devenaient ridicules ou débiles, une fois imprimées noir sur blanc et débarassées du conditionnel, des réserves, de l’humour. Une pure spéculation lui avait valu ce gros titre : un prix Nobel annonce la fin du monde ».

Moralité : avant de rencontrer un Nobel pour l’interviewer ou le recruter, il est préférable d’avoir lu Solaire.

Les mathématiciens : ces profs héroïques (2)

J’ai passé un moment jubilatoire avec Armand Duplessis, personnage principal des Obstinations d’un mathématicien, de Didier Nordon (Belin, 2003).

Armand Duplessis va, toute sa vie durant, s’évertuer à démontrer la conjecture de Goldbach (à savoir : tout nombre pair est somme de deux nombres premiers !). Pas besoin d’avoir une once d’esprit scientifique pour sourire aux déconvenues d’Armand tout au long de sa carrière, qu’il s’agisse d’assister à des congrès, d’enseigner, de publier… sous le regard condescendant de ses collègues.

Extrait, dans un amphi, avec des étudiants de première année :

– « Vous avez des élèves de recherche ?

– Elèves, c’est beaucoup dire. Je ne sais former que des autodidactes.

Les étudiants sourirent, croyant déceler une contradiction dans les termes employés par M. Duplessis. Il dut s’expliquer :

– Quelle contradiction ? Pas du tout. Il y a deux types de questions mathématiques. Les intéressantes et les pas intéressantes. Une question que je sais résoudre n’a aucun intérêt. Elle ne m’apporte rien. Une question qui me fait sécher, ça c’est valable. Mieux : une question que je n’avais pas imaginée. Alors, ceux qui veulent se faire donner des sujets de recherche comme on se fait donner la becquée, très peu pour moi.

– Donc nous, en première année, on pose des questions super-intéressantes !

– Quoi ! Comment ça ?

– Quand on vous demande de réexpliquer un truc, vous tournicotez, vous levez les bras au ciel, vous vous embrouillez… On dirait bien que vous séchez.

Armand éclata de rire.

– On le dirait ! Rectifions. Il y a trois types de questions. Les intéressantes – auxquelles je ne sais pas répondre. Les pas intéressantes – auxquelles je sais répondre. Et les questions même pas pas-intéressantes. Celles-là, je saurais y répondre. Compris ? »