Les mathématiciens : ces profs héroïques (1)

En ces temps moroses pour l’avenir de l’enseignement des mathématiques (je veux parler de la désaffection des jeunes pour le CAPES), je viens d’achever Le Théorème de Travolta d’Olivier Courcelle (Plon, 2002), ouvrage épuisé en librairie (que j’ai trouvé en bibliothèque).

Je ne sais pas si ce livre pourrait susciter des vocations chez les étudiants en fac de sciences. Les professeurs de mathématiques y sont plutôt des loosers, charmants mais loosers. Et ils sont nombreux ! L’histoire se déroule lors d’un congrès international de mathématiciens à Genève. Mais ce que je sais, c’est que c’est drôle (sans doute même très drôle pour des mathématiciens, mais… je suis littéraire). Les deux héros principaux sont Jean-Jacques, qui travaille sur le cordobisme holomogique en dimension impaire et, Faroud de Marrakech, qui, à partir du concept de faisceaux de jets à structure inverse, a rédigé une thèse sur la formule de Krijinski-Stevenson généralisée.

Difficile de choisir un extrait plus pertinent qu’un autre pour donner un aperçu du ton – dans la veine de David Lodge -.

Voici quelques lignes, prises au hasard, dès les premières pages : « Au commencement était le vide, ensuite venait la cafète. Il suffit de connaître un laboratoire pour les connaître tous. Partout, c’est le personnel technique qui fait vraiment la loi ; partout, il y a une terreur qui se croit très forte en maths (il arrive qu’elle le soit) ; partout, les chercheurs en math sont les plus gentils de la terre ; et partout il y a une cafère. On dit que Cantor, qui fut l’un des principaux créateurs de la théorie des ensembles, est devenu fou parce que l’établissement où il officiait manquait d’une cafète digne de ce nom. Pour qui sait la voir, la cafète est la plus grande invention depuis celle du zéro. Le nombre de théorèmes qui puisent leurs racines dans son marais fécond est si grand que personne n’osa jamais le calculer« .

Les enseignants-chercheurs : « des nantis facultaires »

Petite dérogation à la règle que je m’étais fixée avec ce blog : ne traiter que des ouvrages de fiction, pour présenter « l’universitaire dans tous ses états » (Klincksieck, septembre 2010).

Ecrit par deux enseignants-chercheurs qui savent donc de quoi ils parlent, André Cabanis et Michel Louis Martin, cet essai présente une galerie d’universitaires, tous plus fumistes les uns que les autres… Le trait est volontairement caricatural et humoristique – sans doute pour ne froisser personne qui pourrait se reconnaître -.

Qu’il s’agisse d’encadrer des doctorants, de publier, d’enseigner, d’assumer des responsabilités administratives, les enseignants-chercheurs décrits par les deux auteurs sont avant tout doués… pour se défiler, alors même que leur profession fait d’eux des privilégiés. « Heures de cours réduites, emploi du temps flexible, absences généralement autorisées, assiduité sans contrôle, rémunérations adéquates et garanties, distinctions de grades insignifiantes, ainsi qu’une foule d’autres aubaines, comme une liberté de parole sans limite, un encadrement hiérarchique à la légère jusqu’à présent évanescente et des usagers on ne peut plus obligeants (…). De vrais nantis facultaires« .

Des nantis que l’on croise sous la forme de portraits au vitriol d’enseignants du supérieur, à lire pour y retrouver… des collègues ?

Etre enseignant américain dans une université de seconde zone

Le dernier roman de Richard Russo, Les sortilèges du Cap Cod (septembre 2010, La Table Ronde), narre de manière très ironique les tribulations d’un prof américain, traumatisé par ses parents, un couple d’enseignants affectés toute leur vie dans une université de seconde zone.

Le ton est donné : « A Yale, où ils avaient fait leur doctorat, ils avaient carressé l’idée d’obtenir des postes de recherche dans l’Ivy League, en tout cas jusqu’à ce que le marché des universitaires se déplace vers le Sud (…). Trahis. Ils se sentaient trahis. Pourquoi se donner la peine de trimer à Cornell, à Yale, si la seule récompense était de finir dans l’Indiana ? (…) Avant d’être promus et titularisés (ou emmurés pour l’éternité selon leur formule), dans ce Midwest de merde, chacun  avait reçu des propositions – elle pour Amherst, lui pour Bowdoin – mais jamais au même endroit. Ils étaient donc restés ancrés à leur job et à leur mariage, terrifiés (…) que l’un, libéré de ses chaînes, parvienne à s’échapper en accédant au genre de poste (une chaire !) qui achèverait de rendre l’autre malheureux ».

Richard Russo, qui a enseigné la littérature, se moque du carrièrisme des enseignants et de leur supériorité déplacée. Tel le profond mépris de la mère du héros pour tous ceux qui n’ont pas fait de thèse, à commencer par sa belle-fille (« mais quel genre d’individu ne fait pas troisième cycle ? » demande-t-elle à son fils). Une mère (et une enseignante) impossible dont « seuls les plus courageux et les plus ambitieux assistaient au cours qu’elle donnait ». Le père, lui, gonfle les notes de ses étudiants sportifs pour avoir la paix. Il a une liaison avec une de ses doctorantes dont il finit par écrire la thèse.

Et le fils dans tout ça ? Ses cours de scénario ont du succès mais il craint « d’avoir hérité des pires attributs de chacun de ses parents ».

Incidences et… coïncidence

Quand m’est venue l’idée de ce blog, j’ai spontanément pensé à de nombreux romans (et films) américains mettant en scène des enseignants charismatiques fascinant des générations d’étudiant(e)s.

Je n’ai pas trouvé de réel équivalent en France. Non pas qu’il n’existe pas de romans ayant des enseignants pour héros. Mais ces derniers sont souvent des anti-héros…

Coïncidence ? Le dernier roman de Philippe Djian, Incidences (Gallimard), sorti en février 2010, n’échappe pas à la règle.

L’intrigue se situe dans un milieu universitaire « étriqué ». Le personnage principal, Marc, est un universitaire qui anime sans illusions un atelier d’écriture. L’un des « avantages inhérents à sa profession » consiste à séduire – assez facilement – des étudiantes. Pour ne pas risquer de perdre son poste, il prend des « précautions élémentaires » pour rester discret… car « coucher avec une étudiante était encore très mal perçu aujourd’hui et il n’était pas rare qu’on y jouât sa place après être passé en conseil de discipline ». Un matin, il retrouve l’une de ses partenaires sans vie dans son lit, et décide de se débarrasser du corps puisque « personne ne les avait vus ensemble. Personne ne connaissait la nature de leurs relations ».

La suite de l’histoire montre un Marc sans scrupules et sans réel intérêt pour son métier et ses élèves. Je ne voudrais pas franchir trop rapidement le pas qui consiste à croire que les valeurs qu’incarne un personnage de fiction sont révélatrices de sa place dans la société et du regard que l’on porte sur lui. Mais je suis preneuse de romans (ou films) français dans lesquels on rencontre un professeur dans l’enseignement supérieur, qui n’est ni usé par sa hiérarchie, ni fauché comme les blés, ni séduit par ses étudiantes.

Remarque : je n’ai pas dit non plus qu’on ne trouvait pas les mêmes de l’autre côté de l’Atlantique…