Le maitre de conférences est… une maitresse de conférences*

Le masculin ne doit-il plus l’emporter sur le féminin ? L’écriture inclusive doit-elle être employée ? L’accord de proximité doit-il s’appliquer ? La féminisation des noms doit-elle être systématique ? Ces questions pourraient être celles d’un colloque auquel assisteraient les héros et héroïnes de David Lodge, notamment ses enseignantes féministes. Dans Jeu de société, l’une d’entre elles, Robyn Penrose, est contrainte d’effectuer un stage dans une usine. Le patron, Victor Wilcox, est prévenu par courrier de la venue Robin Penrose, maitre de conférences en littérature anglaise (l’erreur de frappe sur le prénom – Robin au lieu de Robyn – ajoute à la confusion). Vic attend, de mauvaise grâce, SON stagiaire :

  • « Tu sais bien comment ça se passe. Le stagiaire me suit partout où je vais toute la journée ».
  • « Comment partout ? »
  • « C’est ce qui est prévu. »
  • « Même aux toilettes ? » répond son directeur du marketing qui vient juste de faire la connaissance de Robyn et se met à rire, tousser, hoqueter.

Avec Robyn Penrose, maitresse de conférences, il faudrait réécrire l’histoire. Et avant cela… inverser le cours de l’histoire ? La vraie cette fois. Dans les universités françaises, les maîtres de conférences (MCF) sont plus nombreux que les maitresses de conférences, tout comme les professeurs d’université (PU). D’après des simulations du ministère de l’Enseignement supérieur, « si le rythme moyen de progression est inchangé, le corps des MCF sera paritaire en 2027 et le corps des PU sera paritaire en 2068 ». Tant que le masculin l’emportera en nombre sur le féminin, le titre de maitre de conférences s’imposera dans l’imaginaire comme dans la réalité.

* Avec la réforme de l’orthographe de 1990 : maitre et maitresse ne sont plus obligé-e-s de porter… le chapeau.

Un rôle (d’enseignant) qui ne me convient pas

Emmanuel Ethis et Damien Malinas, les deux auteurs de Films de Campus, l’université au cinéma (Armand Colin, 2012), soulignent l’importance de maîtriser le substrat professionnel du monde universitaire pour apprécier les films ou romans qui se déroulent sur les campus.

A défaut, si le grand public ne maîtrise pas ce substrat, à charge pour le romancier ou le réalisateur de lui faire découvrir en même temps qu’avance l’intrigue. David Lodge est l’un des maîtres en la matière. Quelqu’un qui n’a jamais travaillé (ou étudié) dans une université peut, en lisant ses romans, tout comprendre des enjeux qui sous-entendent les relations entre enseignants-chercheurs.

Un rôle qui me convient de Richard Russo (10/18, 2012) mésestime la connaissance, pour le lecteur, du quotidien d’un enseignant dans une petite université américaine. Le professeur de lettres, William Devereaux Jr, personnage central de l’histoire, a des ennuis avec sa prostate, sa mère, sa femme, sa fille et son beau-fils, sa carrière, ses collègues, sa hiérarchie… Autant d’ingrédients qui devraient conduire à un récit plutôt drôle. Certains passages sont d’ailleurs assez savoureux :

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Amour et haine entre universitaires

Le roman le plus connu de David Carkeet (Double Negative, paru en 1980 en Angleterre) vient d’être traduit en français, sous le titre : Le linguiste était presque parfait (Editions Monsieur Toussaint Louverture, mai 2013).

Le personnage principal, Jeremy Cook est linguiste. Il travaille sur les idiophénomènes au centre de recherches de Wabash qui abrite une crèche. Les idiophénomènes, comme l’explique Cook : « ce sont les dispositifs linguistiques que les enfants développent d’eux-mêmes, sans s’inspirer du monde adulte ». Les chercheurs de Wabash cherchent à découvrir l’origine et le sens de : « beu », « pffff », « n’deuh » ou autres « m’boui »…

Faux_livre_Linguiste_webstoreTrès vite, un meurtre va plonger la petite communauté universitaire dans la suspicion. Le coupable est forcément l’un des sept membres de l’institut Wabash encore en vie. Lequel a bien pu tuer l’un d’entre eux ? Pour le savoir, Jeremy Cook va s’interroger sur les sentiments de rivalité ou de jalousie qui se dissimulent derrière l’apparente affabilité des chercheurs en linguistique de Wabash. Pour l’aider dans sa démarche : le « diagramme amour-haine : hommes adultes à Wabash » réalisé par Arthur Stiph (la victime) tombe à pic.

L’éditeur présente Le linguiste était presque parfait comme « du David Lodge avec des cadavres ». Ce n’est pas totalement faux et pas… totalement vrai. On retrouve chez Carkeet l’ironie de Lodge, la même critique des moeurs universitaires, et une jeune chercheuse très séduisante et donc très courtisée. Mais Carkeet reste un auteur de romans policiers, qui s’attache avant tout à l’intrigue plutôt qu’à la peinture d’un tout petit monde universitaire. Le personnage du flic – et les mœurs policières – sont tout aussi loufoques que la description des mesquineries entre chercheurs.

Le linguiste était presque parfait est à la croisée des romans de David Lodge et de ceux de Tom Sharpe (la saga Wilt). On le lit le sourire aux lèvres. Et l’on s’attache au personnage de Jeremy Cook, le chercheur en linguistique. Bonne nouvelle : l’éditeur nous promet de le retrouver bientôt avec la traduction à venir de deux autres livres de Carkeet dont Jeremy Cook est le héros : The Full Catastrophe (paru en 1990) et The Error of Our Ways (1997).

Envie de lire d’autres polars avec des profs ? Le site Le Vent sombre, consacré au roman noir, en recense quelques uns :

Meurtre à l’université de Batya Gour (Folio Policier).

Complots mathématiques à Princeton de Claudine Monteil (Odile Jacob).

L’agrégé de Bruno Schnebert (Le Cherche Midi).

Les silences du professeur de Colin Dexter (10/18).

Et aussi, sur Fac Story, d’autres polars :

Petits crimes contre les humanités, de Pierre Christin (Métailié).

Rupture, de Simon Lelic (Masque).

Pourquoi faut-il lire David Lodge ?

Imposible d’évoquer les films de campus(*) sans s’intéresser aux romans universitaires dont la plupart sont anglosaxons, à l’image de la production cinématographique sur cette thématique. Les grands auteurs de romans de campus (David Lodge, Philippe Roth, Tom Wolfe,…) « ne choisissent pas de faire simplement de l’université un décor séduisant : ils conçoivent la vie universitaire comme étant au coeur de leurs intrigues« , précisent Emmanuel Ethis (voir son blog : Un making-of du spectateur) et Damien Malinas, enseignants en sociologie à l’université d’Avignon.

Nombre de romans de campus ont été adaptés pour le cinéma et, pourtant, l’auteur le plus prolifique sur le sujet reste boudé par les réalisateurs. Les deux sociologues-cinéphiles relèvent que les livres de David Lodge – mis à part Thérapie – n’ont jamais donné lieu à une adaptation télévisuelle ou cinématographique. Pourquoi ? « Sans doute est-ce précisément parce que ses personnages sont par trop bavards et que ce trop-plein de bavardages – qui fait aussi tout l’intérêt de ses récits – se prête assez mal aux attendus d’une transposition cinématographique« , avancent Emmanuel Ethis et Damien Malinas. Et pourtant… « iI est utile de lire les romans de David Lodge pour comprendre comment se déploient – plus que dans tout autre roman universitaire – les composantes et les thèmes qui constituent la charpente et qui fondent la singularité des grands films de campus« .

Impossible en effet de maîtriser pleinement l’histoire d’un film de campus sans connaître les arcanes du milieu universitaire. Les films de campus sont des films à substrat professionnel tout comme les films judiciaires ou médicaux. Pour les apprécier, il faut savoir « ce que sont une soutenance de thèse, (…), les grandes et les petites universités, le fonctionnement d’un conseil de discipline, le style de vie collectif aquel les études nous confrontent, les rivalités entre chercheurs, les relations entre pairs, entre étudiants et professeurs, etc.« .

(*) Les films de Campus, l’université au cinéma, par Emmanuel Ethis et Damien Malinas, Armand Colin, octobre 2012.

Le « tout petit monde » des humanités de Pierre Christin

J’ai souvent répété, à qui voulait l’entendre, qu’il n’existait pas, dans le « tout petit monde » des universités françaises de romans équivalents à ceux de David Lodge. Pas de professeurs renommés, parcourant le monde de colloques en colloques, charmés par de séduisantes confrères, jonglant entre leurs vies professionnelle et conjugale, toutes deux mouvementées. C’était passer à côté de Petits crimes contre les humanités, de Pierre Christin (Métailié, 2006). Une lecture judicieusement conseillée par le spécialiste des films de campus, président de l’université d’Avignon, Emmanuel Ethis.

Il s’agit d’un polar dont le point de départ (ce que même David Lodge n’a jamais tenté) est le décès, dans une université du centre de la France, d’un professeur émérite d’histoire de l’art : Léon Kreissmann.

Le héros, normalien, Simon Saltiel, est demi-ATER, auteur d’une thèse sur la mort dans l’art, chargé plus ou moins officieusement, par son président d’université (André Goulletqueur) d’éclaircir les circonstances troublantes de la mort. Son meilleur ami, Etienne Moulineaux, professeur des universités de première classe, est, lui, LE spécialiste des romans à l’eau de rose.

Autour d’eux gravitent quelques spécimens de campus :

Jean-Paul Doutrelombe, agrégé d’anglais en lycée désespérant un jour d’obtenir un poste à l’université et qui, dans cette attente, accepte tous les cours dont personne ne veut, et aux horaires les plus rebutants ;

Bourgougnoux, professeur de lettres modernes « catho de gauche convaincu qui, après avoir longtemps enseigné à Nanterre, s’était fait muter dans le grand désert intellectuel français » ;

Diana-Omli Rossi, assistante moniteur normalienne, « spécialisée dans le féminisme corse » ;

un « grand manitou de la rue de Grenelle », Serge-Emmanuel l’Hours, directeur des enseignements littéraires et de sciences humaines ;

Don Anthony Pennefather-Huspratt, professeur-tuteur à Oxford ;

– des personnels administratifs et techniques et des étudiants…

Toute ressemblance… etc. est, bien entendue, fortuite.

C’est drôle, subtil… Et très bien documenté sur les moeurs universitaires françaises. Juste un mot sur l’auteur : Pierre Christin, scénariste de BD, fondateur de l’Ecole de journalisme de Bordeaux. L’écriture est aussi enlevée que l’histoire, truffée de références dont certaines ne peuvent prêter à sourire qu’aux initiés à la complexité de l’enseignement supérieur (quelques intitulés de chapitres au hasard : « le jour du CEVU, le jour le plus long », « la désagrégation » ou encore « TD, TP, AMN, BO, CNU, DPE, PRAG, PRCE, LMD, CNESER, SNCF »).

Bref, si vous vous sentez concerné(e)s, je recommande vivement Petits crimes contre les humanités (pour lire un extrait : c’est ici).

Un label d’excellence pour les Pensées secrètes au théâtre Montparnasse

Pensées secrètes, le roman de David Lodge, publié en 2001 (Payot-Rivages), a été adapté au théâtre par Gérald Sibleyras. C’est Isabelle Carré qui interprète le rôle de la romancière Helen Reed, et Samuel Labarthe, qui joue celui de Ralph Messenger.

Librement inspirée du roman, la pièce en conserve l’intérêt rhétorique et sexuel. Sur le campus de l’université de Gloucester, le sémillant Ralph Messenger drague ouvertement Helen Reed, tout en expliquant ses travaux sur la conscience – « la zone inconnue la plus vaste sur la carte des connaissances humaines« . Pour le chercheur en sciences cognitives, notre conscience n’est qu’une activité électrochimique que les ordinateurs, un jour, reproduiront.

La charmante Helen Reed tient tête au spécialiste de l’intelligence artificielle : la conscience ne se réduira jamais à un « paquet de neurones« , chaque individu est unique. Elle refuse aussi les avances de Ralph Messenger, malgré un premier baiser échangé dans le Jacuzzi de son cottage familial à la campagne.

En cette période d’excellence (initiatives d’excellence, labos d’excellence, équipements d’excellence…), Pensées secrètes est une pièce excellente, interprétée par deux acteurs excellents… Ralph Messenger mériterait bien un label. Mais sévit-il un exemplaire dans une université française ?

Pensées secrètes, jusqu’au 19 mai 2012, au théâtre Montparnasse, du mardi au samedi, à 20 h 30 (matinée le samedi à 17 h 30).

500 000 dollars pour un héros dans le domaine de l’éducation

La fondation du Qatar crée le Wize Prize for Education, destiné à récompenser « une personnalité ou une équipe pour sa contribution exceptionnelle, et de portée mondiale, dans le domaine de l’éducation ».

Les membres de la communauté éducative ont jusqu’au 30 avril 2011 pour présenter leurs candidats dont le travail « devra être à l’origine de réalisations significatives et durables dans le domaine éducatif, démontrant une approche à la fois visionnaire et source d’inspiration ».

Je ne sais pas vous… Mais moi, je trouve que l’on dirait du David Lodge dans le texte. C’est un peu comme cette chaire de critique littéraire de l’UNESCO que briguent tous les universitaires dans Un tout petit monde (Rivages, 1992). Tous courtisent alors l’un des principaux juges pour l’attribution de cette chaire : Arthur Kingfisher, « doyen de la communauté internationale des spécialistes de théorie critique, professeur émérite des universités de Columbia et de Zurich, et le seul homme dans toute l’histoire universitaire à avoir occupé deux chaires en même temps sur deux continents différents (faisant la navette en jet une fois par semaine pour pouvoir être en Suisse du lundi au mercredi et à New-York du jeudi au dimanche) ».

Le lauréat du Wize Prize for Education, dont le nom sera connu en novembre 2011, sera choisi par un jury international de cinq membres. Il recevra une prime de 500 000 dollars ainsi qu’une médaille d’or.

Dans Un tout petit monde, la chaire est dotée d’un salaire de 100 000 dollars par an, nets d’impôts.

Mais surtout : « Les responsabilités ? Pratiquement inexistantes. (…). C’était une chaire purement conceptuelle (sauf en ce qui concernait le traitement) que l’heureux lauréat pouvait occuper là où il souhaitait résider. Il aurait un bureau et un secrétariat au QG de Paris qu’il serait libre d’utiliser ou pas. On l’encouragerait à voyager partout dans le monde aux frais de l’UNESCO (…). Il n’aurait aucun enseignement à faire, aucun devoir à corriger, aucune commission à présider. Il serait payé uniquement pour penser – pour penser et aussi, si ça lui chantait, pour écrire. Toute une armada de secrétaires, place de Fontenoy, l’attendraient patiemment derrière leur machine à traitement de texte (…)« .

Fermeture de l’espace aérien et « Un tout petit monde » s’écroule

La fermeture d’une partie de l’espace aérien me fait immédiatement penser à David Lodge. Et plus particulièrement à Un tout petit monde (Rivages, 1992) où l’on suit les pérégrinations de professeurs d’universités qui se croisent de colloques en colloques à travers le monde. Et j’imagine, dans cette pagaille aérienne, depuis quelques jours, nombre d’universitaires égarés dans des aéroports bondés où plus aucun avion ne décolle ou atterri. Une occasion de (re)lire ce petit chef d’œuvre d’humour de David Lodge… en attendant un vol pour rentrer.

Extrait : « Tout le monde universitaire semble être en transhumance. La moitié des passagers sur les vols transatlantiques en ce moment sont des professeurs d’université. Leurs bagages sont plus lourds que la moyenne, lestés qu’ils sont de livres et de papiers – plus volumineux aussi car ils doivent prévoir des tenues habillées aussi bien que des vêtements de sport, ce qu’il faut pour assister à des conférences ou pour aller à la plage, ou encore au British Museum, ou au Folk Village. Car si cette ronde des colloques est aussi fascinante, c’est parce qu’elle permet de convertir le travail en jeu, de combiner tourisme et activité professionnelle, et tout cela aux frais de la princesse. Grattez une communication et vous verrez le monde ! (…)

L’atmosphère bourdonne du babillage incessant de ces universitaires errants qui posent des questions, se lamentent, prodiguent conseils et anecdotes. Avec quelle compagnie avez-vous voyagé ? Votre hôtel a combien d’étoiles ? Pourquoi la salle de conférences n’est-elle pas climatisée ? Ne prenez pas de salade, dans ce pays on utilise de l’engrais humain pour faire pousser la laitue. Laker a des prix imbattables, mais leur terminal à L.A. est minable. Swissair offre une nourriture excellente. Cathay Pacific vous donne des boissons gratuites en classe économique. Pan Am respecte très peu les horaires, mieux cependant que la Jugoslavian Airlines (dont l’acronyme JAT veut dire « jamais à temps »). Quantas est, de toutes les lignes internationales, celle qui est la plus sûre et Colombia la moins sûre – un vol sur trois n’arrive jamais à destination (d’accord, un peu exagéré). (…) Vous connaissez l’histoire de cet Irlandais qui a essayé de détourner un avion sur Dublin ? L’avion faisait justement route vers Dublin. Vrrrrrouuuummm !

Les détournements ne constituent qu’un risque parmi tant d’autres dans les voyages modernes. Tous les étés, il se produit quelque perturbation sur les lignes internationales – une grève des contrôleurs du ciel français, une grève tournante parmi les bagagistes britanniques, une guerre au Moyen-Orient. Cette année, c’est l’interdiction de vol qui frappe tous les DC-10 du monde, après l’accident survenu à l’aéroport de O’Hare à Chicago (…) ».

Et en ce moment, c’est cette fermeture soudaine d’une partie de l’espace aérien européen que l’on aimerait voir décrite par David Lodge.