Se souvenir d’un bon prof

La petite musique de la mémoire joue sa ritournelle dans Pavanes et javas sur la tombe d’un professeur (Hubert Nyssen, Actes Sud, 2004). Le professeur dont il est question est Bruno Bonopéra, enseignant en littérature à l’université de Lille et spécialiste de Salluste du Bartas, poète « formaliste et nominaliste plus ou moins obscur du seizième siècle ».

pavanes-et-javas-sur-la-tombe-d-un-professeur-hubert-nyssen-9782742746064Il est le héros de ce roman, décédé, dès la première ligne. Se souviennent de lui son meilleur ami, ses deux filles, sa concubine et l’une de ses doctorantes. Ces personnages reviennent, l’un après l’autre, sur leurs liens avec cet homme qui fut un ami fidèle quoique distant, un père parfois inaccessible, un amant contesté, et… un enseignant éblouissant « qui ne ressemblait à aucun autre et, pour ses étudiants, ouvrait les portes dérobées de la littérature ».

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Amour et haine entre universitaires

Le roman le plus connu de David Carkeet (Double Negative, paru en 1980 en Angleterre) vient d’être traduit en français, sous le titre : Le linguiste était presque parfait (Editions Monsieur Toussaint Louverture, mai 2013).

Le personnage principal, Jeremy Cook est linguiste. Il travaille sur les idiophénomènes au centre de recherches de Wabash qui abrite une crèche. Les idiophénomènes, comme l’explique Cook : « ce sont les dispositifs linguistiques que les enfants développent d’eux-mêmes, sans s’inspirer du monde adulte ». Les chercheurs de Wabash cherchent à découvrir l’origine et le sens de : « beu », « pffff », « n’deuh » ou autres « m’boui »…

Faux_livre_Linguiste_webstoreTrès vite, un meurtre va plonger la petite communauté universitaire dans la suspicion. Le coupable est forcément l’un des sept membres de l’institut Wabash encore en vie. Lequel a bien pu tuer l’un d’entre eux ? Pour le savoir, Jeremy Cook va s’interroger sur les sentiments de rivalité ou de jalousie qui se dissimulent derrière l’apparente affabilité des chercheurs en linguistique de Wabash. Pour l’aider dans sa démarche : le « diagramme amour-haine : hommes adultes à Wabash » réalisé par Arthur Stiph (la victime) tombe à pic.

L’éditeur présente Le linguiste était presque parfait comme « du David Lodge avec des cadavres ». Ce n’est pas totalement faux et pas… totalement vrai. On retrouve chez Carkeet l’ironie de Lodge, la même critique des moeurs universitaires, et une jeune chercheuse très séduisante et donc très courtisée. Mais Carkeet reste un auteur de romans policiers, qui s’attache avant tout à l’intrigue plutôt qu’à la peinture d’un tout petit monde universitaire. Le personnage du flic – et les mœurs policières – sont tout aussi loufoques que la description des mesquineries entre chercheurs.

Le linguiste était presque parfait est à la croisée des romans de David Lodge et de ceux de Tom Sharpe (la saga Wilt). On le lit le sourire aux lèvres. Et l’on s’attache au personnage de Jeremy Cook, le chercheur en linguistique. Bonne nouvelle : l’éditeur nous promet de le retrouver bientôt avec la traduction à venir de deux autres livres de Carkeet dont Jeremy Cook est le héros : The Full Catastrophe (paru en 1990) et The Error of Our Ways (1997).

Envie de lire d’autres polars avec des profs ? Le site Le Vent sombre, consacré au roman noir, en recense quelques uns :

Meurtre à l’université de Batya Gour (Folio Policier).

Complots mathématiques à Princeton de Claudine Monteil (Odile Jacob).

L’agrégé de Bruno Schnebert (Le Cherche Midi).

Les silences du professeur de Colin Dexter (10/18).

Et aussi, sur Fac Story, d’autres polars :

Petits crimes contre les humanités, de Pierre Christin (Métailié).

Rupture, de Simon Lelic (Masque).

Pourquoi faut-il lire David Lodge ?

Imposible d’évoquer les films de campus(*) sans s’intéresser aux romans universitaires dont la plupart sont anglosaxons, à l’image de la production cinématographique sur cette thématique. Les grands auteurs de romans de campus (David Lodge, Philippe Roth, Tom Wolfe,…) « ne choisissent pas de faire simplement de l’université un décor séduisant : ils conçoivent la vie universitaire comme étant au coeur de leurs intrigues« , précisent Emmanuel Ethis (voir son blog : Un making-of du spectateur) et Damien Malinas, enseignants en sociologie à l’université d’Avignon.

Nombre de romans de campus ont été adaptés pour le cinéma et, pourtant, l’auteur le plus prolifique sur le sujet reste boudé par les réalisateurs. Les deux sociologues-cinéphiles relèvent que les livres de David Lodge – mis à part Thérapie – n’ont jamais donné lieu à une adaptation télévisuelle ou cinématographique. Pourquoi ? « Sans doute est-ce précisément parce que ses personnages sont par trop bavards et que ce trop-plein de bavardages – qui fait aussi tout l’intérêt de ses récits – se prête assez mal aux attendus d’une transposition cinématographique« , avancent Emmanuel Ethis et Damien Malinas. Et pourtant… « iI est utile de lire les romans de David Lodge pour comprendre comment se déploient – plus que dans tout autre roman universitaire – les composantes et les thèmes qui constituent la charpente et qui fondent la singularité des grands films de campus« .

Impossible en effet de maîtriser pleinement l’histoire d’un film de campus sans connaître les arcanes du milieu universitaire. Les films de campus sont des films à substrat professionnel tout comme les films judiciaires ou médicaux. Pour les apprécier, il faut savoir « ce que sont une soutenance de thèse, (…), les grandes et les petites universités, le fonctionnement d’un conseil de discipline, le style de vie collectif aquel les études nous confrontent, les rivalités entre chercheurs, les relations entre pairs, entre étudiants et professeurs, etc.« .

(*) Les films de Campus, l’université au cinéma, par Emmanuel Ethis et Damien Malinas, Armand Colin, octobre 2012.

Le prof d’université : héros du grand écran

Après avoir visionné quelque 650 films de campus, Emmanuel Ethis, professeur des universités en sociologie et président de l’université d’Avignon et son comparse, Damien Malinas, maître de conférences, dressent le portrait robot des profs d’université dans les films dont ils sont les héros.

« Les films de campus accentuent volontairement la description des comportements éthiques et moraux des professeurs exceptionnels qu’ils dépeignent. Et pour cause, ces professeurs de fiction – même lorsqu’ils sont inspirés de personnages réels – sont censés susciter en nous une certaine admiration« , écrivent-ils dans Les films de campus, l’université au cinéma (Armand Colin, octobre 2012).

Le héros est alors, soit très compétent mais totalement immoral (Cf. Le Silence des Agneaux), soit très positif, en ce sens où ses recherches vont l’amener à la découverte de la vérité (Docteur Kinsey, Un Homme d’Exception…) sans pour autant être parfait car son « héroïsme a souvent pour contre-partie un caractère monomaniaque hypertrophique qui trouve dans la cité savante qu’est l’université un lieu de prédilection pour s’exprimer et s’épanouir socialement« .

Que nous apprennent les films de campus ? Que « l’université est censée être le lieu de tous les possibles » et que, donc, les films de campus « sont les révélateurs des représentations les plus utopiques ou les plus dystopiques de notre relation aux savoirs et au progrès, ce ce que vers quoi l’on est susceptible de tendre suivant les choix individuels ou collectifs que l’on est amené à faire« .

Finalement, « si l’on s’amusait à ranger dans l’odre chronologique tous les films de campus tournés depuis les origines du cinéma, on apercevrait en creux l’histoire de notre relation à la connaissance, et avec elle, l’évolution des enjeux éthiques que nous plaçons dans la science depuis plus d’un siècle« , soulignent Emmanuel Ethis et Damien Malinas.

Vous vous demandez… A qui reviendrait le « César du meilleur rôle » d’enseignant-chercheur dans un film de campus ? Quels films de campus américains pourraient faire l’objet d’un « remake » français ? Quels romans de campus mériteraient leur « adaptation cinématographique » ? Quelle université française serait la mieux placée pour servir de « décor » à un film de campus ? Pour le savoir, lisez les réponses d’Emmanuel Ethis sur educpros.fr.

Le « tout petit monde » des humanités de Pierre Christin

J’ai souvent répété, à qui voulait l’entendre, qu’il n’existait pas, dans le « tout petit monde » des universités françaises de romans équivalents à ceux de David Lodge. Pas de professeurs renommés, parcourant le monde de colloques en colloques, charmés par de séduisantes confrères, jonglant entre leurs vies professionnelle et conjugale, toutes deux mouvementées. C’était passer à côté de Petits crimes contre les humanités, de Pierre Christin (Métailié, 2006). Une lecture judicieusement conseillée par le spécialiste des films de campus, président de l’université d’Avignon, Emmanuel Ethis.

Il s’agit d’un polar dont le point de départ (ce que même David Lodge n’a jamais tenté) est le décès, dans une université du centre de la France, d’un professeur émérite d’histoire de l’art : Léon Kreissmann.

Le héros, normalien, Simon Saltiel, est demi-ATER, auteur d’une thèse sur la mort dans l’art, chargé plus ou moins officieusement, par son président d’université (André Goulletqueur) d’éclaircir les circonstances troublantes de la mort. Son meilleur ami, Etienne Moulineaux, professeur des universités de première classe, est, lui, LE spécialiste des romans à l’eau de rose.

Autour d’eux gravitent quelques spécimens de campus :

Jean-Paul Doutrelombe, agrégé d’anglais en lycée désespérant un jour d’obtenir un poste à l’université et qui, dans cette attente, accepte tous les cours dont personne ne veut, et aux horaires les plus rebutants ;

Bourgougnoux, professeur de lettres modernes « catho de gauche convaincu qui, après avoir longtemps enseigné à Nanterre, s’était fait muter dans le grand désert intellectuel français » ;

Diana-Omli Rossi, assistante moniteur normalienne, « spécialisée dans le féminisme corse » ;

un « grand manitou de la rue de Grenelle », Serge-Emmanuel l’Hours, directeur des enseignements littéraires et de sciences humaines ;

Don Anthony Pennefather-Huspratt, professeur-tuteur à Oxford ;

– des personnels administratifs et techniques et des étudiants…

Toute ressemblance… etc. est, bien entendue, fortuite.

C’est drôle, subtil… Et très bien documenté sur les moeurs universitaires françaises. Juste un mot sur l’auteur : Pierre Christin, scénariste de BD, fondateur de l’Ecole de journalisme de Bordeaux. L’écriture est aussi enlevée que l’histoire, truffée de références dont certaines ne peuvent prêter à sourire qu’aux initiés à la complexité de l’enseignement supérieur (quelques intitulés de chapitres au hasard : « le jour du CEVU, le jour le plus long », « la désagrégation » ou encore « TD, TP, AMN, BO, CNU, DPE, PRAG, PRCE, LMD, CNESER, SNCF »).

Bref, si vous vous sentez concerné(e)s, je recommande vivement Petits crimes contre les humanités (pour lire un extrait : c’est ici).

Dans la peau d’un professeur d’université

Quels sont les aspirations, les désenchantements et les renoncements d’un professeur d’université ? Pour le savoir, il faut entrer dans la peau de William Stoner, pauvre fermier du Missouri, qui deviendra professeur de littérature (Stoner, John Williams, Le dilettante, septembre 2011). Il enseignera, durant toute sa carrière, dans la même université, à l’abri des soubresauts de l’histoire du XXème siècle.

Suite à une querelle avec le doyen du département de lettres (les deux hommes ne s’adresseront pas la parole pendant 40 ans), au fil du temps, Stoner sera « considéré comme l’une des vedettes du campus« .

Il deviendra « une figure presque mythique avec les fluctuations,  et toutes les variantes possibles qu’un tel statut ne manquait jamais de provoquer… Quelque fois il était le méchant. (…) D’autre fois il était l’idiot. Et d’autre fois encore, il était le héros. (…) Mais pour tout dire, ce qui établissait le plus sûrement sa propre légende, c’était encore la façon dont il se comportait dans une salle de classe. Avec les années, il était devenu à la fois plus absent et plus incandescent« .

L’auteur de Stoner, John Williams (1922-1994), a été professeur de littérature à l’université de Denver, pendant 30 ans. Il décrit « la soif d’apprendre (…) Cette indécrottable énergie de l’universitaire qui ne connaît ni loi, ni âge, ni aucune limite« . Qu’en reste-t-il à l’heure du bilan ? « Il avait voulu devenir professeur. Et il en était devenu un. Cependant il savait, il l’avait toujours su, que durant la plus grande partie de sa carrière il avait été un piètre passeur. Il avait rêvé d’une sorte de probité, de pureté que rien n’aurait pu corrompre et n’avait trouvé que compromissions, mesquineries et vulgarité. Il avait cru à la sagesse et que trouvait-il après toutes des années ? L’ignorance. »

Stoner est un anti-héros, un personnage sans aspérités. Bien loin des affres que connaissent les universitaires de David Lodge, Stoner a vécu une vie médiocre (sans colloques au bout du monde… mais pas sans une aventure avec une doctorante). John Williams, traduit par Anna Gavalda, décrit avec talent, les états d’âmes de Stoner, rendant passionnante une vie de prof de fac.

Les héros de la fac de Vincennes

Ils étaient hors normes. Si atypiques que le récit de leurs cours mémorables ou de leurs joutes philosophiques entre enseignants soutenus ou vilipendés par les étudiants semble relever de la fiction. Et pourtant… Ils, ce sont les « vrais » professeurs de la fac de Vincennes. Bruno Tessarech leur rend hommage dans Vincennes (Nil éditions, février 2011). L’émotion de l’auteur est palpable : il a 23 ans quand il arrive à la faculté de Vincennes (« J’achevais des études d’histoire et de philo tout en donnant des cours dans une boîte privée pour nourrir ma petite famille« ).

Son livre, c’est l’histoire engagée de cette faculté, révolutionnaire dans tous les sens du terme, née en janvier 1969. De grands noms des sciences humaines et sociales (Châtelet, Deleuze, Foucault, Lacan, Lapassade, Lyotard, Schérer…) avaient pour étudiants, des maoïstes ou des anarchistes, des étrangers avec ou sans papiers, des sans diplômes, des hippies et quelques travailleurs en rupture d’usine. Les inscriptions étaient libres et l’administration quasi inexistante. La pédagogie totalement « expérimentale ».

Ce microcosme voulu pour éloigner de Paris, après mai 68, tout ce qui était potentiellement dangereux, disparut en 1980. Vincennes a ainsi échappé au pire : « Philippe Sollers ne viendra jamais délirer entre tes murs, prôner la jeunesse éternelle des fils de Casanova et de Venise. Michel Houllebecq ne ricanera pas de tes ruines. Arte ne tournera pas d’émission commémorative à l’occasion de ton demi-siècle. Tu ne connaîtras jamais les matinales de France Inter et les après-midi de France Culture ; tu ne deviendras pas un objet de luxe pour médias fatigués« .

Mais Vincennes n’échappe pas à une vibrante déclaration d’amour de Bruno Tessarech. A lire absolument !

Solaire : un prix Nobel n’en est pas moins un homme avec toutes ses turpitudes

Les universitaires qui chassent le Nobel devraient lire le dernier roman de Ian McEwan : Solaire (Gallimard, février 2011).

Le héros, Michael Beard est prix Nobel de physique. Ses pairs se l’arrachent : il détient « une chaire honoraire à l’université de Genève sans y enseigner », il prête « son nom, son titre de professeur, de lauréat du prix Nobel à des comités et à des instituts », il est « le consultant attitré de trois revues universitaires », il intervient « dans de gigantesques colloques aux Etats-Unis – onze mille physiciens au même endroit ! -« .

D’un point de vue fonctionnel, il est le premier directeur – « bien qu’un haut fonctionnaire (…) fit l’essentiel du travail » – de l’équivalent d’un labex, un centre de recherche financé par le gouvernement britannique. « Censé resssembler au Laboratoire national des énergies renouvelables de Golden, Colorado, près de Denver, ce centre avait les mêmes objectifs, mais pas le même cadre, ni les mêmes moyens financiers ».

Mais Michael Beard n’en est pas moins et avant tout un homme (« dans ce monde fermé, spécialisé, il était une célébrité grâce à Stockholm et traversait les années en roue libre, vaguement lassé de lui-même, privé d’alternatives. Toute l’excitation, tout l’imprévu se trouvait dans sa vie privée »). Ian McEwan dresse le portrait d’un universitaire de haut vol, narcissique et lâche. Ses turpitudes conjugales (Beard a été marié et divorcé cinq fois) et professionnelles sont désopilantes. Tout comme ses déboires judiciaires, suite à un gros titre dans la presse : « Un Nobel contre les filles dans les labos ».

Ian Mc Ewan n’épargne pas son héros, ni aucun des personnages qu’un universitaire peut rencontrer au cours de sa carrière. Les journalistes aussi, donc. « Ces hommes et ces femmes dont l’intelligence apparentes cachaient un coeur de prédateur. Le passé leur avait appris qu’on pouvait soutirer quelques indiscrétions ou une hypothèse aventureuse (…) qui devenaient ridicules ou débiles, une fois imprimées noir sur blanc et débarassées du conditionnel, des réserves, de l’humour. Une pure spéculation lui avait valu ce gros titre : un prix Nobel annonce la fin du monde ».

Moralité : avant de rencontrer un Nobel pour l’interviewer ou le recruter, il est préférable d’avoir lu Solaire.

Tous les soleils : un héros indulgent et… improbable ?

Tous les soleils affiche du filmSur les conseils de Pierre Dubois, j’ai vu Tous les soleils, le dernier film de Philippe Claudel (mars 2001), dont le personnage principal est professeur de musique baroque à l’université de Strasbourg.

Je donne raison à Pierre Dubois : beaucoup d’étudiantes et d’étudiants aimeraient avoir pour professeur, le héros du film, Alessandro, qui donne, cependant, de la fonction professorale à l’université une image fort singulière.

Alessandro, italien d’origine, est passionné et passionnant en amphi, aussi enthousiate que John Keating, le professeur de littérature du Cercle des poètes disparus. Un spécimen improbable dans les universités ? Il sait aussi se montrer indulgent quand il corrige des copies ou fait passer des oraux. On le voit notamment relever la note d’une ravisssante étudiante qui sèche, mais verse quelques larmes opportunes pour l’apitoyer. On a dit improbable ?

Les mathématiciens : ces profs héroïques (2)

J’ai passé un moment jubilatoire avec Armand Duplessis, personnage principal des Obstinations d’un mathématicien, de Didier Nordon (Belin, 2003).

Armand Duplessis va, toute sa vie durant, s’évertuer à démontrer la conjecture de Goldbach (à savoir : tout nombre pair est somme de deux nombres premiers !). Pas besoin d’avoir une once d’esprit scientifique pour sourire aux déconvenues d’Armand tout au long de sa carrière, qu’il s’agisse d’assister à des congrès, d’enseigner, de publier… sous le regard condescendant de ses collègues.

Extrait, dans un amphi, avec des étudiants de première année :

– « Vous avez des élèves de recherche ?

– Elèves, c’est beaucoup dire. Je ne sais former que des autodidactes.

Les étudiants sourirent, croyant déceler une contradiction dans les termes employés par M. Duplessis. Il dut s’expliquer :

– Quelle contradiction ? Pas du tout. Il y a deux types de questions mathématiques. Les intéressantes et les pas intéressantes. Une question que je sais résoudre n’a aucun intérêt. Elle ne m’apporte rien. Une question qui me fait sécher, ça c’est valable. Mieux : une question que je n’avais pas imaginée. Alors, ceux qui veulent se faire donner des sujets de recherche comme on se fait donner la becquée, très peu pour moi.

– Donc nous, en première année, on pose des questions super-intéressantes !

– Quoi ! Comment ça ?

– Quand on vous demande de réexpliquer un truc, vous tournicotez, vous levez les bras au ciel, vous vous embrouillez… On dirait bien que vous séchez.

Armand éclata de rire.

– On le dirait ! Rectifions. Il y a trois types de questions. Les intéressantes – auxquelles je ne sais pas répondre. Les pas intéressantes – auxquelles je sais répondre. Et les questions même pas pas-intéressantes. Celles-là, je saurais y répondre. Compris ? »