Le « tout petit monde » des humanités de Pierre Christin

J’ai souvent répété, à qui voulait l’entendre, qu’il n’existait pas, dans le « tout petit monde » des universités françaises de romans équivalents à ceux de David Lodge. Pas de professeurs renommés, parcourant le monde de colloques en colloques, charmés par de séduisantes confrères, jonglant entre leurs vies professionnelle et conjugale, toutes deux mouvementées. C’était passer à côté de Petits crimes contre les humanités, de Pierre Christin (Métailié, 2006). Une lecture judicieusement conseillée par le spécialiste des films de campus, président de l’université d’Avignon, Emmanuel Ethis.

Il s’agit d’un polar dont le point de départ (ce que même David Lodge n’a jamais tenté) est le décès, dans une université du centre de la France, d’un professeur émérite d’histoire de l’art : Léon Kreissmann.

Le héros, normalien, Simon Saltiel, est demi-ATER, auteur d’une thèse sur la mort dans l’art, chargé plus ou moins officieusement, par son président d’université (André Goulletqueur) d’éclaircir les circonstances troublantes de la mort. Son meilleur ami, Etienne Moulineaux, professeur des universités de première classe, est, lui, LE spécialiste des romans à l’eau de rose.

Autour d’eux gravitent quelques spécimens de campus :

Jean-Paul Doutrelombe, agrégé d’anglais en lycée désespérant un jour d’obtenir un poste à l’université et qui, dans cette attente, accepte tous les cours dont personne ne veut, et aux horaires les plus rebutants ;

Bourgougnoux, professeur de lettres modernes « catho de gauche convaincu qui, après avoir longtemps enseigné à Nanterre, s’était fait muter dans le grand désert intellectuel français » ;

Diana-Omli Rossi, assistante moniteur normalienne, « spécialisée dans le féminisme corse » ;

un « grand manitou de la rue de Grenelle », Serge-Emmanuel l’Hours, directeur des enseignements littéraires et de sciences humaines ;

Don Anthony Pennefather-Huspratt, professeur-tuteur à Oxford ;

– des personnels administratifs et techniques et des étudiants…

Toute ressemblance… etc. est, bien entendue, fortuite.

C’est drôle, subtil… Et très bien documenté sur les moeurs universitaires françaises. Juste un mot sur l’auteur : Pierre Christin, scénariste de BD, fondateur de l’Ecole de journalisme de Bordeaux. L’écriture est aussi enlevée que l’histoire, truffée de références dont certaines ne peuvent prêter à sourire qu’aux initiés à la complexité de l’enseignement supérieur (quelques intitulés de chapitres au hasard : « le jour du CEVU, le jour le plus long », « la désagrégation » ou encore « TD, TP, AMN, BO, CNU, DPE, PRAG, PRCE, LMD, CNESER, SNCF »).

Bref, si vous vous sentez concerné(e)s, je recommande vivement Petits crimes contre les humanités (pour lire un extrait : c’est ici).