Etes-vous mathématopathe ?

Etes-vous mathématopathe ? Si oui… vous apprécierez le roman drôlement « hystérique » d’Olivier Dutaillis : « Le jour où les chiffres ont disparu » (Albin Michel, août 2012).

Une ancienne élève, Anna, persécutée par sa prof de maths, Hélène, la séquestre des années plus tard. Quel mathématophobe n’en a pas rêvé ? Pour l’ex-lycéenne, il s’agit d’une forme de thérapie. Elle veut mettre à l’épreuve cette enseignante qui l’a traumatisée à vie, en écrivant notamment dans son bulletin : « justifie à elle seule l’invention du zéro« .

C’est l’occasion pour l’auteur de fustiger la sélection par les mathématiques, tout en trouvant des circonstances atténuantes aux profs tortionnaires malgré eux.

Hélène, une fois libérée, déclare : « J’ai pris une voie que je n’avais ni choisie ni désirée. J’étais bonne en maths. j’ai suivi cette filière parce qu’elle était valorisée dans ma famille, sans oser me demandait si elle me convenait. J’ai passé l’agrégation et je me suis mise à enseigner… Honnêtement, si j’en avais eu la liberté, je n’aurais pas choisi ce métier. Pendant toute ma carrière, j’ai reproduit ce phénomène… Tout en faisant mon travail d’une manière apparemment irréprochable, j’ai fait régner une sorte de terreur. J’ai valorisé certains élèves, je les ai poussé malgré eux dans des filières réputées prestigieuses, mais qui ne correspondaient pas forcément à leurs aspirations. J’ai humilié discrètement les autres, pour l’exemple. J’ai reproduit le traumatisme« .

Pour guérir des chiffres qui lui empoisonnent la vie depuis l’adolescence, Anna trouve finalement une solution jubilatoire pour tous les phobiques des mathématiques.

La solitude de l’enseignant-chercheur en mathématiques

Sortie sur les écrans, le 4 mai 2011, de La solitude des nombres premiers. L’occasion, pour moi, de lire (enfin !) le très beau roman de Paolo Giardono (Seuil, 2009) qui a inspiré le film.

C’est l’histoire de deux enfants, ensuite adolescents, puis adultes : une jeune fille anorexique, Alice Della Rocca, et un jeune garçon, inadapté au monde qui l’entoure, Mattia Balossino. Leurs destins vont se croiser. Alice va devenir photographe et Mattia, professeur d’université.

Mattia Balossino deviendra même un très grand chercheur, avant d’être un enseignant : « Il ne regardait que très rarement les étudiants quand il croisait leurs yeux clairs pointés sur le tableau noir et sur lui, il avait l’impression d’être nu« .

Les mathématiques sont, depuis sa jeunesse, un refuge au monde extérieur : « pendant ses quatre années d’université, les mathématiques avaient conduit Mattia dans les recoins les plus éloignés et les plus fascinants du raisonnement humain. Il recopiait selon un rituel méticuleux les démonstrations de tous les théorèmes qu’il rencontrait« .

Dès lors… pouvait-il accomplir un autre destin que celui d’enseignant-chercheur ? Alors que Mattia vient demander au professeur Francesco Niccoli l’autorisation de réaliser son mémoire sur les zéros de la fonction Zêta, ce dernier pense que Mattia appartient « à cette catégorie d’élèves doués mais incapables de se débrouiller dans la vie. Ces élèves-là se révèlent des bons à rien une fois sortis du sillon bien tracé de l’université« .

De fait, ils y restent toute leur vie… Combien d’enseignants de mathématiques sont (étaient) comme Mattia ?

Les mathématiciens : ces profs héroïques (2)

J’ai passé un moment jubilatoire avec Armand Duplessis, personnage principal des Obstinations d’un mathématicien, de Didier Nordon (Belin, 2003).

Armand Duplessis va, toute sa vie durant, s’évertuer à démontrer la conjecture de Goldbach (à savoir : tout nombre pair est somme de deux nombres premiers !). Pas besoin d’avoir une once d’esprit scientifique pour sourire aux déconvenues d’Armand tout au long de sa carrière, qu’il s’agisse d’assister à des congrès, d’enseigner, de publier… sous le regard condescendant de ses collègues.

Extrait, dans un amphi, avec des étudiants de première année :

– « Vous avez des élèves de recherche ?

– Elèves, c’est beaucoup dire. Je ne sais former que des autodidactes.

Les étudiants sourirent, croyant déceler une contradiction dans les termes employés par M. Duplessis. Il dut s’expliquer :

– Quelle contradiction ? Pas du tout. Il y a deux types de questions mathématiques. Les intéressantes et les pas intéressantes. Une question que je sais résoudre n’a aucun intérêt. Elle ne m’apporte rien. Une question qui me fait sécher, ça c’est valable. Mieux : une question que je n’avais pas imaginée. Alors, ceux qui veulent se faire donner des sujets de recherche comme on se fait donner la becquée, très peu pour moi.

– Donc nous, en première année, on pose des questions super-intéressantes !

– Quoi ! Comment ça ?

– Quand on vous demande de réexpliquer un truc, vous tournicotez, vous levez les bras au ciel, vous vous embrouillez… On dirait bien que vous séchez.

Armand éclata de rire.

– On le dirait ! Rectifions. Il y a trois types de questions. Les intéressantes – auxquelles je ne sais pas répondre. Les pas intéressantes – auxquelles je sais répondre. Et les questions même pas pas-intéressantes. Celles-là, je saurais y répondre. Compris ? »

Les mathématiciens : ces profs héroïques (1)

En ces temps moroses pour l’avenir de l’enseignement des mathématiques (je veux parler de la désaffection des jeunes pour le CAPES), je viens d’achever Le Théorème de Travolta d’Olivier Courcelle (Plon, 2002), ouvrage épuisé en librairie (que j’ai trouvé en bibliothèque).

Je ne sais pas si ce livre pourrait susciter des vocations chez les étudiants en fac de sciences. Les professeurs de mathématiques y sont plutôt des loosers, charmants mais loosers. Et ils sont nombreux ! L’histoire se déroule lors d’un congrès international de mathématiciens à Genève. Mais ce que je sais, c’est que c’est drôle (sans doute même très drôle pour des mathématiciens, mais… je suis littéraire). Les deux héros principaux sont Jean-Jacques, qui travaille sur le cordobisme holomogique en dimension impaire et, Faroud de Marrakech, qui, à partir du concept de faisceaux de jets à structure inverse, a rédigé une thèse sur la formule de Krijinski-Stevenson généralisée.

Difficile de choisir un extrait plus pertinent qu’un autre pour donner un aperçu du ton – dans la veine de David Lodge -.

Voici quelques lignes, prises au hasard, dès les premières pages : « Au commencement était le vide, ensuite venait la cafète. Il suffit de connaître un laboratoire pour les connaître tous. Partout, c’est le personnel technique qui fait vraiment la loi ; partout, il y a une terreur qui se croit très forte en maths (il arrive qu’elle le soit) ; partout, les chercheurs en math sont les plus gentils de la terre ; et partout il y a une cafère. On dit que Cantor, qui fut l’un des principaux créateurs de la théorie des ensembles, est devenu fou parce que l’établissement où il officiait manquait d’une cafète digne de ce nom. Pour qui sait la voir, la cafète est la plus grande invention depuis celle du zéro. Le nombre de théorèmes qui puisent leurs racines dans son marais fécond est si grand que personne n’osa jamais le calculer« .

Des professeurs amoureux des mathématiques

Ce matin, j’ai rencontré le chercheur Cédric Villani qui a obtenu la médaille Fields en août dernier. Je l’ai interviewé pour l’Etudiant sur ses 20 ans. Il m’a parlé de sa rencontre avec les mathématiques. « C’est ludique les mathématiques au collège et au lycée. En prépa, ça prend une autre dimension, ça devient alors assez exaltant. Mais c’est pendant ma thèse que je suis tombé amoureux des mathématiques« . L’entretien sera publié dans le mensuel de mars 2011.

Ses propos font écho à ceux d’un personnage de roman : La formule préférée du professeur de Yoko Ogawa (Actes Sud, 2005). Il s’agit d’un professeur de mathématiques dont s’occupe une aide-ménagère. Suite à un accident de voiture, la mémoire du professeur ne dure plus que quatre-vingts minutes. Le livre, très touchant, raconte la relation qui va se nouer entre le professeur, cette aide-ménagère et son fils âgé de dix ans, dans l’amour des chiffres. La formule préférée du professeur a reçu le prix du meilleur roman au Japon en 2004.

Extrait : « Ce sont les nombres premiers que le professeur a aimés le plus au monde. Je connaissais leur existence bien sûr, mais l’idée ne l’avait jamais effleurée qu’ils puissent constituer un objet d’amour. Cependant, même si l’objet était extravagant, la manière d’aimer du professeur était tout à fait orthodoxe. Il éprouvait pour eux de la tendressse, de la dévotion et du respect, il les caressait ou se prosternait devant eux de temps en temps, et ne s’en séparait jamais« .

A lire également la critique de Stéphane Lamy, maître de conférences à Lyon 1.

L’héritage de Denis Guedj aux personnages de fiction

Denis Guedj, mathématicien à Paris 8, décédé le 24 avril dernier, avait animé, en 2002, dans le cadre de la fête de la science, une conférence intitulée : « Les concepts peuvent-ils faire de bons personnages de fiction ? ».

L’auteur du Théorème du Perroquet (Seuil, 1998) a transformé en « héros », dans ses romans, non pas des enseignants, mais les concepts que ces enseignants professent.

On peut (ré)écouter sa conférence ici au cours de laquelle il s’interroge notamment sur ce que les maths apportent au théâtre.