Les profs sont désormais des voyous

Nommé dans un collège « ambition et réussite », dans le 19ème arrondissement de Paris, Théodore Simonsky, professeur de français remplaçant depuis des années, vient pour y enseigner… l’espagnol et l’anglais.

Mais qu’importe… De toute façon, les élèves ne viennent pas en cours, et lui, a pour mission de tuer la principale. En échange de ce service, il a reçu la promesse d’être affecté l’année prochaine dans un bon lycée. Le dernier roman de Jean-Pierre Gattégno, Mon âme au diable (Calmann-Levy, août 2010) est drôlement loufoque. Et ça fait du bien ! Il n’épargne pas l’Education nationale avec une hiérarchie corrompue et des profs cyniques manipulés par des élèves irrécupérables. La caricature est parfois trop évidente, mais ce « thriller » se lit comme une récréation…

Extrait : « Je devenais un professeur-voyou. Un véritbale oxymore dans l’enseignement (du moins le croyais-je) : par définition , un enseignant est fondamentalement honnête (au sens où pour Rousseau le sauvage est naturellement bon), désireux d’aider sont prochain, de lui dispenser du savoir, au-delà de toute préoccupation mercantile. Grâce à moi, cet âge d’or serait révolu : j’ouvrais à mes collègues les portes de la voyoucratie qui leur avaient été longtemps fermées. Désormais, à côté des patrons-voyous, des hommes politiques-voyous, des députés, des maires, des ministres, des sénateurs-voyous, il y aurait des professeurs-voyous.« 

Le prof qui lit fait du quarante à l’heure… et vous ?

J’aime les profs qui lisent des livres, en classe, à leurs élèves (cf. Alain Chopin, Flaubert est un blaireau). C’était le cas aussi de Daniel Pennac quand il enseignait. Le père de la tribu Malaussène, raconte, dans Comme un roman (Gallimard, 1992), le bonheur d’être prof de lettres quand le métier consiste à « donner à lire ».

Daniel Pennac évoque le poète Georges Perros dont se souvient encore une de ses anciennes élèves, quinze ans plus tard : « il marchait en lisant, une main dans la poche, l’autre, celle qui tenait le livre, un peu tendue, comme si, le lisant, il nous l’offrait (…). Par sa voix nous découvrions soudain que tout cela avait été écrit pour nous. Cette découverte intervenait après une interminable scolarité où l’enseignement des lettres nous avez tenus à distance respectueuse des livres. Que faisait-il donc de plus que nos autres professeurs ? Rien de plus (…). Nous l’entendions. Pas de plus lumineuse explication de texte que le son de sa voix quand il anticipait l’intention de l’auteur, révèlait un sous-entendu, dévoilait une allusion…« .

J’aime aussi beaucoup quand Daniel Pennac raconte que « le prof fait du quarante à l’heure. Soit 400 pages en dix heures. A raison de cinq heures de français par semaine, il pourrait lire 2 400 pages dans le trimestre ! 7 200 dans l’année scolaire ! Sept romans de 1 000 pages !« 

Et vous, avez-vous déjà calculé votre moyenne ?

Flaubert est un blaireau, un récit d’Alain Chopin

Il faudrait recommander la lecture de Flaubert est un blaireau (editions-dialogues.fr, mars 2010) à tous les lauréats aux concours de l’enseignement.

Alain Chopin, enseignant de littérature en lycée professionnel, explique comment il est vraiment devenu prof. Originaire de Bretagne, il a découvert, ce que « l’on nomme aujourd’hui la diversité » quand il est arrivé à Lille, dans les années 70. Il reconnaît avoir été surpris par « des réactions, des façons de penser, de parler. Je suis maladroit, je fais des erreurs, j’apprends » se souvient-il.

A ses débuts, Alain Chopin s’applique. « Comme beaucoup, j’ai eu peur, de ne pas être un bon enseignant, de me laisse déborder, alors, j’ai beaucoup préparé, pendant mes premières années (…). J’arrivais alors tellement concentré, tout le déroulement de mon cours en tête, que la moindre question un peu décalée d’un élève me mettait dans l’embarras ». Et puis, petit à petit, Alain Chopin s’est laissé « dépouillé ». Plus de cours préparés à l’avance, plus d’écriture au tableau… « Et plus je lâchais et plus l’espace pour la pensée de mes élèves s’élargissait » dit-il.

Il leur fait alors découvrir Shakespeare, Racine, mais aussi Jean Rolin (Terminal Frigo) ou encore Jean-Claude Izzo (Total Kkéops) à travers la lecture, en classe, de ces différentes oeuvres.

Avec une stagiaire de l’IUFM, une année, il réamènage la salle de classe pour que le prof ne soit plus face à ses élèves, mais avec eux, au sein d’un demi-cercle. « Nous remarquions que les élèves qui ne s’exprimaient pas d’habitude, par timidité, commençaient à prendre la parole. Le débat s’instaurait, la géographie de la salle favorisait l’émergence du sens en direct et en commun. Nous commencions à être intelligents ensemble, à y prendre plaisir« .

De ses élèves, il parle avec beaucoup de tendresse dans Flaubert est un blaireau et souvent, regrette de ne pas savoir ce qu’ils sont devenus. Les futurs enseignants peuvent, eux, regretter qu’Alain Chopin, qui était aussi formateur en IUFM, soit désormais à la retraite.

« J’ai tout inventé, en partant de stéréotypes de profs, le bon, le mauvais, le dépressif… »

A lire, sur le site NousVousIls, une interview d’Erroc, l’auteur de la BD Les Profs (dont le 13ème tome sort à la rentrée prochaine).

« J’ai tout inventé, dit-il, en partant de stéréotypes de profs, le bon, le mauvais, le dépressif… et en les exagérant un peu ».

Et il ajoute : « les profs que j’ai rencontrés étaient des gens motivés, fatigués parfois, mais motivés. Ils souffrent malheureusement d’une mauvaise image, injustifiée ».

« Le héros n’est pas le grand scientifique ou l’enseignant… »

Quel président d’université française a dit :

« Le premier objectif à mes yeux pour l’éducation, l’objectif fondamental sans lequel rien n’est possible, serait de redonner du sens à l’école. Redonner du sens à l’effort individuel, dans une société française où le héros n’est pas le grand scientifique ou l’enseignant, mais le grand humoriste ou le grand sportif. »

Réponse : Axel Kahn, président de Paris 5, interrogé dans Le Monde du 10 mars 2010, sur son regard sur l’enseignement scolaire. Le scientifique « déplore que ce qui fait les hommes remarquables, aujourd’hui, soit plus leur fortune, quels qu’aient été les moyens de sa constitution, que le talent ».

Dans ces conditions, on voit mal, effectivement, comment un enseignant pourrait être un héros… Même si certains élèves considèrent leur prof comme des « bouffons »… et si certains profs exercent leur métier dans des « conditions sportives ».