La face cachée de Harvard : une plongée dans l’atmosphère des sociétés secrètes étudiantes

La thèse de Stéphanie Grousset-Charrière, consacrée aux sociétés secrètes étudiantes de Harvard*, nous plonge dans l’univers des campus américains. Elle décrit le fonctionnement des finals clubs dont les membres étudiants se cooptent d’année en d’année. On pense immédiatement à des films comme The Skulls, Social Network ou encore le Cercle des poètes disparus.

Eric Demarcq

La doctorante en sociologie (lire son interview sur www.educpros.fr) a pu pénétrer dans l’univers de ces clubs dont les membres sont exclusivement masculins. Elle a analysé leur raison d’être qui repose sur trois piliers : le maniement du secret, la reconnaissance de l’appartenance à une élite et l’apprentissage du pouvoir.

« La face cachée de Harvard » permet de mieux comprendre le fonctionnement de cette université, notamment les relations qu’entretiennent les élèves et les enseignants et de découvrir, dans le détail, les codes des finals clubs, leurs modalités de sélection, leurs rites d’intégration.

Des codes de gentlemen

Les étudiants des finals clubs se considèrent comme des gentlemen qui refont le monde « entre hommes privilégiés érigeant leur culture en flambeaux rayonnants, enfoncés dans leur fauteuil club en cuir, fumant le cigare et dégustant un bourbon ».

Eric Demarcq

En vrai gentlemen, ils sont aussi très respectueux envers la gente féminine. « C’est effectivement l’affabilité avec laquelle j’ai été reçue qui m’a le plus marquée lors de ma première soirée dans un final club, écrit Stéphanie Grousset-Charrière. (…) J’étais accompagnée d’un endroit à un autre [de la maison], jamais isolée, introduite auprès des différentes personnes qui se présentaient. J’étais questionnée, flattée (…). En fin de soirée, celui qui m’avait conviée me raccompagna à un taxi et donna de l’argent à mon chauffeur ».

La reconnaissance de ces gentlemen entre eux, comme appartenant à un même monde, passe par des codes vestimentaires : « les chemises sont de rigueur la plupart du temps. Les polos, de marque toujours, se portent col relevé ». Pour se distancier des autres étudiants, « le fait de porter des vêtements élégants adaptés aux différentes occasions suffit. Qu’on le fasse avec détachement peut même être considéré plus altier ».

Comment y entrer ?

C’est à partir de leur deuxième année d’études que les étudiants d’Harvard peuvent faire partie d’un final club (ces clubs sont au nombre de huit sur le campus et reçoivent chacun 15 à 30 nouveaux membres par an sélectionnés parmi un vivier de 3 300 étudiants masculins). Les happy fews sont repérés mais ne peuvent se porter candidat. « Il faut être invité, anonymement et dans la plus grande discrétion. Après quoi on doit se soumettre à des épreuves éliminatoires, là sans savoir qui aura refusé d’offrir une nouvelle invitation ou au contraire grâce à qui on aura l’honneur d’être convié de nouveau. (…). Ce long processus s’achève par la sélection définitive qui s’opère par un vote des membres ».

Eric Demarcq

Les rites d’intégration dans un final club s’apparentent beaucoup à une forme de bizutage. Au final, seul 10 % des étudiants pré-sélectionnés deviendront membres d’un final club. Ils seront prévenus dans la nuit, réveillés par des cris et des chants. Et devront donner leur acceptation le lendemain (certains pouvant être cooptés par plusieurs clubs, surtout s’ils sont « riches d’un patronyme ou d’une réputation attractive »).

Il n’existe pas de critères de sélection pour intégrer un final club (« l’une des choses les plus importantes est d’avoir une bonne descente », affirme un membre). Mais de fait, les membres sont majoritairement, blancs. Et longtemps, ils n’étaient ni juifs, ni catholiques. Quant à l’origine socio-économique…, elle est prépondérante : seule des performances sportives exceptionnelles peuvent entraîner la cooptation de membres issus de milieux non favorisés.

Quel est la finalité de ces clubs ?

Les finals clubs sont installés dans d’immenses maisons sur le campus, qui leur appartiennent. Ils disposent d’un budget, de personnel à leur disposition… Les activités proposées et ouvertes aux filles (sur invitation) tournent autour de soirées où l’alcool coule à flot gratuitement (sans aucune nourriture), avec circulation de drogue parfois et risques d’abus sexuels. Des dîners sont également organisés. Certaines pièces ne sont accessibles qu’aux membres. L’université ne cautionne pas ces clubs et craint les débordements mais elle ne peut – ou ne veut plutôt – intervenir. Dans ces sociétés secrètes – dont on est membre à vie – figurent de potentiels mécènes, même s’ils ne sont pour le moment que des étudiants qui font l’apprentissage du pouvoir, en maniant l’art du secret et en pratiquant l’élitisme.

* La face cachée de Harvard, la socialisation de l’élite dans les sociétés secrètes étudiantes, Observatoire national de la vie étudiante, La documentation française, février 2012.

Photos : le campus de Harvard, été 2010 (crédit : Eric Demarcq).