Plaidoyer pour le métier de prof

Dans Un homme effacé (Gallimard, 2013) – premier roman d’Alexandre Postel – l’homme dont il est question est professeur de philosophie à l’université. 45 ans, timide et solitaire, il est l’opposé de son collègue, Marc Mortemousse, dont nul ne doute qu’il briguera un jour la présidence de l’université. « Lui au moins s’y entendait pour laisser dans l’esprit de ses interlocuteurs un sillage de vétiver ! Il connaissait, lui, l’art de s’éclipser sur une pirouette ! De badiner avec les secrétaires ! De vous glisser une phrase entre deux portes. »

Damien North, lui, rase les murs et ne veut déranger personne. Veuf, il mène une existence des plus banales jusqu’au jour où… il est accusé d’héberger sur son ordinateur des images à caractère pédophile. Le voilà, convoqué par la police, sa vie privée étalée dans les journaux, tandis qu’abasourdi, il nie, persuadé qu’il s’agit d’un malentendu.

Un homme effacéMais la courtoisie et la réserve qui caractérise Damien North ne jouent pas en sa faveur. D’ailleurs… maintenant que l’affaire a éclaté, n’y aurait-il pas dans la vie et la carrière de cet enseignant-chercheur en apparence sans histoire des éléments qui le rendent suspect ?

D’anciens élèves témoignent à son procès, revisitant des faits anodins sous un angle malsain, tandis que l’expert-psychiatre décrit l’accusé en ces termes : « une grande solitude émotionnelle et sociale… un homme peu expansif, difficile à approcher, qui consacre le plus clair de son temps à son travail… une certaine rigidité inscrite dans sa structure mentale… » Un prof, somme toute ?

Heureusement pour Damien North, son avocat est brillant. Pour le défendre, il choisit de ne pas nier les faits. Peu importe la vérité, la réalité est la suivante : le statut de professeur du supérieur n’exige pas une présence à temps complet à l’universitéson emploi du temps indique six heures d’enseignement hebdomadaires, ce qui, vous en conviendrez, n’est pas considérable »). Nombre d’enseignants-chercheurs travaillent en partie chez eux, passent du temps sur leur ordinateur et n’ont pas de supérieur hiérarchique à qui rendre des comptes de leurs journées. La tentation est donc à portée de clic. Et si Damien North a pu visionner des images d’adolescents dénudés, c’était pour revivre sa propre adolescence. « L’âge d’or. L’âge d’avant l’ennui et les désillusions. En ce sens, Damien North est une victime d’Internet, et non le prédateur cynique qu’on voudrait nous dépeindre. »

un homme effacé bisEnsuite, alors que le procureur rappelle que les nantis ne doivent pas bénéficier d’un traitement de faveur, l’avocat réfute l’appartenance de son client à une élite. « De quelle élite parlez-vous ? Vous agitez ce mot comme un chiffon rouge, mais que voyons-nous derrière ? Un oligarque avide de pouvoir ? Un ploutocrate effréné ? Un intriguant notoire ? Non ; un enseignant. Et je vous le demande, moi : quelle élite est plus foncièrement, plus authentiquement démocratique que celle qui s’est donné pour mission de transmettre le savoir à ceux qui en sont privés ? Faire profession d’enseigner, n’est-ce pas permettre à chacun d’accéder à l’élite ? »

Enfin le ténor du barreau conclut sur la nature de la relation pédagogique qui « est une relation de nature érotique (…). La transmission du savoir, et son apprentissage, ont une source commune : le désir ; le désir de savoir, bien sûr, mais aussi le désir de plaire. Le professeur a un besoin vital de plaire à son public : faute de quoi ses cours sont désertés, et la transmission périt. Un professeur qui ne sait pas plaire est une pâte sans sel et sans levain. Quant à l’étudiant… sans le désir de plaire à son maître, le désir de l’imiter, le désir de surpasser les autres, l’étudiant croupirait dans l’indifférence et l’oisiveté. »

Une plaidoirie savoureuse, en trois temps sur : le métier de prof, son statut dans la société et sa relation avec les élèves.

Un homme effacé, Alexandre Postel, Gallimard, 2013. Prix Goncourt du premier roman 2013 et prix Landerneau découvertes 2013.

Jean-Luc Godard, le bac, la fac et les étudiants anarchistes

Eté 1966. Jean-Luc Godard est séduit par une future bachelière : Anne Wiazemsky, petite-fille de François Mauriac.

45 ans plus tard, Anne Wiazemsky se souvient des débuts de leur histoire (Une année studieuse, Gallimard, 2012) alors qu’elle se consacre aux révisions du bac. Elle a raté l’écrit en juin et passe l’oral de rattrapage en septembre. Au programme : de l’anglais et de l’espagnol, de la philo, de l’histoire et de la géographie.

Une année studieusePour l’aider, elle a sollicité Francis Jeanson qui devient son professeur particulier de philosophie. « Il dégageait une énergie lumineuse puissante, un désir de comprendre et d’être compris. Il choisissait ses mots avec soin, me poussait à préciser les miens. Visiblement doué pour l’échange, il me donnait envie de lui répondre. »

Le jour des résultats du bac, c’est avec Jean-Luc Godard qu’elle se rend devant le tableau d’affichage. « Personne ne faisait attention à personne, nous étions tous de plus en plus angoissés, Jean-Luc comme les autres. Enfin un employé afficha la liste. Dans la bousculade qui s’ensuivit, Jean-Luc usa de sa force pour atteindre le tableau, n’hésitant pas à donner des coups de coude, à écarter violemment les jeunes gens. Certains, effrayés, s’écartaient, un seul le traita de fou furieux. Il fit tout aussi brutalement le trajet en sens inverse, le visage triomphant, cette fois : j’étais reçue ».

La ChinoiseAnne Wiazemsky raconte ensuite son arrivée à la fac de Nanterre, où elle fait la connaissance d’étudiants révolutionnaires, parmi lesquels… Dany le rouge. Elle se souvient aussi du tournage de La Chinoise, dans lequel elle tient son propre rôle : celui d’une d’étudiante en philo à Nanterre.

Tous ces événements sont intimement liés à sa rencontre avec le cinéaste, déjà connu et reconnu. « Beaucoup d’étudiants et de professeurs m’avaient repérée comme étant « la petite amie de Godard » dont l’importance était considérable dans les milieux intellectuels. Qu’on l’apprécie ou qu’on le déteste, j’étais dorénavant associée à lui. Le bruit courait qu’il avait fait un film concernant la vie universitaire et j’avais le pénible sentiment d’être observée, scrutée, comme un animal bizarre. A cela s’ajoutait  régulièrement la présence de photographes de presse qui espéraient nous surprendre Jean-Luc et moi. »

Finalement, Anne Wiazemsky ne restera qu’une année à Nanterre. Son roman, qui courre de l’été 1966 à l’été 1967, est touchant. Touchant parce qu’il dépeint le passage de l’état d’adolescente à celui de jeune femme émancipée à la fin des années 60 (Anne Wiazemsky est encore mineure et dépendante de l’autorité familiale). Touchant aussi de par le portrait de Jean-Luc Godard, dans l’intimité. On le découvre très amoureux, fantasque, drôle, prévenant, torturé parfois… En outre, il montre un réel intérêt et une grande curiosité pour la jeunesse, alors qu’il prépare, puis tourne, un an avant Mai 68, La Chinoise.

Pour découvrir le début du roman : « Un jour de juin 1966, j’écrivis une courte lettre à Jean-Luc Godard adressée aux Cahiers du Cinéma… ».

Les études à l’université permettent-elles de s’élever ?

Brian Jackson s’apprête à quitter ses deux meilleurs potes du lycée et son bled paumé, pour entrer à l’université, « pas Oxford ou Cambridge », mais, celle qui arrive en troisième position « et il y a aussi des clochers et des flèches. Ce qu’il faut pour vous faire rêver ».

Et ce qu’il faut… pour nous amuser. Le premier roman de David Nicholls « Pourquoi pas ? » (Belfond, mai 2012) – adapté au cinéma sous le titre Starter for Ten – narre les déconvenues de Brian, ado tiraillé entre ses désirs de grandeur et d’élévation intellectuelle et sa condition de puceau acnéique (dont il a bien conscience). Et si les deux meilleurs amis de Brian pensent que ce dernier va « devenir un crétin qui se prend la tête. Le genre qui reviendra à Noël en toge, causera latin, ou dira des choses du genre « on pourrait concevoir… » et autres inepties ». Brian, lui, sait ce qu’il attend de sa nouvelle condition d’étudiant.

Pourquoi pas« Je veux pouvoir écouter des sonates pour piano et savoir qui les a composées (…). Je veux connaître les origines exactes du Velvet Underground et le nom de tous ses membres. (…) Je veux comprendre les théories économiques complexes et ce que les gens trouvent à Bob Dylan. Je veux des idéaux politiques à la fois radicaux et humanistes et des débats passionnés mais argumentés, autour de tables de cuisine en pin, où je dirai des choses du genre : « Définis tes termes ! » et « Ton axiome est de toute évidence spécieux ! » avant de découvrir que le soleil vient de se lever et que nous avons parlé toute la nuit (…). Je veux apprendre à apprécier les bons vins, les liqueurs exotiques et les whiskeys pur malt (…). Je veux faire l’amour en toute sobriété, sans la moindre crainte, en plein jour (ou, du moins, avec la lumière allumée) à des femmes belles, sophistiquées et intimidantes (…). Je veux apprendre à parler couramment plusieurs langues (…), et garder toujours sur moi un petit carnet de cuir dans lequel je noterai les pensées percutantes qui me viennent (…). Je voudrais plaire, et même être aimé, mais pour ça, on verra. Quant à mon futur métier, je ne sais pas encore ce qu’il sera, mais j’irai l’exercer le matin sans avoir l’estomac noué et il ne m’inspirera aucun mépris, même s’il m’assure une certaine sécurité financière. Voilà ce qu’une éducation universitaire va me procurer ».

L’assurance de Brian avait impressionné l’un de ses professeurs pour qui la plupart des étudiants « tendent à considérer leur formation universitaire comme trois ans de fête ininterrompue aux frais de l’Etat, avec vin et fromage à volonté, un appartement, une auto et un bon petit job à la sortie ». Le problème, c’est que Brian : 1/ tombe amoureux d’Alice ; 2/ – bien qu’il possède une culture encyclopédique lui permettant de répondre du tac-au-tac à un jeu télévisé comme « Questions pour un champion » (il est d’ailleurs sélectionné pour participer à l’University Challenge, l’équivalent de ce jeu entre universités) – est totalement inculte sur le plan des relations humaines. Et ce n’est pas à l’université qu’il va trouver les moyens de s’améliorer sur ce plan.

Le verdict de son professeur est sans appel : « En regardant votre pourcentage de notes cette année il semble que vous deveniez de moins en moins intelligent, ce qui, curieusement, n’est pas le but d’une éducation ».

Le « tout petit monde » des humanités de Pierre Christin

J’ai souvent répété, à qui voulait l’entendre, qu’il n’existait pas, dans le « tout petit monde » des universités françaises de romans équivalents à ceux de David Lodge. Pas de professeurs renommés, parcourant le monde de colloques en colloques, charmés par de séduisantes confrères, jonglant entre leurs vies professionnelle et conjugale, toutes deux mouvementées. C’était passer à côté de Petits crimes contre les humanités, de Pierre Christin (Métailié, 2006). Une lecture judicieusement conseillée par le spécialiste des films de campus, président de l’université d’Avignon, Emmanuel Ethis.

Il s’agit d’un polar dont le point de départ (ce que même David Lodge n’a jamais tenté) est le décès, dans une université du centre de la France, d’un professeur émérite d’histoire de l’art : Léon Kreissmann.

Le héros, normalien, Simon Saltiel, est demi-ATER, auteur d’une thèse sur la mort dans l’art, chargé plus ou moins officieusement, par son président d’université (André Goulletqueur) d’éclaircir les circonstances troublantes de la mort. Son meilleur ami, Etienne Moulineaux, professeur des universités de première classe, est, lui, LE spécialiste des romans à l’eau de rose.

Autour d’eux gravitent quelques spécimens de campus :

Jean-Paul Doutrelombe, agrégé d’anglais en lycée désespérant un jour d’obtenir un poste à l’université et qui, dans cette attente, accepte tous les cours dont personne ne veut, et aux horaires les plus rebutants ;

Bourgougnoux, professeur de lettres modernes « catho de gauche convaincu qui, après avoir longtemps enseigné à Nanterre, s’était fait muter dans le grand désert intellectuel français » ;

Diana-Omli Rossi, assistante moniteur normalienne, « spécialisée dans le féminisme corse » ;

un « grand manitou de la rue de Grenelle », Serge-Emmanuel l’Hours, directeur des enseignements littéraires et de sciences humaines ;

Don Anthony Pennefather-Huspratt, professeur-tuteur à Oxford ;

– des personnels administratifs et techniques et des étudiants…

Toute ressemblance… etc. est, bien entendue, fortuite.

C’est drôle, subtil… Et très bien documenté sur les moeurs universitaires françaises. Juste un mot sur l’auteur : Pierre Christin, scénariste de BD, fondateur de l’Ecole de journalisme de Bordeaux. L’écriture est aussi enlevée que l’histoire, truffée de références dont certaines ne peuvent prêter à sourire qu’aux initiés à la complexité de l’enseignement supérieur (quelques intitulés de chapitres au hasard : « le jour du CEVU, le jour le plus long », « la désagrégation » ou encore « TD, TP, AMN, BO, CNU, DPE, PRAG, PRCE, LMD, CNESER, SNCF »).

Bref, si vous vous sentez concerné(e)s, je recommande vivement Petits crimes contre les humanités (pour lire un extrait : c’est ici).

L’avenir de l’enseignement numérique est-il déjà connu de certains ?

A 13 ans, Daphné Roller quittait l’école pour entrer à l’université hébraïque de Jérusalem et assouvir sa soif d’apprendre. A 18 ans, elle obtenait une maîtrise et partait étudier l’informatique à Stanford. Un peu plus tard, muni d’un PhD, elle devient enseignante.

Mais, lassée de répéter le même discours, année après année, elle décide de proposer des cours en ligne que les étudiants visionneraient avant de rencontrer leurs profs pour poser des questions et progresser. Son objectif : rendre l’enseignement moins passif. Le concept, lancé avec l’appui de Stanford, est devenu aujourd’hui une startup : Coursera.

Cette histoire – qui n’est pas une fiction (cf. article du Monde de l’Education) –, illustre la théorie du roman de Ken Grimwood : Replay (Seuil, coll. Points, 1997).

Et si certaines personnes avaient plusieurs vies ? Si elles se retrouvaient, 20 ou 30 ans en arrière, encore étudiants ou adolescents, mais en ayant gardé en mémoire leur passé ? Elles pourraient alors prévoir l’avenir – et notamment le boom des nouvelles technologies -. Visionnaires, elles développeraient des idées et des concepts précurseurs.

Que penser de tous les élèves, précoces dans leur scolarité, de tous les jeunes entrepreneurs capables d’anticiper les potentialités d’Internet ?

Avoir 18 ans dans une université de l’Ivy League

Cet été, les journalistes de La Croix visitent cinq des plus grandes universités du monde (la première est Columbia).

Pour mieux comprendre comment fonctionnent les campus américains, on peut aussi lire Moi, Charlotte Simmons de Tom Wolfe (Robert Laffont, 2006).

Le roman raconte la confrontation d’une étudiante, issue d’un milieu provincial et modeste, avec l’élite de la jeunesse américaine. La jeune fille est admise dans une université de l’Ivy League (1) grâce à ses seuls mérites académiques quand la grande majorité des étudiants – tous WASP : white anglo-saxon protestant – possède assez de relations et d’argent pour fréquenter ce type d’établissement. Entre ces deux univers parallèles, l’université accueille aussi des sportifs de très haut niveau – aux capacités intellectuelles nécessitant l’indulgence du corps professoral – qui font sa renommée grâce aux compétitions.

Ce mélange des genres est l’une des principales raisons qui empêche toute comparaison entre la vie étudiante dans une université américaine et dans une université en France.

Ce n’est pas la seule différence. Aux Etats-Unis, les étudiants de première année sont tous hébergés sur le campus. Entrer à l’université, signifie obligatoirement quitter sa famille et devenir autonome. Et pour que les étudiants les plus modestes, mais très bons élèves, puissent suivre des études, sans que les frais d’inscription ou d’hébergement, soient un obstacle, il existe des bourses pour prendre en charge la totalité des coûts.

La vie associative est très intense, et en parallèle d’associations étudiantes comme on trouve dans les universités françaises, chaque campus possède des « fraternités ». Il s’agit de sociétés d’étudiants – plus ou moins secrètes – qui choisissent leurs membres et les intronisent. Ces « fraternités » disposent de maisons sur le campus dans lesquelles les étudiants font essentiellement la fête. Historiquement masculines, les « fraternités » ne sont toujours pas mixtes. Il en existe aujourd’hui des féminines, mais elles sont moins influentes.

Le sport est prépondérant pour l’image de l’université. Les très bons sportifs y sont admis grâce à des bourses tout comme les étudiants méritants. Les professeurs connaissent leurs exploits et savent que même s’ils ne brillent pas en cours, il leur faut quand même des notes suffisantes pour passer dans l’année supérieure afin de continuer à défendre les couleurs de l’université sur les terrains. Ce rayonnement est important pour séduire des mécènes, riches et influents. Les sportifs sont choyés avec des installations qui leur sont dédiées pour l’entraînement. Les autres étudiants disposent aussi de salles de musculation.

Rencontre universitaire de football américain

Les étudiants peuvent choisir leurs cours à la carte : choix qui se fait en fonction de leur intérêt pour la matière et pour le professeur. Ce dernier doit les convaincre de son professionnalisme. Il est d’ailleurs noté chaque semestre par les élèves. Il doit être capable de répondre à leurs attentes sur le plan intellectuel avec des listes de lectures, des devoirs à rendre. Il doit surtout valoriser chaque élève pour le faire progresser et non sanctionner ses erreurs quand il se trompe. Il existe des cours magistraux en amphi, mais aussi l’équivalent des TD en France qui réunissent de petits groupes d’élèves (une dizaine) très actifs en classe.

Le système de notation se fait par lettre : de A à F, sachant que la note C est déjà une très mauvaise note dans une université de l’Ivy League (la plupart des étudiants ont obtenu des A pendant toute leur scolarité). Les étudiants ont accès à la bibliothèque toute la nuit pour leur travail personnel.

Le roman de Tom Wolfe est un roman d’apprentissage d’une jeune fille très sage, jetée dans l’univers festif des campus où le paraître prend le pas sur le savoir. Où l’on estime que les années étudiantes en Amérique sont une parenthèse entre le lycée et l’âge adulte. Où l’on peut se permettre tous les écarts, une fois dans sa vie, en toute impunité. Charlotte va se remettre en question, s’interroger sur ses convictions, sa personnalité, et paiera finalement de sa personne son désir de faire partie de ces WASP, ces fils et filles à papa insouciants et privilégiés, d’adopter leurs codes – vestimentaires aussi – et leur désinvolture.

Selon Tom Wolfe, il n’aurait pu en être autrement. Céder à la pression du groupe en adhérant aux « pseudo-valeurs » de cette jeunesse dorée est plus forte que la soif d’apprendre et de réussir.

(1) Il s’agit d’une université fictive. Les huit universités de l’Ivy League sont : Brown, Darmouth, Columbia, Cornell, Harvard, Pennsylvanie, Princeton et Yale.

Années étudiantes : et si c’était à refaire ?

Dans Replay (Ken Grimwood, Seuil, coll. Points, 1997), Jeff Winston recommence sa vie. Victime d’un arrêt cardiaque, en octobre 1988, à l’âge de 43 ans, il se réveille, 25 ans plus tôt, dans sa piaule universitaire. Il se souvient parfaitement du futur dont il vient, mais son quotidien, ce sont désormais les cours à l’université d’Emory, en Floride, et sa petite amie de l’époque.

« Qu’allait-il donc faire, à présent ? Jouer simplement le jeu. Se livrer à d’autres séances de pelotage appuyé avec une petite blonde tombée de la dernière pluie, qui n’avait jamais entendu parler de la pilule ? Retourner à ses cours, à ses bravades d’adolescent, à ses bals du printemps, comme si tout était encore nouveau pour lui ? Mémoriser des tableaux statistiques, qu’il avait oubliés depuis longtemps et qui ne lui avaient jamais servi à rien, pour pouvoir passer « sociologie 101 » » ?

En fait, Jeff Winston va planter ses études et miser sur des courses et des compétitions sportives dont il connaît à l’avance le résultat. Sa nouvelle vie sera plus facile que la première sur le plan financier. Mais il mourra de nouveau, connaîtra plusieurs vies, prendra plusieurs orientations possibles, avec la tentation d’améliorer le monde. L’histoire tourne parfois à la fable moralisatrice mais, à condition de faire preuve d’indulgence, on se laisse prendre au jeu.

Et vous ? Que feriez-vous aujourd’hui si, sans rien avoir oublié de votre vie jusqu’à présent, vous vous retrouviez à la fac ? Suivriez-vous le même parcours ? Changeriez-vous d’orientation ? Abandonneriez-vous vos études ?

Auriez-vous l’impression que beaucoup de choses ont changé depuis vos années étudiantes ?

« Le caractère volontairement intemporel de l’architecture était déconcertant ; Jeff traversa le grand rectangle à petites foulées, passa devant la bibliothèque et la faculté de droit, et se dit qu’il aurait aussi bien pu se trouver en 1998 qu’en 1963. Rien qui pût lui fourni le moindre indice, pas même les costumes, ou les cheveux coupés courts des étudiants qui se promenaient ou se reposaient sur les pelouses. Le look jeune des années quatre-vingt – hormis les déguisements post-apocalyptiques des punks – se distinguait à peine de la mode de ses années d’université. Bon Dieu, le temps qu’il avait passé sur ce campus ! Les rêves engendrés en ces lieux et qui ne s’étaient jamais réalisés… (…). Comment avait-il pu dériver si loin (et sur tant de voies divergentes) des projets et aspirations nés dans le calme rassurant des ces pelouses vertes, de ces édifices nobles ? ».

Replay a reçu, en 1988, le Worl Fantasy Award. Son auteur est décédé, à 59 ans, d’une crise cardiaque. Il travaillait alors à une suite de son roman.

L’art de développer le sentiment d’appartenance à son école

Mars 2008, Polytechnique lançait une campagne de levée de fonds avec l’objectif de récolter 25 millions d’euros d’ici 2012. Quatre ans plus tard, l’école d’ingénieurs a réuni 31,6 millions d’euros auprès de quelque 2 300 donateurs, principalement diplômés de l’X. Un succès pour un établissement d’enseignement supérieur français. « Davantage que dans d’autres écoles, le sentiment d’appartenance est en effet particulièrement fort chez les Polytechniciens qui continuent, une fois sortis, à s’intéresser à la vie de l’école, comme le montre le poids – et l’influence – de l’AX, l’association des anciens », souligne Educpros (mai 2012).

Mai 2008, Oxford lançait également une campagne de levée de fonds avec un objectif a minima de 1,25 milliard de livres. Fin 2011, le milliard était atteint. Dans son deuxième roman, Mauvais genre (Editions de l’Olivier, 2011), Naomi Alderman, diplômée d’Oxford, raconte comment son université sait cultiver le sentiment d’appartenance :

« Oxford, qui adore se distinguer, sépare la remise des diplômés de la fin du cycle universitaire. On reçoit le document officiel quelques mois après avoir réussi les examens mais la plupart des étudiants font comme nous -ils attendent quatre ans et vont chercher à la fois leur licence et leur master of arts (…). Nous ne devions fournir aucun travail supplémentaire, ni passer aucun examen pour l’obtenir. Sept ans après l’entrée à l’université, pour peu que l’on ait réussi ses examens de fin d’études et que l’on soit toujours en vie, on se voit décerner le diplôme de Master of Arts. Nous avons donc réintégré pour un jour notre place dans les rouages d’Oxford. Revêtir les toges, apprendre les gestes appropriés et les phrases correctes en latin ne fut pas une mince affaire. Mais cela avait quelque chose de réconfortant. Nous étions de retour, après tant d’années, et Oxford nous attribuait encore un rôle (…). On passe d’école en école, d’emploi en emploi (…), un an après c’est comme si on n’avait jamais été là. Plus une trace. Et on ne recevra aucun accueil particulier si l’on revient sur notre ancien lieu de travail, quatre ou cinq ans après être partis. Mais Oxford est spécialiste en matière de souvenir. Après la licence vient le master, et après le master, les dîners annuels, décennie après décennie ».

Un deuxième diplôme délivré des années après le départ de l’université lors d’une cérémonie officielle… Voilà une idée pas compliquée à mettre en oeuvre pour maintenir le lien avec ses anciens et les solliciter financièrement. Pourquoi ça n’existerait qu’à Oxford ?

A lire également sur Fac Story : un portrait désabusé d’Oxford (Mauvais genre).

Mauvais genre : un portrait désabusé d’Oxford

Naomi Alderman a étudié à Oxford. Dans son deuxième roman, « Mauvais genre » (Editions de l’Olivier, 2011), elle livre un portrait désabusé d’Oxford : « un enfer parfait sans rédemption, mais les gens en font un paradis« .

Derrière le mythe, elle décrit des professeurs imbus d’eux-mêmes et un modèle de reproduction des élites immuable.

Quand il entre à Oxford, sur les conseils de sa soeur, elle-même diplômée de la prestigieuse université, James, le narrateur, premier de sa classe au lycée, pensait « adhérer à des associations, participer à des activités, travailler énormément (…). J’obtiendrais une maîtrise avec la mention très bien, je rejoindrais les rubans bleus [les meilleurs athlètes des différentes disciplines], j’aurais des amis riches, influents, puissants. Oxford me badigeonnait d’une fine couche d’or« . Très vite, ses résultats universitaires ne sont pas à la hauteur, tandis qu’une mauvaise chute à la course à pied, annihile ses ambitions sportives.

James se fera quand même des amis. Il s’installera, pour achever ses études, dans une maison avec un groupe d’étudiants. Le meneur de la bande, Mark est très riche mais il exerce une influence néfaste sur le groupe.

James obtiendra son diplôme de physique. Et après… ? Que lui reste-t-il de son passage à Oxford ? « Des cours inintéressants, une petite chambre inconfortable, des professeurs indifférents. reste le décorum : les toges, les rues pavées, les plafonds voutés des bibliothèques et les portraits du XVIe siècle. C’est ancien, c’est beau, c’est prestigieux. Et c’est injuste, mesquin, glacial. (…) Pour des gens comme Mark, Oxford est aussi ailleurs : le beau et l’ancestral sont partout. pour des gens comme lui, le carrousel des Oxford est infini : les cours et les pièces lambrissées d’Eton laissent la place à celles d’Oxford, puis aux salles de l’Inner Temple et, enfin, à la chambre des Lords. Et pour autres, nous, Oxford est une visite d’un après-midi dans un lieu majestueux : une demeure riche et raffinée dont les cordons de velours et le personnel acariâtre nous rappellent avec insistance que nous n’en faisons pas partie« .

Le genre « film ou roman de campus »

« Il n’existe pas, à proprement parler, de genre qui s’intitule « films de campus » ou « films d’université » alors que plus de 50 % des films américains qui sortent chaque année sur nos écrans mettent en scène nombre d’éléments qui font très immédiatement référence à l’université« , déclarait Emmanuel Ethis sur son blog, en janvier 2011.

Aujourd’hui, Emmanuel Ethis annonce la parution de Film de Campus, l’université au cinéma, co-écrit avec Damien Malinas (Armand Colin, sortie prévue le 24 octobre 2012). Les deux auteurs analysent en tant que films à substrat professionnel, le genre « films de campus ».

« Les schémas narratifs les plus classiques des films de campus est celui qui permet à un spectateur qui ne serait jamais allé à l’université de découvrir ce «substrat professionnel» en même temps que le protagoniste principal du récit tel l’étudiant qui découvre les règles en vigueur dans l’établissement dans lequel il vient de s’inscrire. (…) Sans la maîtrise de ce substrat professionnel, il sera, par exemple, difficile au lecteur ou au spectateur de prendre du plaisir à partager les échanges entre chercheurs tels que nous les propose David Lodge« , souligne Emmanuel Ethis.

J’ai hâte de découvrir ce livre qui fait écho aux billets publiés sur Fac Story. Des billets sur les romans de campus (ceux de David Lodge mais pas que…) et aussi, parfois, sur les films de campus.