Le blog de Jean-François Fiorina

Entretien avec Pierre-Jean BRAVO, proviseur du lycée du Parc à Lyon

Où l’on parle de diversité sociale, de sélection et de classes préparatoires aux grandes écoles.

Ouverture sociale dans les classes prépa, où en est-on ?

Depuis le début des années 2000, les choses ont bougé. Des expériences positives ont été lancées : créations de classes préparatoires adaptées (Spé IEP au lycée Thiers à Marseille, CPES quelques années plus tard), mise en place d’accompagnement spécifique, etc. Puis il y eut l’objectif d’atteindre les 30 % de boursiers en classes préparatoires.

Au Parc, en première année, nous atteignons 36 %. L’interprétation de cette augmentation du taux de boursiers en CPGE doit cependant, pour être interprétée rigoureusement, tenir compte du changement de critères d’attribution des bourses de l’enseignement supérieur avec la création, par exemple, d’une nouvelle catégorie de « boursiers à taux zéro » qui ne concerne pas forcément les familles les plus nécessiteuses.

Etes-vous favorable aux quotas ?

Qui monterait dans un avion dont le pilote aurait été sélectionné selon la méthode des quotas ?!

Je me suis cependant engagé depuis plus de dix ans dans l’ouverture des classes préparatoires à la diversité sociale. A partir des années 2000, j’ai en effet travaillé à la création à Marseille d’une classe préparatoire pour les élèves des Zones d’éducation prioritaire (ZEP), car je savais que nombre d’élèves dotés de très bonnes aptitudes intellectuelles pratiquaient, en direction des classes prépas, une forme d’autocensure souvent due à un manque de repères et d’information. Ces jeunes ne vivent pas dans un contexte favorable à ce type de cursus considéré comme trop risqué ou trop long. Ils pensent que la classe prépa, ce n’est pas pour eux, même s’ils sont de très bons élèves !

Un travail volontariste est donc indispensable. Ma motivation pour l’entreprendre se fonde sur des questions d’efficacité pour la bonne marche de notre société et d’équité vis-à-vis des jeunes des milieux peu ou pas favorisés. Il y va en effet de la survie du modèle des grandes écoles qui risque la consanguinité : on ne peut pas avoir des écoles prestigieuses uniquement basées sur la reproduction sociale. Mais il n’y a aussi aucune raison que notre société se prive du talent de certains de ses enfants pour la seule raison qu’ils ne sont pas nés dans certaine famille initiée. Les Grandes Ecoles savent d’ailleurs bien maintenant qu’elles ont tout à gagner à s’enrichir de jeunes au fort potentiel venues d’autres couches sociales.  Il faut donc informer les jeunes des lycées situés en zones sensibles ou rurales pour sécuriser et baliser le parcours qui mène aux CPGE.

De façon pragmatique, pour ouvrir à la diversité sociale sans passer par la méthode des quotas, nous avons tout simplement distingué le critère « boursier » au sein de groupes de dossiers de candidatures estimés équivalents. Par exemple, sur 2000 dossiers reçus, y a-t-il vraiment une différence significative de niveau entre le 150ème et le 200ème du classement académique fait par les commissions de recrutement ? C’est-à-dire sommes nous sûrs qu’une autre commission aurait classé ces 50 dossiers exactement dans le même ordre ? Si ce n’est pas le cas, placer en tête de ce groupe les boursiers ne dénature aucunement le classement global effectué. Les résultats aux concours n’ont, d’ailleurs, pas été impactés par une telle procédure.

En matière d’autocensure ? Qui des profs, des élèves, des familles jouent le rôle principal ?

Les facteurs sont multiples. Il faut des repères. Un fils de polytechnicien ne sera pas forcément tancé par son père s’il ramène un 5/20. Il sera encouragé dans ses efforts parce que son père connaît le fonctionnement des classes prépas. Dans d’autres familles, ce sera la marque de la chute définitive du niveau de l’élève. Il est donc essentiel de pouvoir sensibiliser les élèves des lycées situés en zones sensibles et rurales en les aidant à décoder le parcours en classe prépa.

C’est une tâche d’autant plus délicate à remplir qu’il semble que certains enseignants de ces lycées continuent à tenir un discours dissuasif auprès de leurs élèves : « vous n’avez pas le niveau », « même les très bons élèves échouent dans ces classes », « le rythme et l’ambiance de concurrence qui  y règnent sont insoutenables », etc. Nous recrutons pourtant au Parc systématiquement les premiers de classe, quel que soit le lycée d’origine, recueillant ainsi régulièrement, parmi les quelques élèves de ces lycées qui ont osé présenter leur candidature, de très bons éléments ! Pourquoi alors entretenir l’image de professeurs de prépa casseurs de bons élèves ? Pourquoi entretenir la peur des concours accusés de faire échouer nombre de candidats alors que le nombre de places ouvertes dans les grandes écoles de management et d’ingénieurs offre, normalement à tous,  la possibilité d’intégrer.

Au niveau des élèves de ces lycées, je pense aussi que la longueur des études dans la filière CPGE, sans acquisition de diplôme intermédiaire, est un obstacle.

Depuis déjà plusieurs années, l’attitude de la plupart des professeurs de prépa est tout à fait différente des images de dureté qui continuent cependant à être véhiculées dans certains seconds cycles de lycée : tout en assurant leur mission de transmission des connaissances et de formation au plus haut niveau de leurs élèves, ils s’impliquent aussi dans leur accompagnement et  leur suivi à l’instar d’un coach ou d’un manager. Chaque démission, chaque non réussite d’un de leurs élèves est véritablement ressentie comme un échec. En ce sens, les enseignants se sont parfaitement appropriés le discours que je leur tiens régulièrement les incitant à allier forte exigence à bienveillance, se conformant à la citation de Platon que je leur avais faite lors d’une pré-rentrée : «  L’homme libre n’apprend rien en esclave ».

Les inégalités sont-elles dues aux modalités des concours ou sont-elles culturelles ?

Cette question est débattue depuis longtemps et, dans le cadre de la politique d’ouverture sociale des grandes écoles, le ministère a demandé aux concepteurs des concours de veiller au contenu des épreuves. Cependant les avis des responsables des grandes écoles sont contradictoires à ce sujet.

Personnellement, c’est un sujet que je trouve important mais à traiter sans démagogie, les épreuves  devant toujours permettre de détecter les jeunes au fort potentiel dont le parcours d’études et les résultats obtenus par leur travail justifient qu’ils soient reçus sur la base  de leur mérite et de leurs compétences et non de leur origine familiale. Il me paraîtrait scandaleux qu’un jeune au fort potentiel issu d’un milieu défavorisé ait le sentiment toute sa vie qu’il doit son admission dans une grande école parce qu’on lui aurait fait l’aumône… Je préfère me consacrer à lui créer l’environnement propice, en l’accompagnant dans sa préparation afin qu’il puisse faire la preuve de ses compétences lors du concours et le réussir non parce qu’on lui a fait la charité mais parce qu’il le mérite !

Les épreuves de lettres et de langues ont, il est vrai, souvent été considérées comme privilégiant les candidats issus des milieux favorisés culturellement. Pour les mathématiques, je pense en revanche qu’il doit être possible de concevoir des sujets qui révèlent les capacités intrinsèques des candidats en minimisant l’apport de l’origine sociale.

Les épreuves orales des examens et concours ont toujours eu en France mauvaise presse auprès des professeurs, jugées trop subjectives et trop sensibles au milieu social du candidat. Cette crainte de se faire « embobiner », en partie compréhensible, m’a toujours cependant paru excessive : pour devenir agrégés, ces enseignants ont bien passé un oral, en contestent-ils la validité ? Plus largement, l’importance que revêt l’entretien lors d’une embauche prouve bien que les entreprises estiment arriver à mieux  recruter, par ce procédé, les collaborateurs dont elles ont besoin.

On se rend compte de l’origine des étudiants lors des entretiens, mais n’est-ce pas la capacité d’analyse et la motivation qui comptent… ?

Oui effectivement. L’évaluation des épreuves d’entretien a beaucoup évolué dans cette direction ces dernières années.

Ainsi un candidat qui, dans sa jeune vie, a déjà visité une vingtaine de pays sans être capable d’en dire quoi que ce soit d’original sera certainement sévèrement pénalisé, alors que les qualités d’observation et d’analyse de la vie dans un quartier sensible effectuées par un élève qui en est juste sorti pour aller en prépa seront en revanche à juste titre valorisées.

Les membres d’un jury sont donc appelés à replacer les échanges effectués lors d’un entretien dans le contexte de vie du candidat pour pouvoir en apprécier véritablement son dynamisme, sa motivation ainsi que ses capacités d’analyse.

Faut-il inventer d’autres voies d’admission aux grandes écoles ?

Même s’il existe d’autres voies d’excellence hors classes prépas, je suis convaincu de l’efficacité exceptionnelle de ces dernières (aptitudes à mieux se connaître de façon à organiser sa vie de façon équilibrée et son travail de façon efficace, aptitudes à affronter la difficulté, à gérer son temps, son stress, etc.).

Elles ont aussi leurs limites. Autant je trouve normal qu’un diplômé d’une grande école ou qu’un professeur agrégé, qui a consacré beaucoup d’efforts et de talents pour réussir un concours difficile, se voit récompensé par un démarrage de carrière à un haut niveau et par une accélération du début de parcours professionnel, autant je trouve excessif que cet avantage soit assuré « à vie ». Est-il admissible de considérer que sa vie est définitivement réussie seulement par un succès à un concours à l’age de 20 ans ? Je crois qu’une telle perception des grandes écoles, ce qui a longtemps été le cas, est infondée et particulièrement préjudiciable à un système d’enseignement supérieur aussi original que celui des CPGE-GE puisqu’il n’existe qu’en France. Heureusement les choses ont changé et à l’instar de ce qui se constate dans beaucoup d’autres pays : le diplôme ne suffit pas, il faut continuer tout au long de sa carrière à faire preuves de compétences, de créativité, de dynamisme. Une vie professionnelle ne peut pas  en effet se limiter, comme on le lit parfois dans la rubrique nécrologique d’un journal,  à un  « X 71 » !

Pour répondre directement à votre question, je pense qu’une nouvelle voie d’accès aux écoles de management devrait être créée en complément de la  filière EC voie technologique. En effet de nombreux très bons bacheliers de la filière STG continuent à aller en STS ou en IUT plutôt qu’en prépa EC. Ceci  est tout à fait compréhensible car beaucoup d’entre eux,  étant issus de milieux défavorisés, préfèrent « assurer» un diplôme (BTS ou DUT) en deux ans après le bac, la filière d’études en prépa leur paraissant trop risquée et trop longue. Prenant en compte cette perception tout à fait compréhensible, la création de prépa ATS (classe d’adaptation aux techniciens supérieurs préparant en un an aux concours) permettrait une sensible ouverture sociale de ces grandes écoles, à l’image de celles qui existent déjà dans les filières STL et STI2D, tout en maintenant un haut niveau de recrutement. Les grandes écoles de management pourraient ainsi recruter des diplômés d’un BTS ou d’un DUT, dotés des acquis spécifiques à leur formation et enrichis des « plus » qu’apporte une classe prépa : capacité à faire face à la difficulté, gestion de son temps dans un contexte où tout va très vite, méthodes efficaces de travail adaptées à ses points forts et ses points faibles, etc. , toutes qualités  très prisées par le monde économique et donc déterminantes lors de la recherche d’emploi, acquises pour la vie durant les études en prépa. Un accompagnement devrait alors être systématiquement assuré par les grandes écoles pour permettre à ces jeunes de pouvoir faire face aux frais de scolarité, en particulier grâce à l’alternance.

Lorsque l’on parle d’ouverture sociale, je suis gêné de ne traiter que des classes préparatoires et des grandes écoles. Notre système éducatif laisse tellement de jeunes sur le bord du chemin, jeunes qui n’étaient pas prêts au moment où il le fallait : les enseignants doivent-ils s’inspirer des méthodes de l’agriculture industrielle qui arrive à faire mûrir dans un champ toutes les salades en même temps ? Mais est-ce vraiment cette uniformité que nous voulons dans l’éducation ? Je suis persuadé que parmi les jeunes déscolarisés, beaucoup avaient de réelles aptitudes. Notre système éducatif ne peut pas être considéré comme performant s’il n’est capable que de faire réussir les élèves les plus brillants et dans « le moule », qui peut-être n’avaient pas réellement autant besoin de nous pour cela… Je suis inquiet de voir la proportion de jeunes maîtrisant mal la lecture et le calcul croître d’année en année à l’entrée en 6ème , de voir aussi la déperdition du nombre d’élèves issus de milieux défavorisés qui, malgré des scores prometteurs aux tests d’évaluation d’entrée en 6ème , ne passent pas 4 ans après en seconde…. Je m’interroge souvent sur le stress que vivent certains enfants dans les premières années de leur parcours scolaire : ne les évaluons-nous pas trop souvent ? Ne les confrontons-nous pas trop vite à l’échec ? Est-il sain pour ceux qui manquent de confiance en eux que le formateur soit aussi celui qui évalue? Ces questions sont celles d’un professionnel qui a consacré sa vie à l’éducation des nouvelles générations et qui ne peut se contenter de la seule réussite de l’élite …..

Est-ce un avis partagé ?

Je n’en suis pas certain. Par exemple, il a fallu plusieurs années pour que le thème de l’ouverture sociale des CPGE trouve un réel écho auprès de mes collègues proviseurs de CPGE.

Ma motivation trouve sa source dans mon histoire personnelle :

– vocation d’enseignant par admiration de l’instituteur qui est allé rechercher mon père après son certificat d’études, pour qu’il continue son parcours de formation, permettant à un ouvrier, sans bac, de réussir plusieurs grandes écoles pour devenir un haut responsable d’un grand corps d’état,

– vécu de la situation d’un élève en échec jusqu’en 4ième avant que je me mette réellement au travail, suite à la marque de confiance que m’avait témoignée mon père («  il doit tout de même avoir quelques capacités puisqu’il bat tous mes collègues polytechniciens aux échecs ! »), en réponse à un enseignant qui l’informait que, selon lui, je n’étais pas fait pour faire des études… C’est ce déclic décisif qui m’a fait démarrer, me permettant de réussir quelques années après une Ecole Normale Supérieure en section Math…

Ces expériences personnelles ont eu une influence déterminante sur ma manière de concevoir et d’exercer d’abord le métier d’enseignant puis celui de proviseur. Elles ont certainement été à l’origine de mon implication dans l’ouverture sociale des CPGE et de mon écoute des élèves en difficulté, connaissant l’importance du témoignage de notre conviction dans leur possibilité de progrès.

Un certain nombre de mes collègues proviseurs de lycée à CPGE ont toujours été, de la maternelle à l’agrégation, d’excellents élèves, ils ne peuvent donc pas avoir tous la même sensibilité que la mienne. Mais chacun d’eux a obligatoirement eu un parcours personnel spécifique qui le rend plus ouvert à tel ou tel enjeu ou aspect de notre métier de dirigeant d’un établissement scolaire.

En 2012, les élèves ont-ils encore de l’admiration pour leurs professeurs ?

En prépa, j’en suis certain. Les élèves ont beaucoup de considération pour leurs professeurs. J’ai en mémoire des lettres d’élèves remerciant leurs professeurs de les avoir « faits khâgneux », félicitant leurs professeurs de sciences pour leur avoir permis de briller aux Etats-Unis, témoignant devant des élèves de terminale leur plaisir devant la beauté d’une démonstration de mathématiques, exprimant en grande école de commerce leur admiration à leur ancien professeur d’histoire pour la qualité exceptionnelle de ses cours. De telles marques de reconnaissance  sur les années passées en prépa au lycée du Parc sont nombreuses et, chaque année, beaucoup d’anciens élèves reviennent dans leur établissement pour témoigner auprès des jeunes générations leur parcours et leur attachement à leur lycée.

Etes-vous optimiste ?

Si un responsable de l’éducation et de l’instruction des jeunes n’est pas optimiste, il vaut mieux qu’il change de métier ! Surtout lorsqu’il a la chance de diriger un lycée comme le lycée du Parc où il a en responsabilité des jeunes formidables, courageux, travailleurs, persévérants, solidaires entre eux, etc. Une belle jeunesse dont ne parle presque jamais hélas la presse ! Mais optimiste ne veut pas dire naïf : le monde actuel est dur et j’ai le sentiment que le régime très exigeant des études en prépa les aidera à l’affronter.

Je vous rappellerai à ce propos, parmi les vœux que j’adresse chaque année aux élèves, la phrase d’Henry FORD que j’ai citée en janvier 2011 dans le contexte de crise que traverse  notre société  : « Quand tout semble contre vous, souvenez-vous que l’avion décolle face au vent et non avec lui » alliant réalisme et optimisme !

En 2010, nous avons eu les majors à Normale Sup et à l’X en MP* et en PC*. J’ai conscience que ce sont ces jeunes qui auront à inventer le futur. Notre responsabilité actuelle est de bien les former tant sur le plan de la maîtrise des connaissances que sur le plan humain : respect de l’autre, respect de notre planète. Ce sera d’ailleurs le thème de mes vœux pour l’année 2012.

Quel est le ressenti des professeurs sur la question de la diversité ?

La décision de privilégier, à dossiers équivalents, les boursiers n’a pas généré de tensions. Le principe en a été assez facilement admis. Cependant les enseignants n’ont pas été dupes qu’une bonne part de l’augmentation des boursiers inscrits en prépa a été due à la création des bourses à taux zéro. En revanche, si la procédure choisie pour atteindre 25% de boursiers en 2010 et  30% en 2011 avait été celle des quotas, il est certain qu’ils s’y seraient  très fortement opposés.

Est-ce acquis dans les lycées des quartiers et dans le monde rural ?

Non, la nécessité de sensibiliser élèves, parents  et professeurs des lycées situés en zones sensibles et rurales n’est pas acquise une fois pour toute, loin de là ! C’est une action à toujours conduire de façon volontariste pour lutter contre la tendance naturelle de ces jeunes à s’autocensurer. Ne croyez pas que nous sommes forcément attendus dans ces établissements : j’ai vraiment l’impression que dans la culture de certains de ces lycées est profondément inscrit que la classe prépa, surtout au lycée du Parc, ne concerne pas leurs élèves ! C’est désespérant mais aussi très motivant car il n’est pas possible d’admettre cela. Il faut donc sans cesse solliciter ces lycées pour partir à la rencontre de ces lycéens, y aller avec des étudiants en prépa, avec des responsables de grandes écoles pour les inciter à oser. Rappelez-vous ce que disait Sénèque : « Ce ne sont pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, mais parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles. ».

Ne sont-ils pas pour certains en « mode survie » ?

Quelque soit le contexte, je ne peux pas me résoudre à penser qu’en raison de leur naissance, certains seront « princes et d’autres esclaves ».

Nous avons su réaliser ponctuellement de belles opérations, la difficulté est de les poursuivre dans la durée. Ainsi en 2008, à l’initiative du Préfet de Région Jacques Gérault, 100 élèves de terminale sélectionnés pour leurs très bons résultats, provenant de lycées situés en zones sensibles ou rurales de la région lyonnaise qui, à 15 jours de la fermeture des inscriptions en CPGE sur le site postbac, n’avaient pas fait acte de candidature, ont été reçus au lycée du Parc en présence de responsables du CROUS, de l’INSA, de l’EM Lyon et de l’Université. Le but était non seulement de les sensibiliser sur l’intérêt d’envisager une prépa mais aussi de leur montrer qu’un certain nombre de difficultés, qui pouvaient les empêcher de faire ce choix, étaient résolues : hébergement assuré en internat ou au CROUS, activation précoce des bourses, accompagnement mis en œuvre dès la fin août avec la création d’une école d’été accueillant, parmi ces jeunes, les volontaires une semaine avant la rentrée des classes. Logés à l’INSA, les jeunes inscrits à cette école d’été allaient pouvoir visiter des grandes écoles, recevoir des formations leur donnant quelques repères avant d’entrer en prépa (gestion du stress, gestion du temps, prise de notes, travail en groupe, etc.) et bien sûr avoir quelques activités de loisirs. Le résultat a été au-delà de toutes nos espérances puisque 80 d’entre eux ont effectivement été admis en CPGE  dans la région! Vu ce succès, l’opération a bien été reprise les années suivantes mais en perdant chaque fois un peu de son efficacité : c’est pour cela que je vous ai répondu que rien n’était jamais acquis définitivement dans ce domaine et qu’il fallait savoir recommencer avec toujours la même force et la même conviction.

Comment accueillez-vous les préparationnaires au Parc ?

Je reçois en amphi tous les élèves de 1ère année dès le jour de la rentrée, une heure par filière. Le but est de leur donner quelques conseils et quelques repères avant d’aborder leurs études en prépa.

Je commence à les féliciter pour leur admission au Parc en leur indiquant la sévérité de la sélection (nombre de candidats et rang du dernier recruté dans leur filière), insistant sur le fait qu’ils sont donc tous de très bons élèves, sur le fait aussi que beaucoup d’autres jeunes auraient aimé être à leur place et que, vu l’effort fait par la Nation pour financer leurs études dans des conditions aussi privilégiées qu’en CPGE, ils ont moralement la responsabilité  de ne pas gâcher la chance qu’ils ont d’être là !

Je m’adresse à ceux qui n’ont pas forcément reçu les bons conseils de la part de leurs proches comme celui de relativiser les notes, d’avoir confiance en leur professeur, en l’efficacité d’un système qui a fait ses preuves, leur indiquant que même s’ils étaient tous de très bons élèves l’an dernier, il y aurait dans chaque classe un premier et un dernier. Il me parait important qu’ils entendent que pour leur proviseur même ce dernier sera toujours considéré, vu la sélection faite, comme un bon élève tant qu’il essaiera de donner le meilleur de lui-même. Je les invite à ce propos à imaginer comment le dernier d’une promotion de polytechnique vit sa situation selon qu’il se voit seulement dernier ou tout de même polytechnicien !

Enfin je leur donne le conseil de prendre soin de leur vie en  insistant sur le fait que leur travail sera plus efficace s’ils sont en forme et « bien dans leur peau », les mettant en garde de ne pas prendre le risque, par désir de bien faire, de réduire abusivement leur temps de sommeil ou de négliger leur alimentation. Que les sportifs n’arrêtent surtout pas de pratiquer un sport et que les musiciens continuent à jouer pour leur plaisir !

J’essaie de leur faire entrevoir que les années de prépa ne sont pas des années de jeunesse mises entre parenthèses et sacrifiées, en tout cas pas plus sacrifiées que ne sont les années d’entraînement et de compétition d’un sportif de haut niveau passionné par son sport, mais au contraire des années, bien sûr, très exigeantes mais aussi denses où se nouent des amitiés fortes et durables, où l’on commence à se construire, leur témoignant que ceux qui y sont passés découvrent plus tard que c’est grâce à leurs années prépa  qu’ils ont pu devenir ce qu’ils sont effectivement devenus.

C’est dans cet esprit que j’ai pris l’initiative d’organiser chaque année un concert des prépas et un concours d’éloquence ouvert à tous les élèves de prépa, quelle que soit leur filière. Je livre à votre réflexion le thème choisi cette année pour le concours d’éloquence : « Quels risques prend-on à ne pas prendre de risques ? »

Propos recueillis le 16 novembre 2011 à Lyon.

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