Le blog de Jean-François Fiorina

« Je suis pour un Erasmus Méditerranée ! »

Fathallah_Sijilmassi_photoDixit Fathallah SIJILMASSI,  secrétaire général de l’Union Pour la Méditerranée (UPM). 

Questions à l’ancien ambassadeur du Maroc en France, aujourd’hui en charge des projets d’intégration régionale entre les deux rives de la Méditerranée.

 

 

Jean-François Fiorina : le Maroc, aujourd’hui, développe de nombreux projets industriels, dans l’automobile à Tanger avec Renault, dans l’agro-alimentaire avec Danone… Comment ces projets sont-ils développés ? Comment l’Enseignement supérieur se positionne-t-il dans cette dynamique ?

Fathallah Sijilmassi : le Maroc a connu une croissance relativement forte et stable au cours de ces dix dernières années. Tout en restant prudent, compte tenu de la conjoncture internationale, on peut constater que cette croissance se maintient autour des 5%.

Elle est principalement due à 3 facteurs :

–       Une action très forte sur la maîtrise des agrégats macro économiques, inflation, déficit, croissance, qui sont bien gérés, pour ne pas fragiliser l’économie.

–       La mise en place de plans sectoriels volontaristes dans le cadre de partenariats public/privé. Pour l’agriculture, « Maroc Vert », pour le tourisme, « Azur »,  pour l’industrie, « Emergence »,  les énergies renouvelables… Ce qui a donné plutôt de bons résultats en matière de production industrielle et d’investissements internationaux.

–       Une corrélation entre les politiques économiques et sociales pour que la croissance ait un effet stabilisateur. Un des défis majeurs pour le Maroc, c’est la réduction des disparités territoriales et sociales. On constate que les indicateurs vont dans le bon sens.

L’Enseignement supérieur a également joué son rôle. Il garantit un apport qualitatif et quantitatif en ressources humaines pour répondre à cette demande. Tout en mesurant le chemin qui reste à parcourir, cette dimension est prise en compte dans les politiques sectorielles.

Dans l’aéronautique, par exemple, 10 000 personnes sont aujourd’hui employées dans une centaine d’entreprises qui ont investi dans le secteur. L’une des plus connues, Bombardier, construit actuellement une grande usine à Casablanca destinée à l’exportation. Pour soutenir cette dynamique, nous avons créé un Institut des métiers de l’aéronautique situé dans au cœur de cette zone.

Dans l’automobile, où Renault a investi à Tanger, nous avons mis en place un important dispositif d’accompagnement professionnel via plusieurs Instituts spécialisés.

Parallèlement, le système de l’enseignement universitaire « classique » et public a été renforcé. Mais c’est l’ouverture au privé, sur la base de cahiers des charges gérés par le gouvernement, qui a donné un coup d’accélérateur. Certaines Universités et écoles ont vu le jour avec beaucoup de succès. Objectif : maximiser les offres de formation mises à la disposition de notre jeunesse qui a soif d’apprendre et de s’insérer dans la vie économique marocaine.

Je voudrais souligner que l’ensemble de l’Enseignement supérieur au Maroc s’est ouvert à l’international avec des formules innovantes telles que les co-diplomations. De ce point de vue, la France en général, et Grenoble en particulier, y participent fortement. La France d’abord, puisqu’elle est le premier partenaire du Maroc, tous paramètres confondus, même si nous diversifions nos coopérations. Grenoble parce qu’il y existe une longue tradition de relations franco-marocaines. Aujourd’hui, Grenoble Ecole de Management avec l’ESCA de Casablanca  ou Sciences Po Grenoble – et son double diplôme avec l’Université Internationale de Rabat  – démontrent bien cette dynamique. D’autres filières plus techniques avec les écoles d’ingénieurs sont également développées.

 

Beaucoup d’écoles françaises s’installent au Maroc. Quel bilan en tirez-vous ?

Je ne peux donner qu’une analyse personnelle n’étant pas un représentant officiel de l’Enseignement supérieur marocain. D’abord, je me félicite des bonnes relations de nos pays dans ce domaine et de l’internationalisation de l’enseignement au Maroc. C’est quelque chose qui, en tant qu’ancien ambassadeur du Maroc en France, je vois d’un très bon œil. Cela devrait encourager la nécessaire multiplication et diversification des différentes filières en adéquation avec les besoins de l’économie nationale.

Il existe en Europe et en Europe, une communauté maroco-française et maroco-européenne qui fait le lien entre les deux rives. Je crois que c’est un atout que nous n’avons pas encore suffisamment exploité au sens noble du terme.

LE vrai défi, c’est la jeunesse. Elle est importante en nombre et manifeste des ambitions légitimes. Ce sont des besoins qu’il faut adresser. Rappelez-vous qu’au Maroc 70% de la population a moins de 25 ans ! L’enseignement doit être un facteur important d’intégration territorial et professionnel. Il est donc nécessaire d’avoir des filières à bac + 2, bac + 3, dans tous les secteurs professionnels. On a besoin de formations opérationnelles !

En ma qualité de secrétaire général de l’UPM, j’habite aujourd’hui en Espagne et j’observe que 50% des jeunes sont au chômage. Le système éducatif y est performant et néanmoins, il y a besoin d’une meilleure adéquation entre les formations et  les besoins d’une économie malmenée.

Nous sommes en face de dynamiques internationales. Cela interpelle l’ensemble de notre région euro-méditerranée. Nous avons bâti beaucoup de choses en matière d’Enseignement supérieur au Maroc, et de relations avec la France mais il reste beaucoup à faire pour préparer notre jeunesse à des temps qui ne sont pas faciles et qui nécessitent des décisions courageuses et certainement stratégiques pour prendre les bons virages.

 

Comment aller plus loin avec l’UPM en matière d’Enseignement supérieur qui est, d’ailleurs, une thématique stratégique de votre organisation ?

L’UPM a fort heureusement choisi des axes stratégiques tels que l’Enseignement supérieur et je m’en félicite. Par contre, je trouve dommage que la Culture et le Tourisme n’aient pas été retenus comme des secteurs prioritaires par les pères fondateurs de cette Institution.

Juste un bref rappel sur nos 3 principes de fonctionnement. Depuis 2013, nous travaillons sur une véritable politique d’intégration régionale qui va au-delà des relations bilatérales. Nous ne sommes pas là pour les dupliquer mais pour répondre au besoin d’intégration que je considère comme essentiel.

Ensuite, nous travaillons sur la base de projets concrets, faisant fi des discours angéliques ou pessimistes du passé, pour passer dans une phase pragmatique et opérationnelle.

Et 3ème principe, la géométrie variable. L’UPM compte 43 pays membres. Il n’est pas envisageable de pouvoir avancer de front avec un tel effectif. Nous travaillons donc par groupes de pays, ouverts à tous, pour démarrer les projets. Pour être labellisé UPM, ils doivent cependant être validés par les 43 membres.

Nous avons maintenant un caractère beaucoup plus opérationnel. Et dans ce cadre, l’enseignement supérieur n’est pas oublié.

Voici trois éléments concrets engagés par l’UPM dans ce domaine :

  • L’université internationale de Fès. Elle ouvrira ses portes en septembre 2015. C’est un projet présenté par le gouvernement marocain soutenu par la Tunisie, l’Espagne, la France et l’Italie. Il est géré par l’UPM du fait de sa dimension régionale. Ce projet est construit sur deux piliers fondamentaux :
  • Les sciences sociales et l’histoire pour questionner l’héritage méditerranéen commun, rappeler l’évidence même de cet héritage, peu connu de notre jeunesse. Je pense que c’est un projet important pour sensibiliser à ce qui nous rapproche plutôt que sur ce qui nous sépare.
  • Les filières économiques utiles pour les économies. C’est pour cela que nous avons choisi les énergies renouvelables. Nous développons un plan solaire méditerranéen dans le cadre de l’UPM. Les initiatives sont nombreuses dans ce domaine en Méditerranée où le potentiel solaire et éolien est énorme. Il n’était que normal que l’UPM prenne en charge de manière proactive la capacité de former des ingénieurs en énergies renouvelables.
  • Un Erasmus Méditerranée. C’est un projet de mobilité des étudiants, un mécanisme similaire mais pas un « copier coller » de l’Erasmus de l’UE. Il faudra être plus créatif au niveau du nom ! L’idée est de développer un programme qui ne se limite pas à des échanges du sud vers le nord comme on l’entend généralement mais qui fonctionne aussi du nord vers le sud et même du sud vers le sud. Chacun à apprendre de l’autre. Pour de jeunes Grenoblois passer six mois au Maroc, en Tunisie, en Egypte ou même en Turquie serait un investissement humain intéressant. Et pour le sud/sud, les échanges sont encore plus faibles.

Autre dimension de ce programme, l’ouverture à tous les types de diplomation : du Mastère au Doctorat, en passant par les formations professionnelles, un créneau sur lequel nous nous sommes engagés.

  • Le développement de l’innovation et de la recherche, portée par l’importante diaspora méditerranéenne constituée par les pays du sud. Elle doit viser trois objectifs :
    • une véritable reconnaissance académique,
    • être capable de servir les pays du sud,
    • être capable de servir les intérêts des entreprises et des industries.

C’est, par exemple, ce que l’Université Internationale de Rabat entreprend en modélisant la manière dont les chercheurs marocains brevètent leurs innovations au service de l’industrie pour ensuite les développer au niveau euro-méditerranéen. Nous souhaitons associer nos chercheurs à cette dynamique de développement.

Voilà comment l’UPM apporte sa contribution dans le domaine de l’Enseignement supérieur. Cela nous paraît la meilleure manière d’accompagner le développement économique, social, culturel, et donc politique entre les deux rives pour le renforcement de la stabilité de la région.

Nous traversons un moment de fragilité, économique au nord, politique au sud. La réponse à ces défis se situe dans une coopération régionale forte pour faire en sorte que ses aspects les plus positifs puissent être une vraie locomotive pour le développement.

En savoir plus : http://ufmsecretariat.org

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