Le blog de Jean-François Fiorina

« Élites : je suis partisan de casser les choses ! »

François Garçon, élites

©DR

2ème entretien avec François Garçon, spécialiste de la Suisse et de la formation des élites.

Au vu de l’extraordinaire buzz qu’il y avait eu à l’occasion de votre première interview, nous continuons cette découverte des élites, cette relation haine/passion, en étudiant, aujourd’hui, la formation des élites dans le monde. Prochaine discussion : apprentissage, la solution ?

Jean-François FIORINA : La France est-elle un cas à part ? Est-ce que le peu d’établissements préparant cette élite se retrouve dans le monde entier ?

François Garçon : Par rapport à un texte sur le même sujet publié sur le Plus de l’Observateur voilà environ deux ans et qui avait suscité un tsunami de réactions hostiles, résumées à : « vilenie d’une personne jalouse » ou encore « il n’est qu’un envieux de l’excellence de la formation à la française », les réactions sur votre blog sont, cette fois-ci, nettement plus partagées.

En deux ans, un effet bascule me semble s’être produit. Vos lecteurs présentent certes un profil particulier. Mais l’autre explication est probablement le durcissement de la crise et l’incapacité de la gauche à sortir le pays de l’ornière, contrairement à ce que ses dirigeants promettaient lors des meetings de campagne… Les Français semblent faire montre aujourd’hui d’une lucidité plus grande sur nos faiblesses et carences. Semble avoir disparu l’arrogance instinctive sur fond d’orgueil outragé que l’on trouvait chez beaucoup, il n’y a encore pas si longtemps…

Lucidité ou résignation ?

Les deux explications se conjuguent. Les lecteurs embrayent et se rapportent à : « mon expérience ». La réaction a un fonds empirique. Elle se fonde sur une expérience vécue, quand c’était surtout le cerveau reptilien qui réagissait jusqu’alors. Les lecteurs vivaient leur échec comme étant le résultat logique d’un parcours imparfait, le leur. Aujourd’hui, l’échec personnel s’inscrit dans un circuit, encalminé, qui ne fonctionne plus.

Cela va provoquer une prise de conscience ?

Désormais, il me semble qu’il y a clairement un clivage entre ceux qui disent « On ne touche à rien, c’est quand même nous qui sommes les meilleurs» ou encore « On ne touche à rien, car ça pourrait être pire ». Et puis, il y a ceux qui estiment que ça ne fonctionne pas et que la maladie exige une thérapie de choc. La résistance sera très forte jusqu’au bout, tant la base conservatrice est immense, active sur l’ensemble de l’axe politique, de droite à gauche. Même quand le pays aura sombré avec 25% de chômage, des grèves aussi massives qu’éhontément corporatives… Personnellement, vu la nature des kystes et leur prolifération, je suis partisan de donner de grands coups de bistouri. Qu’a-t-on à perdre ? Mais il faut du courage politique, et cette denrée est rare chez les premiers de la classe qui dirigent le pays. La bourgeoisie d’Etat, de droite et de gauche, ne cesse de démontrer que l’immobilisme est son credo, enrobé de lyriques promesses. Tartarin de Tarascon doit être le livre de chevet de beaucoup d’entre eux.

Ces deux camps sont ils relativement homogènes ? Du point de vue politique, de l’âge, des professions ?

Personnellement, j’aurais tendance à penser que la droite est plus archaïque que la gauche. Mais ce clivage m’est de plus en plus étranger. Je me revendique libéral, un vrai, autrement dit un huron dans un pays gangrené par l’étatisme. La droite me semble en effet plus attachée que la gauche à la pérennité de systèmes qui ne fonctionnent pas. Lisez Le Figaro. Non pas les tribunes offertes à des contributeurs extérieurs, mais les articles des journalistes. Le libéralisme devient hyper-libéralisme, comme si la France devait redouter quelque chose en la matière… De droite ou de gauche, médias et hommes politiques s’arcboutent sur un système dysfonctionnel, infesté d’effets pervers. Quand 25% de nos 15-24 ans sont au chômage, alors que ce pourcentage chute à 9% en Allemagne ou à 7% en Suisse, il est clair que les partisans français du statu quo sont soit mal informés, soit des fripouilles.

L’enjeu n’est donc pas d’être de droite ou de gauche, mais d’oser des scénarios économiques, sociaux ou politiques qui, ailleurs, dans des pays proches, amis et prospères, ont fait la démonstration qu’ils mettaient les gens au travail.

C’est peut-être la peur de l’inconnu aussi pour les partis politiques ?

Les gens ont éventuellement peur de l’inconnu car ils sont ignorants. Les gens, ce sont les journalistes, les politiques, les citoyens. Le fameux « inconnu » est connu des Allemands, des Suisses, des Britanniques. Au lieu de nous bassiner sur la déchéance de nationalité, que nous a-t-on montré comment les Allemands ou les Suisses s’y prenaient pour mettre leurs jeunes au travail. Les gens ont peur quand ils sont ignorants. Nos élus et nos gouvernants sont éventuellement médiocres pour un très grand nombre d’entre eux ; ils sont d’abord paresseux, à la remorque de leurs électeurs. Il n’y a pas si longtemps, The Economist a traité de la mort assistée. De mémoire, de tous les pays européens, la France avait la représentation nationale la plus en décalage avec la population. Sur la question centrale de l’euthanasie, les Français sont plus ouverts que leurs élus, qui freinent des quatre fers. Nos élus sont globalement des gens médiocres. Tout l’atteste, depuis leur cynisme à cumuler les mandats jusqu’à l’utilisation nauséabonde de leurs réserves parlementaires. Je ne suis pas anti-parlementaire, même si je ne trouve que des vertus à la démocratie directe. Je me borne à noter qu’en Allemagne, en Hollande, les élus sont plus en phase avec leur opinion.

Sur la peur, je pense qu’il s’agit surtout de la peur des hommes politiques de se voir privé de leurs rentes de situation. Les élus défendent leur fonds de commerce. Etant pour 44% d’entre eux fonctionnaires, tant au Sénat qu’à l’Assemblée nationale, on comprend pourquoi leur objectif est que tout reste en l’état. Du coup, le pays fonctionne avec un moteur de très petite cylindré, nommé inertie.

Quant aux réactions de vos lecteurs sur votre blog tout comme sur les réseaux sociaux, je devine qu’ils ont rarement entre 18 et 25 ans. Les profils de ceux qui se sont exprimés laissent deviner plutôt des gens dans la quarantaine. Les plus hostiles au changement sont les retraités. Ils sont les grands bénéficiaires du dernier demi-siècle écoulé et n’ont peut-être pas mesuré la chance d’appartenir à une génération à qui tout a été épargné : la guerre, la crise économique, le chômage de masse, une mondialisation qui frappe aujourd’hui les plus faibles dans notre pays.

Qu’en est il des élites économiques ?

Je demande, que dis-je, j’exige qu’on me définisse ce que l’on entend par « élites », et notamment par « élites économiques » ! Anne Lauvergeon en fait-elle partie ? Et Jean-Claude Haberer, Jean-Louis Messier, Patrick Kron, etc ? Si l’on se fonde sur le carnet mondain des Echos, ces superdiplômés français, tous sortis de cinq écoles minuscules, constitueraient l’élite dont vous parlez. En bref, si l’on s’en tient à leur parcours scolaire, il s’agit d’une « élite », composée de premiers de la classe à l’âge de 19 ans. Point barre ! Selon moi, au-delà, ce sont des épavistes, des hooligans ! Parce que nous sommes en France, ils ont usurpé leur position sociale grâce à des bonnes notes obtenues sur leurs bulletins scolaires ! Puis, ils ont été cooptés par des décalques plus âgés qu’eux, déjà confortablement installés dans des états-majors de méga-groupes.

Les élites politiques, pour leur part, présentent au moins un trait distinctif : ils n’ont pas été cooptés mais élus par les Français. Enfin, la plupart d’entre eux… Oublions en effet les Macron, les Villepin et quelques d’autres. Mais tel n’est pas le cas dans le CAC 40, voire dans le top 500 des entreprises françaises. De quelles performances remarquables l’immense majorité de ce grand patronat français peut-il se prévaloir ? Sortir de Sciences Po, entrer à l’ENA, passer par un cabinet ministériel puis entrer à la banque Rothschild pour se retrouver ensuite bombardé à la direction générale d’un groupe du CAC 40, est-ce ça l’élite économique française ? Peut-on imaginer parcours plus bidon ? Etre capable de performer à l’écrit lors d’une épreuve de contraction de texte, ou faire le malin devant un jury qu’enivre la rhétorique la plus creuse possible, puis être ensuite parachuté à 25 ans à la tête de sociétés que bien souvent ils détruisent ! Elle est belle l’ « élite économique » française ! A-t-on bien mesuré à quel point elle est encore endogame ? Citez-moi un non Français qui n’est pas sorti d’une de ces cinq écoles microscopiques, stériles de toute recherche scientifique, dans les 100 premières entreprises françaises.

Selon moi une élite doit être inventive, innovante, consensuelle, capable de mobiliser des énergies autour d’eux. Cette élite, vous la trouvez aujourd’hui chez ceux qui ont conçu Paypal, Tesla, Google, Dyson, Virgin… En France, Xavier Niel me paraît un bon spécimen de ce genre d’entrepreneur. Observez la différence entre lui et Stéphane Richard ; ce dernier sort du cabinet de Christine Lagarde et se retrouve… à la tête d’Orange… Quel mérite ? Qu’a-t-il donc prouvé ? Sait-il seulement ce qu’est une PME ? Je me rappelle d’un cours que j’ai donné à l’école des Mines, il y a quelques années. A la fin du semestre, un futur diplômé qui devait avoir 23 ans à qui je demandais ce qu’il allait faire ensuite, m’a répondu qu’il partait prendre la direction de la DATAR, en Bretagne. De mémoire, ce garçon était adorable, très poli, avec un cerveau de premier de la classe. J’avais été très choqué. J’imaginais, moi qui avais 50 ans et qui venais du privé, la tête de la trentaine de personnes dans l’organisme en question qui s’apprêtaient à découvrir leur nouveau patron. Il devait probablement y avoir d’excellents éléments dans cette entreprise qui auraient pu prétendre logiquement à occuper le poste en question, ne serait-ce qu’au nom de l’expérience, et que ce débarquement allait probablement castrer. Je cite les propos de la « gestionnaire en chef du corps des Mines » : « Mon but est qu’à la fin des trois ans de scolarité dans le corps, un élève puisse, après huit jours passés dans une entreprise, avoir un avis totalement pertinent sur ce qui fonctionne ou pas. Faut-il changer le directeur, faire de la recherche, revoir les relations avec les syndicats, délocaliser la production, améliorer la qualité… Les membres du corps doivent contribuer à faire de la France un grand pays, en travaillant pour l’Etat ou ses grandes entreprises » (Marie-Solange Tissier, Le Point, 2 avril 2015). Par charité, je ne commente pas ces propos et laisse à vos lecteurs le soin de les digérer. Mais je vous recommande de lire et de relire ce qu’en huit jours, un jeune diplômé est supposé savoir et pouvoir faire quand il débarque dans une entreprise dont il ignore tout ! Là, dans l’arrogance sans limite de jeunes puceaux qui se prennent pour Richard Branson, est le ressort des catastrophes industrielles françaises. Pour la bourgeoisie d’Etat, biberonnée à ce brouet de conneries, les entreprises, privées et publiques, sont un gigantesque Mecano, des jouets que se refilent des anciens premiers de la classe. Observez les dégâts que cette « élite scolaire » continue de faire dans le tissu économique français ! Et qu’on ne vienne pas me raconter que ce ne sont que des épiphénomènes et que le noyau central du patronat français se porte bien. S’il se portait si bien, ses représentants seraient comme des poissons dans l’eau, hors de France, hors des murs qui les protègent. Quand ils sortent de France et qu’ils n’ont plus la protection de leurs réseaux d’anciens, combien se vautrent ? Et pourquoi sont-ils donc si peu nombreux à oser sortir de l’hexagone ? 130 000 sociétés exportatrices en France, contre 100 000 en Suisse !

Au vu des catastrophes industrielles nommées Alsthom, Crédit Lyonnais, Areva, Vivendi, etc, j’en viens à me dire que, sous l’angle de la casse sociale, le capitalisme familial fonctionne de manière moins calamiteuse que le capitalisme anonyme d’Etat, ce colbertisme bricolé auquel s’adonnent les ex-premiers de la classe avec l’argent de la collectivité.

Alors justement, ce sont de bons élèves, donc a priori, capables de penser, est-ce qu’ils se rendent compte de cette situation, et pourquoi les garde-fous n’ont pas fonctionné ?

Mais il ne peut pas y avoir de garde-fous lorsque vous n’êtes entourés que de replicants ! Il faut avoir vu, comme j’ai eu l’occasion de le voir, l’atterrissage dans un groupe public de près de mille filiales d’un X inspecteur des finances âgé de 35 ans, directement sorti d’un cabinet ministériel et bombardé directeur général adjoint. Tous ceux dans la place comprennent dans la minute de son arrivée sur le parking qu’il est inutile non pas seulement de lui résister, mais d’émettre une objection. Sinon ? Probablement rien, mais l’écosystème français a intégré la peur du diplômé comme agent coagulant. Le type est un dominant. Il dispose de tous les pouvoirs pour imposer ses vues, forcément géniales. Il n’écoute rien, personne. En raison du commandement vertical, caporalisant, le bureau du dernier étage aura le dernier mot, donc autant le laisser parler. « Au secours, mon chef est un Français », titrait récemment un hebdomadaire suisse (L’Hebdo, 25 juin 2015, page 6). « Ils sont claniques, accordent une importance démesurée à la hiérarchie, ignorent la notion de partenariat et passe des heures à débattre, juste pour le plaisir », poursuivait l’article. Autrement dit, « j’ai pour patron un con arrogant qui sait tout ». Ce qui frappe chez cette engeance, c’est son incapacité à écouter la piétaille. Une piétaille dont le seul tort est d’être dépourvu d’un bon bulletin scolaire, à 30 ans, à 40 ans, à 50 ans, à 60 ans ! Du coup, elle n’a donc aucune légitimité à se mêler à la discussion. J’exagère à peine. Sans doute, les rapports sociaux sont-ils moins caricaturaux dans les PME. Mais justement, dans les PME, les premiers de la classe sont rarement issus des établissements français microscopiques dont j’ai déjà parlé.

Comment ce que vous nommez « élites » sont-elles ainsi parvenues à couler des sociétés assises sur des tas d’or et, pour certains fleurons, dont la création remontait à 150 ans ? Des dizaines de milliers de salariés ont été licenciés. Du point de vue du huron que je suis, ce qui me semble le plus ahurissant, c’est l’arrogance des naufrageurs ! Leur incapacité à admettre l’échec. L’interview de Lauvergeon donné récemment dans Le Point était éloquent. Au final, le journaliste ne pouvait s’empêcher de noter que Lauvergeon était sourde à toute autocritique : « Elle ne décroche pas et s’affiche. Et nul ne la convaincra de ses responsabilités dans le désastre Areva » (Le Point, 11 février 2016, page 69). Je confesse une faiblesse pour le capitalisme américain car, au final, les malfrats, qu’ils aient fait Harvard ou qu’ils soient milliardaires, vont en prison. Si cette perspective pouvait parfois effleurer notre bourgeoisie d’Etat, sans doute serait-elle moins fate après les désastres dont elle est responsable.

C’est ce qui explique la situation économique française actuelle ?

Oui, j’en suis certain. On doit à l’arrogance de ces premiers de la classe et à leur indestructible sentiment de supériorité la situation catastrophique du pays. Bon, pour être complet, l’autre élite, politique celle-là et issue du même moule scolaire microscopique, a beaucoup aidé à la sortie de route.

Est ce qu’il y a quand même un espoir ? Ou bien il faut attendre une révolution ?

La révolution… Certains dans ma génération ont cru que de la révolution pouvait sortir du bonheur ! A l’usage, on a surtout observé que ceux qui, au Cambodge ou en Iran, étaient aux manettes de leur révolution, avaient en réalité une âme d’équarisseur. Prions pour que jamais de révolution il n’y ait !

Donc, j’ai peu d’espoir. Je suis pessimiste. La matrice française inégalitaire est en titane. Et puis, phénomène nouveau qui ne facilite pas notre sortie de crise, pour ceux qui sont mécontents, la planète s’est ouverte à eux. Ils quittent la France ! Je citerai le directeur de l’enseignement et de la recherche à l’école Polytechnique (Franck Pacard, Le Figaro, 10 février 2016) qui, bien placé, observe que les meilleurs lycéens partent à l’étranger. J’avais eu cette information de première main voilà maintenant trois ans et j’avais écrit un papier rapportant ce fait. J’ai encore en mémoire les réactions qu’avait suscité ce papier : « Il est jaloux », « venin d’une personne envieuse » etc. Passons. Donc ceux qui auraient pu insuffler du changement semblent aujourd’hui déserter le territoire. Mais s’ils partent, c’est qu’ils sont lucides. Quand vous avez 25 ans et que vous avez la possibilité de gagner à Lausanne ou au Québec un salaire triple de ce que vous pouvez espérer en CDD à Paris et que, de surcroît, vous échappez à la dictature méprisante d’un membre de « l’élite française », vous ne revenez plus en France. Ou bien en vacances, ou pour y mourir. Comme les éléphants.

À l’étranger justement, est ce qu’on a aussi cette notion d’élite en décalage par rapport à la réalité ?

Je me permets d’insister : la particularité de la France est bien son « élite scolaire ». Cette qualité, qui ne recouvre aucun mérite économique, aucune performance entrepreneuriale mais qui renvoie à la réussite à un concours, ne se trouve qu’en France. Et en Russie aussi, mais dans une moindre mesure.

Prenez l’Angleterre, qui semble tout autant gangrenée par l’aristocratisme scolaire que la France. Boris Johnson et David Cameron ne sont-ils pas, l’un et l’autre, issus d’Eton, une « public school », aussi snob que prohibitive ? En réalité, quand vous analysez qui compose l’élite politique du pays, vous observez que sa matrice est un ensemble d’une grosse douzaine d’universités non hiérarchisées en termes de prestige, car chacune disposant de centres d’excellence mondialement reconnus. Un ensemble d’établissements bigarrés, multiformes, qui rassemblent plus de 120 000 étudiants, venus du monde entier. On est loin des 2000 étudiants clonés entre HEC, X, Mines et l’Ena. Oxford, où j’ai fait une partie de mes études, c’est 20 000 étudiants, une centaine de nationalités, des centaines de professeurs titulaires, de plus de soixante nationalités et qui enseignent toutes les disciplines possibles et imaginables. Ca n’est ni Sciences Po, ni l’ENA, ni l’X.

Autre caractéristique des élites étrangères, qu’elles soient politiques ou économiques : aucun n’a conclu la fin de ses études par un concours avec classement. En revanche, d’Angela Merkel à Larry Summers, la plupart ont subi l’épreuve éprouvante de la thèse. La thèse est, sous toutes les latitudes, une leçon d’humilité. Pendant 4, 5, 6 ans, vous travaillez seul. Vous devez tout lire, tout savoir sur le champ scientifique sur lequel vous vous aventurez. Sans nègre vous mâchant le travail, il vous faut lire toute la littérature dans le plus grand nombre de langues possibles. Et puis un jour, vous vous présentez devant un jury qui va vous déshabiller. Et il faudra que vous prouviez, sans forfanterie ni arrogance, ni rhétorique bidon (ça n’est pas un grand oral guignolesque), que vous êtes digne de rejoindre les savants qui sont devant vous. Le travail sera d’autant meilleur qu’il aura été innovant, fondé sur des sources vérifiables, et convaincant dans la démonstration. Pas un seul homme politique français n’est passé par l’épreuve de la thèse. Le concours est La voie royale, unique, à l’exception d’un ou deux juristes. La thèse est une leçon d’humilité que n’a jamais reçue un jeune type qui excelle à l’école depuis l’entrée en 6ème, souvent lui-même fils ou fille d’enseignants et à qui toutes les ficelles pour réussir les épreuves le jour et à l’heure dite ont été fournies. Ce type qui excelle à réussir les concours français, autrement dit qui résout des problèmes dont les solutions sont sur le bureau du correcteur, est tout sauf humble. Qui l’en blâmerait, notamment quand son classement prouve qu’il a été le « meilleur » au dit concours ? Or, dans les domaines scientifiques, cette notion de meilleur n’a aucun sens. La science, celle enseignée dans les universités, n’est pas un championnat de tennis.

Nous avons donc là deux profilages d’élite. Observez l’omniprésence dans les médias français de ces bêtes à concours. Généralement, les plus bavards sont ceux ayant détruit ou saccagé les entreprises qui leur ont été confiées voilà longtemps, ou qui en ont été chassées sans panache. Et pourtant, il apparaît qu’ils sont consultés par tout ce que la France compte comme dirigeants. Il est vrai que souvent ces dirigeants sont issus du même établissement scolaire qu’eux (rires). Patrons à la ramasse (j’observe qu’ils ont pour la plupart reçu leurs coups de pied au cul dans les pays étrangers quand ils s’y sont risqués), les voilà promus oracles. Ils écrivent des livres aussi rapidement que d’autres font des pizzas, même si nul n’ignore qu’ils sont bardés de « nègres ». De temps à autre, ils se retrouvent du reste devant les tribunaux pour plagias. Logiquement, ils devraient pointer à Pôle emploi pour, au mieux, incompétence. Mais non, ils pontifient, les journalistes se les arrachent. L’un d’eux semble même ambitionner une campagne présidentielle. Est-ce dément ? Nullement ! C’est simplement le dividende de l’arrogance de la bourgeoisie d’Etat française. L’épaisseur de leur manteau de vanité est telle qu’aucun ridicule, aucun scandale n’en viendra à bout.

D’un point de vue plus général est ce qu’il y a à votre avis un pays qui est un très bon exemple de « fabrication d’élites » ?

Quoi qu’en disent ici les américanophobes, les USA restent un pays où un self made man a la possibilité de sortir du lot et peut s’imposer, même si, au plan politique, le syndrome dynastique semble en voie de consolidation : on a eu les Roosevelt, les Bush, maintenant les Clinton. Mais, dans la sphère économique, cela me paraît plus ouvert que chez nous : j’ai en mémoire un interview ancien de Woody Allen disant qu’aux Etats-Unis s’orientaient vers la politique les ratés, autrement dit ceux qui avaient échoué dans le monde de l’entreprise. En outre, alors que les noirs étaient discriminés dans les années 60 au point d’être massacrés, cinquante ans plus tard, les électeurs Américains élisaient Barack Obama. C’est là un autre signe comme quoi la société américaine est mobile. Regardez la société française ; il a fallu attendre qu’en 2005 les jeunes incendient les banlieues pour voir des noirs non pas à l’Elysée, mais un noir au journal de 20H de TF1. Les « élites » politiques françaises sont non seulement incompétentes, mais rassies et probablement racistes. Il faudrait par exemple savoir pour Tidjane Thiam, major de l’Ecole des mines et actuel patron du Crédit Suisse n’a, je cite, « quasiment jamais été convoqué » à des entretiens d’embauche en France. Les Echos écrivait encore : « L’entre-soi hexagonal est resté fermé au premier Ivoirien de l’histoire à avoir été admis à l’X » (Les Echos, 2 juillet 2015).

Pour revenir sur les USA, est-ce que Donald Trump n’est pas justement le très bon exemple de « contre les élites, on ne veut plus de discours policés, on veut du cash »

Le bonhomme est brutal, mais je renvoie à la réflexion de Woody Allen. Ni Trump ni Clinton ne représentent le meilleur des Etats-Unis et ils en sont eux-mêmes convaincus. A voir les hommes politiques français se pavaner bardés de motards, j’ai la conviction qu’ici, nos élus s’imaginent être le sel de la terre. Fâcheuse méprise à mes yeux. Méprise coûteuse quand je vois le résultat de toutes les politiques menées ce dernier demi-siècle.

Est-ce que vous avez quand même certains éléments qui apporteraient une touche d’optimisme ?

Que la gauche ait agi sur le code du travail, qu’elle entame une politique moins inspirée du colbertisme sont de bons augures. Mais quand je vois les Martine Aubry ou tous les premiers de la classe de droite, d’extrême droite, de gauche et d’extrême gauche glapir contre une politique qui s’inspire enfin de ce qui a pu fonctionner à l’étranger, je replonge dans le doute. Avez-vous suivi la manière dont les rares journaux étrangers qui s’y sont intéressés ont commenté notre débat ubuesque sur la déchéance de nationalité ? Pathétique ! Nous n’avons d’yeux que pour le rétroviseur. A défaut de voir des nains partout, nous voyons le fascisme partout. Je suis historien et aime l’histoire, mais basta. Faites nous donc des émissions sur la physique, sur l’économie en invitant non des polémistes atterrés mais des Tirole, des Cahuc. Et si vous invitez Krugman ou Stigliz à votre micro, pourquoi n’invitez vous jamais Edmund Phelps !

Merci pour cet entretien qui complète bien le premier. Dans le prochain, nous verrons comment former au bon sens. Ce sera sur l’apprentissage.

C’est la clef de voute du social, du politique, de l’économie. Si vous touchez correctement à l’apprentissage, tout se déverrouille. Depuis l’entrée en sixième, jusqu’à l’Elysée.

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