Le blog de Jean-François Fiorina

Nos élites ont-elles compris le rapport « Enseignement supérieur par-delà les frontières » ?

Enseignement superieur international, rapport ministère,

On l’attendait ce rapport stratégique pour un Enseignement supérieur international au-delà des frontières ! C’est à la fois un « ouf » de soulagement et une grande inspiration avant… l’effort : rien n’est irréversible mais il y a urgence ! Depuis plus de 10 ans la question d’une stratégie claire et ambitieuse à l’international se pose. Beaucoup de pays ont pris de l’avance… Ce rapport très complet (presque trop) éclaire parfaitement les enjeux et propose plusieurs scénarios. Coup de chapeau à Bernard Ramanantsoa et à son équipe pour ce document. Mon analyse et mes propositions.

En 30 ans, le nombre d’étudiants inscrits dans l’enseignement supérieur mondial aura été multiplié par 4, passant de 100 millions en 2000 à 400 millions en 2030, selon les projections. On a trop souvent sous estimé le pouvoir d’influence de l’enseignement supérieur dans la compétition internationale. Centré sur la France, sur des modes de fonctionnement difficilement compréhensibles à l’étranger, son enseignement supérieur aurait dû faire de l’international une priorité depuis 15 ans. D’autres l’ont compris, et pendant ce temps, avancent… Est-ce encore la faute des Anglais avec leur Brexit ? Si la question des visas pose problème, les établissements britanniques viendront s’installer en France !

Ce rapport de grande qualité, positionné sur les stratégies à adopter fait du bien. Sans idéologie, de manière claire, très documentée, il privilégie la réflexion/action à la lumière des enjeux. On sent la patte de Bernard Ramanantsoa, ex directeur d’HEC, et lui-même professeur de stratégie. En page 209 et suivantes, la typologie des stratégies pour les établissements est à ce titre très éclairante.

J’ai particulièrement apprécié les documents de synthèse et autres graphiques présentés où j’ai pu découvrir quelques surprises comme le nombre d’étudiants ESC présents à l’étranger : occupant la 3ème position, derrière les écoles d’ingénieurs et l’université. Il est vrai que nous accueillons proportionnellement beaucoup d’étudiants étrangers.

Mais attention l’offre que propose la France ne se situe pas qu’à l’extérieur de ses frontières. Il faut tenir compte des flux entrants d’étudiants et de chercheurs. On mesure ici notre potentiel d’attraction, à considérer hors échanges de mobilité, c’est donc celui des étudiants qui ont fait le vrai choix de venir en France. Certains investisseurs étrangers également le décident. Le rachat de l’ESC Brest par des fonds d’investissement chinois le démontre.

Autre remarque, les écoles les plus présentes à l’international  – encore plus que les écoles de management ou d’ingénieurs – sont moins connues du grand public. C’est le cas du Cordon bleu, institut d’arts culinaires/hôtellerie (20 implantations) ou l’Institut Vatel, école d’hôtellerie et management (15 implantations) voire de certaines écoles de mode. Elles participent activement à la diffusion de la culture française, à ses points forts.

Les facteurs qui favorisent la mobilité étudiante internationale

Parmi les facteurs de cette mondialisation, je note l’importance de la qualité de l’offre mais aussi les facilités de déplacement ou de communication. Cela ne pose plus le problème avec le low cost ou Skype qui rassure les parents. Et l’Internet « assis dans un fauteuil » qui donne l’accès à l’ensemble des formations mondiales : tapez donc « master en management » et quelque 204 millions de résultats apparaitront en 0,64 seconde !

Pour faciliter leur choix, les candidats épluchent les classements et vérifient les accréditions, choisissent les établissements les plus performants. Ce qui peut accentuer la fuite des talents bien que la France et ses écoles de management soient pionnières et leaders dans leur catégorie. Le classement des écoles françaises du Financial Time a encore montré notre excellence bien que non soulignée par nos politiques…

Si les écoles de management françaises se sont mobilisées et ont réussi, d’autres peuvent enclencher le processus et gagner. Une manière aussi de se démarquer dans la multitude de l’offre en France et dans le monde.

L’explosion démographique et le rêve d’ascension sociale, l’insuffisance ou la déficience de l’offre locale offrent également de larges perspectives. Si la stratégie de conquête est d’actualité, il ne faut pas négliger la défensive car l’attractivité de certains pays pour nos meilleurs étudiants n’est plus à démontrer. La fuite des talents est également devenue une réalité.

Mes propositions pour un développement international

 

Sur les aspects politiques

Si la situation n’est pas irréversible, il y a urgence, l’Etat manque cruellement de stratégie en la matière (cf page 27 du rapport).

Quelle réalité de l’enseignement supérieur pour l’Etat français ? Pourquoi se développer à l’étranger ? Dans un optique ? Influence, culture, innovation compétitive, développement économique ? Le forum de Davos a inscrit l’enseignement supérieur et la force de ses établissements comme critère de compétitivité.

L’Etat a donc un rôle essentiel à jouer. Celui de facilitateur : avec, par exemple, le concept de guichet unique comme c’est le cas à l’export pour les entreprises (mais les initiés savent combien cette mise en place a été longue et difficile !). Tout ce qui peut simplifier les recherches et les demandes marque un point dans cette compétition internationale. D’autant que la France tout comme son enseignement supérieur s’est construite sur de multiples couches administratives, facteurs de complexité et de manque de lisibilité pour l’usager, de surcroît pour un étranger !

Cela signifie que tous les acteurs publics doivent jouer le jeu : Bercy, le Quai d’Orsay, la Culture, l’Education nationale et l’ESR. Mais nos élites ont-elles compris la portée de ce rapport ? La nécessité de disposer d’une offre « France » à l’intérieur et à l’extérieur de nos frontières a-t-elle été envisagée de manière cohérente alors que sur le territoire, on oppose encore et toujours universités et écoles ? Il est nécessaire de construire un outil de pilotage transversal qui fait lien avec toutes les parties prenantes publiques voire éducatives et économiques, outil de cohésion et de stratégie.

Il y a urgence ! Et je pourrais l’écrire en bonne place d’une lettre aux candidats à la future élection présidentielle : passez aux actes ! Tandis que j’apprends que certains étudiants en classes préparatoires démissionnent pour rejoindre l’EPFL en Suisse ou HEC à Montréal…

Sans stratégie « œcuménique » comme procède le Canada où la démarche est collective, ce sera difficile pour les établissements. J’imagine des implantations communes comme nous le pratiquons déjà avec l’EM Normandie. L’Etat doit être en appui, à l’écoute, stratège, facilitateur…

Le rapport parle de l’importance de l’évaluation/labellisation des établissements français de l’étranger : attention aux usines à gaz, il y déjà beaucoup d’évaluations disponibles pour ne pas ajouter une couche de complexité.

Sur les angles d’attaque

Oui, il faut aller là où sont les talents de demain ! Mais attention le rapport montre que la superposition des zones de présence de l’enseignement supérieur français dans le monde ne recouvre pas forcément les zones de croissance (sauf pour la Chine). Et quid de l’accompagnement d’entreprises dans cette dynamique ?

Proposer une offre cohérente – jusqu’au doctorat – de formation française à l’étranger dans ses programmes et ses évaluations.

Il est inimaginable de voir un bon étudiant, futur doctorant scientifique, être refusé en thèse dans l’hexagone ou que son accueil ne se transforme en galère administrative. Ils ne viendront pas, tout simplement, et d’autres récolteront les fruits du parcours qu’ils auront effectué jusqu’en master ! La France a-t-elle vocation à former les élites des autres pays, de ses concurrents ?

Il faut développer un esprit de service pour faciliter l’accueil d’étudiants motivés et imaginer/anticiper le « coup d’après », y compris avec les entreprises pour les conserver dans notre sphère d’influence.

Cela amène d’autres commentaires. Si les recommandations stratégiques du rapport sont retenues, il y aura de nécessaires réorientations géographiques et thématiques pour les établissements. Ces propositions n’auront de sens que dans le cadre d’une politique globale de l’enseignement supérieur, influente, basée sur la notion de services, de continuité surtout dans le domaine scientifique, avec une forte dimension de pédagogie numérique, multi-langues, portée par FUN.

Ceci ne peut fonctionner qu’en avançant groupés vis-à-vis de nos partenaires internationaux ou bailleurs de fonds tels que la Banque mondiale. Si nous ne passons pas aux actes, d’autres le feront et nos meilleurs éléments partiront… Je pourrais d’ailleurs écrire cette phrase au présent de l’indicatif !

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