Le blog de Jean-François Fiorina

Les business schools, c’est aussi de la géopolitique

stratégie business schools

©Marteen van den Heuvel

 

Nous sommes dans le dur : Brexit assumé, investiture de Trump, montée en puissance de la Russie (je reviens du Gaidars Forum, le Davos russe), confirmation des ambitions chinoises, iraniennes… Les nouveaux acteurs de la géopolitique mondiale préparent leurs scénarios. Faut-il s’en effrayer ? Non. Ce sont des faits, il faut s’y adapter. À nous de jouer la partie avec nos cartes, d’être conscients de nos atouts. Et pour nous, business schools d’être fiers de cette vitalité exceptionnelle depuis plus de 30 ans. La géopolitique que ce soit dans les entreprises ou dans les business schools s’impose comme l’outil de compréhension et d’invention du monde de demain. Explications.

 

La géopolitique est au cœur de la stratégie des business schools. Pourquoi ?

 

  • Une compétence managériale avérée

Un monde (encore) ouvert, des enjeux géostratégiques, des cultures et des manières de penser différentes font que la géopolitique s’impose comme une compétence managériale obligatoire. De la pme au grand groupe : pour réussir à l’international, savoir travailler avec des cultures différentes, cela s’apprend. C’est donc notre vocation de le faire d’autant que le risque pays est de retour.

Si aujourd’hui, cette matière académique est intégrée dans les cursus des business schools, ce n’est pas (plus) suffisant. Le prochain objectif ? Développer la recherche en géopolitique, développer une école de pensée spécifique pour mieux réfléchir et agir dans les situations que rencontrent les entreprises, les salariés, les étudiants. Tout le monde en est convaincu… mais concrètement nous manquons cruellement de contenus et de réflexion en la matière.

  • Un élément de la stratégie d’établissement

L’option d’un Brexit dur comme le promet Theresa May centré sur la maîtrise des flux migratoires ou d’un Donald Trump isolationniste interroge nos stratégies de recrutement et nos positionnements.

Quelles conséquences pour une business school britannique ou américaine ? Va t-elle accélérer à l’international en modifiant ses zones cibles d’influence ou installant, physiquement, hors de ses frontières, ses établissements ? Nous aurions à gérer, dès lors, une concurrence directe sur nos territoires. Les cas britannique par sa proximité géographique montre bien que l’hypothèse est envisageable. J’avais abordé ce point de manière plus détaillée dans mon post « Entre Brexit et trumpisme, où va l’enseignement supérieur » ?

  • Un outil d’influence

Beaucoup en parlent, peu agissent. Pourtant les exemples que je cite régulièrement montrent l’efficacité de leur démarche d’influence : Singapour et le Qatar ont inscrit l’enseignement supérieur et la recherche dans leur stratégie de développement. Deux portes d’entrée l’une sur le monde asiatique et l’autre sur le monde arabe, deux volontés de forger ou d’affirmer leur existence sur le marché mondial de la connaissance qui ne les attendait pas…

Le soft power d’aujourd’hui ne se construit-il pas sur la capacité de former et d’attirer des élites ? Pour qu’ensuite, elles puissent créer directement de la valeur en local ou essaimer avec un bagage culturel et une compréhension de leurs hôtes. Elles se sentiront toujours redevables de ces périodes de formation souvent idéalisées. Quel meilleur outil d’influence que de transformer ses étudiants étrangers en ambassadeurs de votre culture et de vos entreprises ?

            L’exemple chinois :

Le gouvernement chinois qui renforce actuellement son appareil idéologique communiste s’engage de manière très active sur cette voie du soft power via l’économie de la connaissance.

Terminés et même interdits les investissements dans la gastronomie, les grands crus. Le Chinois fortuné est invité par son gouvernement à dépenser son argent dans l’éducation et la connaissance.

Au-delà de l’envoi de contingents toujours plus nombreux d’étudiants à l’étranger, j’observe deux tendances dans les business schools chinoises :

  • Une stratégie agressive en matière d’accréditations (ACSB, AMBA, EQUIS, EPAS). Elles ont acquis un savoir faire et une rapidité d’exécution/acquisition des accréditations tout à fait singulier. Et vont ainsi intégrer les circuits de la reconnaissance mondiale auprès de toutes leurs parties prenantes.

La présidente de CEEMANInternational Association for Management Development in Dynamic Societies (Europe Centrale et de l’Est) – a annoncé l’admission d’une business school chinoise parmi ses membres.

  • L’ouverture de business schools à l’étranger pour leurs étudiants et en vue de recruter directement dans les pays où ils ont acquis une certaine influence.

Le chinois dans les universités sub-sahariennes est en passe de devenir la langue majoritaire.

Pourquoi Brest ? Il s’agit d’une zone portuaire donc stratégique (encore la métaphore de la « porte d’entrée ») et d’un pôle agro-alimentaire laitier important. Nous verrons si la greffe prendra.

La Chine multiplie donc les initiatives pour professionnaliser sa démarche en matière d’enseignement supérieur. Son objectif ? S’inscrire le plus rapidement possible dans le peloton de tête des nations y compris dans ce secteur dont elle a bien saisi l’éminence stratégique…

Comment devons-nous réagir ?

« Et si des universités françaises étaient rachetées pas un groupe chinois ? » comme l’écrit dans un papier d’expert Pascal ENGEL (EHESS) – Libération du 31/8/16. Question facétieuse aujourd’hui mais demain ?

Cette logique chinoise obéit à une méthode déjà éprouvée dans d’autres secteurs pour acquérir des savoir faire (comme dans le vin) et monter rapidement en gamme. La suite est plus délicate puisqu’après la phase d’attraction… le réflexe protectionniste ferme le cycle.

Notre réaction devrait être beaucoup plus construite. Un exemple, alors que nombre de centres Confucius s’ouvrent dans le monde, nous fermons des Alliances françaises… Difficile d’actionner le levier soft power dans ces conditions.

D’autres actions possibles : les accords internationaux de partenariats en matière d’enseignement supérieur. Mais très peu fonctionnent vraiment.

Le manque de vision géopolitique de l’Enseignement supérieur n’est pas un mal français. L’anniversaire des 30 ans du programme d’échanges étudiants ERAMUS, vrai succès européen, devrait donner quelques idées à nos politiques afin de repositionner la question de l’Enseignement supérieur au bon niveau. Une évidence si nous voulons rester influents sur le marché de la connaissance, de la recherche et donc de la croissance économique et sociale dans un environnement totalement internationalisé. Les nouveaux acteurs que je citais au début de cet article n’auront pas d’états d’âme et n’hésiteront pas à jouer perso et pragmatique. Et pour l’Europe, ce sera la cohésion ou le chaos.

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Commentaire (1)

  1. HAMZI Lotfi

    Très bon article M. FIORINA,
    Il est temps que les école de management intègrent cette dimension!
    GEM a longueur d’avance, bravo, mais il ne faut surtout pas qu’elle la perde dans la future alliance avec EM Lyon!

    L. Hamzi

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