Le blog de Jean-François Fiorina

Dis, c’est quoi un bon prof ?

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Marie-Hélène FASQUEL est certainement à l’avant-garde de la pédagogie. Professeure d’anglais au lycée international Nelson Mandela (Nantes), elle a été finaliste, en 2017, du Global Teacher Prize, le « Championnat du monde de la pédagogie » en quelque sorte. À la fois passionnée et pragmatique, elle (re)donne envie d’apprendre à ses élèves parce qu’elle écoute d’abord leurs besoins. Ses méthodes pédagogiques, très interactives, utilisent les nouvelles technologies pour donner vie aux œuvres et aux auteurs étudiés, et ses élèves diffusent leur production sur internet. Ils adorent.

Ne manquez pas en fin de post les ressources et liens proposés par Marie-Hélène FASQUEL ainsi que des explications et articles à propos de ses projets. 

Jean-François FIORINA : qu’est ce qu’un bon prof pour vous ?

Marie-Hélène FASQUEL : Avant tout, un bon prof, c’est quelqu’un de passionné. Quelqu’un qui, quand il est en dehors des cours, où qu’il soit, est intéressé par ce qu’il pourrait faire et enseigner. Il faut aussi qu’il soit, avant tout, à l’écoute de l’élève. Toujours partir de ses besoins, pas des programmes que je suis aussi évidemment.

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Kai Strand’s interview ©DR

 

Que dire alors de la traditionnelle phrase de fin d’année : « Je n’ai pas eu assez de temps pour finir mon programme »…

En anglais, c’est différent. Nous avons un programme tellement vaste… En littérature américaine, c’est un problème, en effet, parce que nous avons 13 œuvres à étudier en deux ans, de façon approfondie. J’essaye d’en faire le plus possible en Première – 7 et demi sur 13 – afin d’avoir un petit peu plus de latitude en Terminale et de pouvoir garder des semaines de révision avec mes élèves.

Car forcément, il faut revoir les œuvres, les retravailler. Par ailleurs, je garde systématiquement toutes les semaines une heure pour les révisions. Une fois sur deux, nous travaillons leurs fiches de révisions ; une fois sur deux, ils font un test de mémorisation de citations. Une semaine sur deux, ils ont en plus un oral blanc.

La première fois, j’ai fait passer deux élèves, avec toute la classe pour voir ce qui allait ou non… Maintenant, un élève ou deux passent avec moi, et les autres le font par paire. Donc il est important pour moi de finir le programme, mais aussi de le faire de façon à ce que les élèves puissent toujours réviser ce qu’ils ont déjà vu. Ces oraux et écrits blancs permettent aux élèves de ne pas simplement faire une course vers l’avant en ne pensant qu’au programme.

Vous avez dit qu’un bon enseignant est celui qui connaît les besoins de ses élèves. Comment faites-vous pour connaître leurs besoins ?

Quoi qu’ils fassent, que ce soit un petit exercice, un oral blanc, un poster, un débat, un écrit type BAC ou un DS… J’essaye de voir ce qui leur manque, ce dont ils ont besoin. Je les écoute aussi : ils sont – parfois – très lucides et peuvent voir mieux que nous ce dont ils ont besoin. C’est donc important d’écouter, et de faire le point sur ce qu’on entend.

Comment réagissent vos collègues par rapport à vos pratiques ? Êtes vous une extra-terrestre ?

Non, pas du tout ! Dans mon lycée actuel, le lycée international Nelson Mandela, nous sommes assez nombreux à pratiquer de cette manière. Mes collègues font des choses extraordinaires, des élèves du lycée ont reçu il n’y a pas longtemps la ministre de l’Éducation… Il se passe plein de choses, donc non. C’était un peu le cas dans mon ancien lycée, mais pas celui-là.

Vos messages sont donc plutôt optimistes dans le sens où, dès qu’il y  a une ambiance et une équipe de direction qui favorisent l’innovation, tout est possible ?

Oui, tout à fait. Et j’ai la chance d’être toujours soutenue. Et pas seulement par l’équipe de direction, les inspecteurs sont très importants aussi. J’ai toujours demandé la permission pour faire quelque projet en expliquant bien sûr son intérêt. Je considère que c’est important.

C’est un peu étonnant quand même, par rapport à ce qu’on lit …

Tout à fait. Ce qu’on lit est très sensationnel, très négatif. Je connais beaucoup de collègues qui font des choses extraordinaires, à qui on ne met pas de bâtons dans les roues. Et les médias n’en parlent pas. C’est dommage.

Êtes-vous formés à ces nouvelles techniques ? Est-ce que les nouveaux profs qui arrivent sont plus sensibles à ces évolutions ?

Pas tellement en fait. Personnellement, j’ai 45 ans, vous imaginez bien que je n’ai pas du tout été formée à cela. J’ai suivi des cours, des MOOC, je me suis auto-formée. Plus récemment, j’ai formé mes collègues… et maintenant je donne des séminaires en ligne. C’est important de partager ses connaissances, d’aider les futurs collègues, je les connais très bien. Tous les jours, j’ai des stagiaires, et je constate qu’ils sont de mieux en mieux formés, même si cela peut être amélioré. Ils sont toujours très intéressés.

Leurs formations ne sont pas très optimisées ?

Ce qui est important pour nous, c’est l’apport des nouvelles technologies, c’est-à-dire  comment elles nous aident et aident les élèves. A mon sens, l’outil n’est qu’un outil qu’il faut utiliser à bon escient, tout simplement. Si un cours avec des nouvelles technologies n’apporte rien de plus qu’un cours traditionnel, il n’est pas utile. Ceci dit, la formation initiale est très bien, il y a tellement de formations longues sur les TICE que les enseignants intéressés trouvent toujours les outils en ligne pour aller plus loin.

Si on revient aux élèves, est-ce que vous avez l’impression qu’ils travaillent plus ?

Oui, surtout lorsque j’utilise ces techniques. Ils ont envie de donner le meilleur d’eux-mêmes, parce qu’ils savent que quoi qu’ils fassent, ce sera en ligne. Et ce sera lu par de nombreuses personnes, bien plus que leurs copains et moi. Ça a été un tournant de ma vie de professeur.

Quand j’étais dans mon ancien lycée, j’avais des élèves beaucoup plus faibles, et j’avais envie de leur faire rédiger une nouvelle avec comme thème l’environnement. Le fait de savoir comment les motiver m’angoissait assez. L’une des choses auxquelles j’ai pensé était de mettre en place des petits concours dans les classes, avec de petits lots, etc. Et contrairement à ce que j’ai pensé, ce n’est pas cela qui les a motivés mais c’est surtout l’idée d’être publiés en ligne. Ils en étaient fiers.

C’est vrai que c’est motivant pour eux d’être publiés, mais n’y a-t-il pas un risque de voir des publications de très faible niveau ou sans fondement scientifique ?

C’est de la littérature donc… Je relis leurs travaux. En littérature, par exemple pour des poésies, ils étudient d’abord des auteurs de références, et écrivent à partir de ce qu’ils ont compris de l’écriture poétique et des codes stylistiques. À partir de tout ce travail d’étude, ils ont écrit des poèmes à la gloire de ces poètes. Et je vous assure qu’il n’y avait pas de baisse de niveau dans ces écrits-là.

Est-ce que vous avez des regrets ou connu des déceptions par rapport à votre méthode ?

Je n’ai pas une méthode, j’ai des outils pour motiver mes élèves. C’est à mon sens toute la question : un élève motivé travaillera, et quand j’ai débuté, ils ne travaillaient pas… Est-ce que j’ai des regrets ? Pas vraiment. En fait, par rapport à ce que je faisais avant, cela fonctionne tellement bien, j’ai des élèves motivés, qui sont tristes quand je ne suis pas là. Eventuellement le regret de ne pas l’avoir fait plus tôt !

Et l’étape d’après ? Comment aller plus loin ?

Toujours ! J’ai des millions d’idée en tête, et celles de l’année prochaine vont arriver. Ce que j’essaye de mettre en place pour l’année prochaine, c’est un lien entre tous les élèves des finalistes de ces trois dernières années du Global Teacher Prize. Ils sont quelques uns à être intéressés pour l’instant. L’idée étant de créer un groupe Facebook où les élèves puissent communiquer et aller plus loin. Le deuxième projet est de travailler avec Erin Gruwell qui a écrit avec ses élèves – ils ont fait le plus gros du travail – The Freedom Writers. Mon but est de travailler avec les miens sur le même plan, avec des journaux, et de la rencontrer en ligne sur Skype, ce qui devrait se faire cette année.

Comment vous organisez-vous ?

J’essaye de faire une tâche, un projet à la fois. Concrètement, je fais des listes de tâches à faire, et je fais la première. C’est très chronophage effectivement ! Mais ceci dit, mes élèves sont motivés, moi aussi ! Disons que je suis un professeur heureux, ce qui est essentiel car un professeur malheureux ne risque pas de motiver ses élèves. En termes logistiques, j’ai travaillé tout l’été sur les trois gros projets de cette année : les préparations d’interview Skype, chaque fois d’un auteur différent, les intéresser, préparer une date, réaliser l’entretien, préparer le diaporama, choisir les textes (donc lire leurs œuvres pour en choisir un extrait), demander leur accord, leur demander une petite introduction personnelle pour les élèves, leur demander ensuite s’ils voulaient bien enregistrer leur voix pour que les élèves aient le texte et l’audio … Donc ça m’a vraiment pris tout l’été.

 

Les 3 projets principaux de cette année :

http://www.slideshare.net/Mariehel2/oib-lit-projects-66799541

et en français (résumé) : http://www.slideshare.net/Mariehel2/poster-69353313

ebook (environnement) : https://issuu.com/mariehel2/docs/short-stories

et pour l’écriture d’invention au Lycée International Nelson Mandela : https://issuu.com/mariehel2/docs/poem_booklet_020107f0fdd676 (poèmes)

 

Je suis entièrement d’accord avec vous. Dans les relations avec les étudiants, ils nous disent qu’« ils sont prêts à bosser jusqu’à plus soif ».

Voilà. Et ça, c’est magique. Donc comment voulez-vous ne pas être motivé en tant que prof quand vous avez des élèves comme ça !

with students

©DR

 

L’important est, comme vous l’avez dit, la passion de transmettre et le fait de savoir transmettre. Je crois également, que toutes les technologies à l’heure actuelle sont des moyens d’optimisation sans fin et non pas des fins. Une fois qu’on arrive à scénariser son cours en trouvant les bonnes méthodes, la bonne pédagogie avec les élèves, et surtout en montrant qu’on les aime, on est prêts à aller très loin. Mais je vous ai beaucoup questionné ! Avez-vous des questions à me poser ou des interrogations ?

Comment est né votre blog ? C’est toujours intéressant de savoir d’où est venue l’idée.

Il y a eu beaucoup de raison. Je pourrais citer l’envie pour moi d’incarner l’école, l’envie d’une cohérence par rapport à notre positionnement sur le management technologique et l’innovation, le désir de communiquer. J’ai énormément de cibles de communication, que ce soit des journalistes, des étudiants, des prépas, des proviseurs, des parents ou autres… Donc nous avons pensé que le blog serait être un bon média pour toucher tout le monde. Le tout n’est pas de se lancer parce que c’est facile, le tout est de tenir.

Tout à fait, nous sommes bien d’accord.

Nous avons choisi une publication tous les jeudis, nous avons une ligne éditoriale. J’ai quelqu’un qui est là pour m’assister, et qui met en mots mes paroles. Il faut que tout soit régulier. Et de fil en aiguille, certains sujets interpellent particulièrement, comme la pédagogie de l’école du futur, la mondialisation…

De votre côté, le Teacher Prize a dû vous donner une plus grande visibilité aussi ?

Exactement. La chose la plus importante dans ce prix était bien de mettre en valeur un certain nombre d’enseignants qui font de grandes choses ensemble. J’en ai assez qu’on ne me dise que des choses négatives sur les enseignants. C’est très démotivant pour certains, l’espoir s’envole pour d’autres… Je pense que ce prix a vraiment aidé et remotivé beaucoup de gens dans ce sens, au-delà de moi.

Ce qui m’a toujours surpris dans l’Education nationale, c’est le décalage dans les relations. Dans les relations individuelles avec des profs, on trouve des passionnés qui sont prêts à faire bouger des choses, mais lors de réunions officielles ces mêmes personnes peuvent avoir des postures radicalement différentes. Cette sorte de schizophrénie m’a toujours frappé.

Personnellement, je n’ai jamais remarqué cela. Après, je n’ai pas participé à beaucoup de ces réunions. J’essaye toujours d’être cohérente. Deux éditeurs m’ont contactée au tout début de cette aventure du Teacher Prize pour écrire un livre qui parlerait de ce que j’ai fait dans ma carrière, de mes méthodes, qui donnerait espoir à des jeunes – ou moins jeunes – professeurs ou à des parents.

C’est ce que je suis en train d’écrire avec mon mari, et je me rends compte pendant cette phase d’écriture du cadeau qu’ils m’ont fait. Je n’aurais jamais pensé écrire un livre sur ma carrière, ce qui me permet de réfléchir à ce qui a fonctionné, à ce que je pourrais améliorer. Et j’espère que ce livre redonnera espoir à beaucoup de gens, car c’est vraiment ce pourquoi il a été écrit, en donnant aussi des petits conseils et des astuces.

Comme vous enseignez la littérature anglo-saxonne, j’ai  un projet à vous proposer dans le cadre de notre prochain Festival de géopolitique en mars 2018 dont le thème portera sur l’empire américain. Ce sera l’occasion de faire quelque chose ensemble, quel beau projet !

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Quelques liens, articles… :

Des Padlets de ressources pour la classe inversée :

- projet environnement : https://padlet.com/mhfasquel/2a-short-story

- The Great Gatsby : https://padlet.com/mhfasquel/gatsby

- Hamlet : https://padlet.com/mhfasquel/Hamlet

- Projet « Skype interviews » : https://padlet.com/mhfasquel/skype_int

 

Quelques articles sur mes projets (Café Pédagogique…) :

1 – projet environnement (Prix National de l’Innovation, 2013, à l’UNESCO, Prix International de l’Innovation, Global Forum de Barcelone, organisé par Microsoft)

2. La littérature autrement (dernier article paru)

3 Projet littérature

4. sur une conférence sur la classe inversée que j’ai animée lors d’un colloque

Voici mon blog :
http://sharingteaching.blogspot.fr/

le site de mon lycée : http://nelson-mandela.paysdelaloire.e-lyco.fr/accueil/

Mes diaporamas : http://www.slideshare.net/Mariehel2

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