Le blog de Jean-François Fiorina

Arabie saoudite : du soft au hard power ?

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Suite de ma trilogie sur la mondialisation de l’Enseignement supérieur, après la Chine, j’aborde le modèle saoudien. Contrairement à son grand rival iranien, le leader du monde arabe ne possède aucune tradition universitaire ni stratégie d’ouverture comme celle du Qatar, de Dubaï ou d’Abu Dhabi. Il a cependant parfaitement intégré l’importance de développer un tel secteur, à la fois en interne pour préparer « l’après-pétrole » et en externe comme facteur d’influence religieuse et maintenant d’attractivité et de rayonnement. Au vu de l’actualité et des États en conflit dans la région, ce pays interpelle. Son jeune prince héritier Mohammed Ben Salman manie aussi bien le soft power éducatif qu’un hard power impulsif, militaire et diplomatique pour maintenir son leadership. Campus France a récemment consacré un « focus pays » à l’Arabie saoudite alors que de royaume accueille les étudiants étrangers en nombre croissant (+ 300% l’an passé). À noter également, la remise du prix du meilleur livre de Géopolitique du Festival de Grenoble à Pierre CONESA pour « Dr Saoud et Mr Jihad. La diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite », chez Laffont, une bonne manière de comprendre cet inquiétant soft power.

 

Schizophrénie universitaire et diplomatique ?

 

L’Arabie saoudite est connue pour ses actions prosélytes en matière de formation des imans. L’Université islamique de Médine — l’une des plus anciennes des universités du royaume (1961) — accueille largement les étudiants étrangers des pays arabes pour y dispenser une formation rigoriste. Une fois formés, ils n’ont pas l’autorisation de rester en Arabie saoudite et vont ensuite prêcher cette vision à travers le monde. Une forme de soft power déjà ancienne, plus diplomatique qu’académique. Il ne s’agit pas de juger mais de constater ce mode de fonctionnement efficace au service de l’influence d’un pays et d’une religion. Les Saoudiens y mettent les moyens par l’allocation de bourses et d’aides conséquences à ces étudiants religieux.

D’autres composantes complètent ce dispositif très ciblé. Le pays s’est doté d’un réseau de vingt et une universités locales et publiques — depuis 1957 — et d’une université d’élite plus récente dont l’objectif est de faire rayonner le pays en attirant des talents venus du monde entier. Il s’agit de la King Abdullah University of Science and Technology. Ses moyens sont considérables, à la hauteur de son ambition, devenir une world class university. Il est également possible de suivre des masters dans le pays.

La politique du pays diffère de celle de ses concurrents tels que le Qatar, Dubaï ou Abu Dhabi qui accueillent sur leur territoire — devenus des hubs éducatifs — de grandes marques d’excellence internationale de l’Enseignement supérieur. L’Arabie saoudite mise sur un modèle plus fermé en souhaitant développer ses propres marques alors que ses concurrents prônent l’ouverture. On s’approche d’un modèle à l’américaine dont il est compatible d’ailleurs, avec la cohabitation de différentes catégories d’établissements aux missions et niveaux différents.

 

Des universités pour quoi faire ?

 

Les défis que doit relever le pays sont nombreux malgré la manne pétrolière et ses réserves en devises qui lui laissent le temps de la préparation et de la réflexion.

Former la population. Habitués à faire travailler la main d’œuvre étrangère de tous niveaux, les Saoudiens doivent se remettre aux études pour construire une élite capable d’imaginer et de construire leur propre modèle, celui de l’après pétrole, clé de leur indépendance et du maintient d’une certaine influence.

Pas évident. Comment former des personnes qui n’ont pas ce besoin compte tenu d’une rente financière confortable et des avantages qui en découlent ? Et vers quels métiers à valeur ajoutée les orienter pour assurer cette transition ? Se pose la question de la formation des enfants des immigrés.

S’ouvrir à la mixité. Autre enjeu fondamental, la mixité. Bien sûr en direction des femmes. Comme dans tous les pays de la région, l’intégration des femmes dans l’Enseignement supérieur est essentielle. Mais également celle des talents venus de l’étranger  qui viennent enseigner dans le pays mais que ne restent pas comme ces bons professeurs issus du Maghreb.

Créer un écosystème. Aucune université ne peut se développer « hors sol ». Il y a donc une réflexion systémique à construire, vers quel monde aller et donc quelles composantes économiques, sociales et culturelles adjoindre pour créer de la valeur sur le territoire et au-delà ?

En clair, vouloir l’excellence académique internationale et élever le niveau de compétences de sa population imposent des changements de mentalités et des modes de gouvernance. L’Enseignement supérieur sera-t-il le catalyseur de ces changements ?

Le système des accréditations internationales pour la King Abdullah University of Science and Technology sera vraisemblablement un bon levier pour accélérer son développement et sa visibilité. Il faudra également engager une réflexion approfondie sur les contenus et la pédagogie. Ce sera peut-être plus facile pour cette université scientifique qui n’aura pas à aborder d’emblée les questions sensibles que posent inéluctablement les sciences sociales, juridiques ou politiques…

 

Lire également mon entretien avec Pierre CONESA sur le soft power saoudien dans le cadre de mes notes CLÉS de géopolitique.

 

 

 

 

 

 

 

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