Le blog de Jean-François Fiorina

Classements internationaux : basculement géopolitique avéré

 

classement de Shanghai, classements écoles

Trois signaux importants démontrent ce basculement et rappellent l’influence des classements internationaux — plus particulièrement celui de Shanghai — sur le secteur de l’Enseignement supérieur en pleine mondialisation : le Times Higher Education qui annonce le lancement de son classement mondial ; la bascule géopolitique vers l’Asie et la Chine qui se place à la 2e position mondiale en nombre de business schools accréditées (interview d’Erc Cornuel, directeur de l’EFMD sur le blog d’Olivier Rollot) ; les récents rachats d’écoles et groupes français (DEMOS, ESC Brest) par des fonds chinois. Quelle lecture, quelles conséquences et stratégies pour nos établissements ?

Si le classement de Shanghai, sa fulgurante ascension dans le registre de l’influence et de l’impact sur les systèmes de l’Enseignement supérieur en Occident sont patents, il faut se rappeler qu’il a d’abord été imaginé pour les établissements chinois ! L’objectif était de pouvoir les étalonner afin de les mettre au diapason des normes occidentales.

Objectif en passe d’être atteint localement et avec un effet secondaire bien plus fort, sa mutation en classement de référence mondial ! À tel point que même si les critères ne sont pas toujours bien adaptés aux établissements européens et français, le classement de Shanghai a eu l’effet d’une onde choc et d’une remise en cause que je juge salutaires. Vouloir trouver sa place à l’international implique d’en accepter les règles même imparfaites. On ne fait pas faire baisser la fièvre en cassant le thermomètre !

Deux précisions :

  • L’approche de la Chine quant au classement de Shanghai ne se limite pas à une analyse quantitative. Elle est également qualitative et se traduit comme j’ai pu souvent l’expliqué par une stratégie bien rodée : j’attire les meilleurs et développe ma propre expertise en local, ensuite je bloque l’arrivée de nouveaux entrants par des barrières douanières et j’exporte mon savoir faire à l’international. Ce scénario qui a marqué la stratégie industrielle de la Chine est actuellement à l’œuvre dans l’Enseignement supérieur, l’une des clés de l’influence de demain que la Chine a très bien saisie.
  • L’Asie ne se limite pas à la Chine ni à sa sphère d’influence. Nombre de pays et de cultures en font sa richesse. Le Japon qui ne tourne guère — pour l’instant — son regard vers l’extérieur en matière d’Enseignement supérieur pourrait évoluer. Elle dispose de très belles universités et garde une longueur d’avance en ce qui concerne l’innovation.

Autre géant, l’Inde. Terre de contrastes assez compliquée, elle abrite de très belles marques universitaires. Tandis que d’autres pays vont émerger. Je pense au Vietnam, au Cambodge, aux Philippines, à l’Indonésie. Singapour reste le plus beau hub et une magnifique porte d’entrée sur l’Asie. Et Hong-Kong commence à apparaître dans les radars…

Dans la course aux accréditations, la Corée du Sud peine — pour l’instant — du fait de ses difficultés politiques. Mais il y aura des surprises.

Quelles conséquences et stratégies pour nos établissements ?

  • Ne pas dédaigner ces nouvelles concurrences. D’autant qu’elles s’exercent déjà à l’intérieur de nos frontières et dans nos sphères d’influence internationales. La vigilance est de rigueur. Les cycles de transformation de nos établissements — universités et grandes écoles — demandent du temps. Tout retard ou manquement dans la réflexion et la décision se traduit par des retards dans l’exécution… Et la Chine sait aller très vite dans la conquête des accréditations internationales.
  • Les manières de penser asiatiques le business, les rapports de force et le monde doivent être intégrées dans nos enseignements. Elles ne nous sont pas familières. Et constituent à la fois la culture générale de la mondialisation — ce que nous définissons à GEM comme la géopolitique moderne — et des clés de compréhension nécessaires aux futurs cadres et dirigeants que demandent les entreprises internationales installées en Asie ou en Europe.
  • Si l’Asie attire nos talents, nous devons attirer les leurs ! La France n’a pas encore le réflexe comme ces pays qui proposent aux meilleurs éléments des bourses d’accueil. Nous pouvons également travailler avec les entreprises qui ont besoin de talents, imaginer de nouvelles méthodes de recrutement. La lutte d’influence et d’attraction est maintenant mondiale.

Autre dimension importante : la formation professionnelle. À nous de former/préparer sur place les cadres locaux de qualité dont ont besoin les entreprises françaises, par exemple.

  • Mutualiser pour peser. La question du dimensionnement et des moyens de l’Enseignement supérieur pour peser dans la mondialisation est cruciale. Quel poids, quel impact pour un établissement seul que ce soit dans les classements ou dans l’immensité des territoires à couvrir ou à conquérir ? La solution passe la mutualisation de nos moyens financiers, humains, politiques que pourraient porter des structures telles que Campus France ou GIANT, par exemple. Je pense aussi — en ce qui nous concerne, les business schools — à des actions de lobbying et d’influence intelligente en direction des classeurs, des institutionnels, des politiques. Seul on n’y arrivera pas.

La bataille ne se « calcule » pas au seul nombre d’étudiants attirés, formés. Elle se traduit en termes de compétences globales intégrées dans la chaîne de valeur économique et humaine d’un pays qui débouche vers l’innovation et le développement de nos entreprises. Elle est formée des enseignants, des chercheurs, de l’industrie et plus largement de tous les secteurs de conquête et d’influence d’un pays sur l’échiquier mondial.

Un soft power efficace se construit. Il comprend de nombreuses parties prenantes qui ne communiquent pas forcément bien entre elles. Cela demande une vision et une stratégie partagées.

Relire le rapport très complet qui éclaire parfaitement les enjeux et propose plusieurs scénarios de développement international pour l’Enseignement supérieur. Rédigé par Bernard Ramanantsoa et son équipe pour ce document. Voir également mon post sur ce rapport (Mon analyse et mes propositions).

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Commentaires (4)

  1. Ariane

    Je souhaiterais juste apporter une petite précision à votre article ayant été moi-même témoin de l’origine du classement de Shanghai:
    Le classement de Shanghai était à l’origine une simple liste de recommandation, non pas pour les établissements chinois comme vous l’indiquez mais pour les étudiants chinois souhaitant partir en semestre d’échange aux états unis.
    Il n’avait pas vocation à devenir mondial ni à représenter les « meilleures universités du monde ».

    Il a été établi par deux professeurs de chimie d’une université chinoise de 5eme zone à l’époque, qui n’avaient aucune expérience des classements et ont établi celui-ci sur un coin de table à leurs heures perdus. Ce qui explique le manque de validité et de rigueur d’un tel classement.

    Ce qui a légitimé et assuré la promotion de ce classement, c’est uniquement la perte de sang froid des gouvernements des établissements non classés et notamment du gouvernement français.
    Les deux chercheurs chinois n’en revenaient pas de voir débouler dans leur petit bureau les ministres de l’éducation de l’époque les suppliant de classer leurs universités !!!!!
    On ne pouvait rêver d’une meilleure promotion , et gratuite avec cela !!!!

    Les classements mondiaux des établissements d’éducation sont appelés à se développer et se massifier eux aussi.
    On en compte déjà une bonne vingtaine de valides et cela ne fait que commencer.
    Les universités étant prêtes à payer pour apparaitre bien placées, il y aura bientôt un classement par critère, afin que chaque établissement soit un jour dans les 20 premiers au monde dans un classement, quel qu’il soit.

    Donc peut être vaut il mieux attendre un peu avant de se hasarder à parler de « basculement géopolitique avéré ».
    Qui vous dit que demain la tendance ne sera pas aux petites structures spécialisés et à la disparition des campus physiques ?

  2. isabelle Pasmantier

    Bonjour,Merci pour cet article. Il me semble aussi important de citer parmi les grands classements internationaux, les classements de QS, le QS WORLD UNIVERSITY RANKINGS – le QS World University Rankings by Subject, le QS Graduate Employability Rankings(voir http://www.TOPUNIVERSITIES.com), en plus d’autres publiés aussi sur TopMBA.com
    Très cordialement,
    Isabelle Pasmantier

  3. PRIO LDM

    Bien intéressant et porte à réflexion.
    je me perlets une toute petite contribution de la part d’une Personne Ressource en Information et Orientation d’un lycée français à l’île Maurice … Je constate ici une tendance à considérer les études françaises comme trop difficiles d’une part et moins reconnues que les formations anglophones d’autre part … Parfois aussi comme une solution de dernier recours … Notre échantillon n’est peut-être pas représentatif à l’échelle de la planète mais c’est quand même un pays qui entretient des relations étroites avec la France. Je déplore cette relative mauvaise image de marque. En tout cas, pour les jeunes il semble qu’il y a quelque chose de plus attractif dans le monde anglo-saxons et au Canada francophone. Avec Campus France Maurice et ma collègue de l’autre établissement français le Lycée La Bourdonnais, nous travaillons à mettre en valeur les atouts de l’enseignement supérieur en France auprès des Mauriciens. Bien cordialement,

  4. Jean-Francois Fiorina (Auteur de l'article)

    Vous avez entièrement raison
    J’ai observé cette tendance également dans quelques pays africains et surtout au Maroc
    Nos dirigeants n’ont toujours pas compris que la compétition était internationale et que l’éducation était un élément de soft-power

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