Le blog de Jean-François Fiorina

« Une grande école de management ? C’est pas pour moi ! »

Titre un peu provocateur pour ce sujet crucial : diversité sociale et accès à l’enseignement supérieur. Je souhaitais le traiter depuis quelques temps. L’actualité me fournit l’opportunité de l’évoquer. Tout d’abord, l’annonce par Sciences-Po Paris de la suppression de son concours d’admission qui favoriserait une certaine reproduction sociale. Mon actualité avec mon intervention sur le thème « Une Grande Ecole de Management, quels profils ? quels parcours et quels métiers ? » auprès des lauréats de l’Institut de l’Engagement (IE) réunis – dans le Vercors, tout un symbole ! – dans le cadre de leur campus de l’engagement — pour rappel, (re)lire mon interview de Martin Hirsch. Enfin, les résultats d’une enquête que nous avons réalisée auprès de nos étudiants pour connaître les moyens de financement de leurs études et de leur vie étudiante.

(Dures) réalités étudiantes : elles sont partagées pour tout le monde !

Je commence par les résultats de cette enquête dont l’ampleur des résultats nous a surpris. 40% des étudiants interrogés ont répondu, preuve que le sujet interpelle. Interpellés, nous le sommes également car les résultats montrent que les stéréotypes associés aux étudiants d’une GEM (bien évidemment Grande Ecole de Management !) ne traduisent en rien la réalité de nos populations étudiantes.

Parmi les résultats de l’enquête :

  • Environnement social : Pour un étudiant sur cinq, un des parents à un niveau de formation équivalent ou inférieur au bac.
  • Situation budgétaire : Pour des raisons financières, 17% des étudiants répondants ont dû renoncer à un besoin primaire (soins, nourriture…) et 46% ont renoncé à des activités en lien avec les études (départ à l’étranger, study trip, stage intéressant mais peu rémunéré…).
  • Prêt étudiant : 47% des étudiants font appel au prêt bancaire et 11% ont essuyé un refus de prêt.
  • Activités rémunérées : 16% des étudiants travaillent en parallèle des études. Pour ceux qui travaillent : 48% disent manquer des cours en raison du travail et 60% disent manquer de sommeil.

Les 3 raisons qui expliquent cette activité rémunérée en plus de la scolarité :

o   40% indispensable pour vivre (50% pour les étudiants effectuant leur scolarité en alternance).

o   36% pour être indépendant à l’égard des parents (59% en alternance).

o   46% pour acquérir une expérience pro (73% en alternance).

La confirmation en chiffres que nos étudiants ne sont pas que des « fils à papa » et que nous devons impérativement trouver des solutions pour aider et accompagner ces étudiants car ils réussissent – académiquement et professionnellement – aussi bien que les « autres » étudiants.

L’institut de l’engagement, l’autre voie pour révéler son talent

L’Institut de l’Engagement (IE), association créée en 2012, présidée par Martin Hirsch et dirigée par Claire de Mazancourt depuis sa création, permet à des milliers de jeunes qui se sont engagés dans un volontariat ou un bénévolat de valoriser leur engagement et de structurer leur projet d’avenir.

Il propose à 700 d’entre eux (les « lauréats de l’Institut »), repérés pour leur potentiel et la qualité de leur engagement, un accompagnement individualisé qui leur permet de franchir les barrières scolaires, culturelles, sociales, financières, liées à un handicap, pour réaliser leur projet d’avenir. Il leur donne les clés pour s’engager et agir face aux grands enjeux du monde qui les entoure.

GEM et l’IE ont signé un partenariat depuis 7 ans qui permet, chaque année, à 5 lauréats – sélectionnés sur entretien – d’intégrer l’un de nos programmes de formation. Je suis à chaque fois surpris par la maturité et la fraîcheur de ces étudiants. Là encore, leurs résultats ne souffrent d’aucune contestation.

La plupart viennent de milieux modestes et ont eu — au moment d’intégrer GEM (Grenoble Ecole de Management) — des inquiétudes et des a priori. Ils me disent cependant avoir été très bien préparés par l’IE. Une phrase revient souvent, pleine de bon sens : « ils m’ont appris à avoir confiance en moi, ce qui permet toutes les audaces ». Ce que l’on remarque tout de suite dans leur relation avec l’école (ou avec moi). Ils posent beaucoup de questions, sont très curieux tout en étant très respectueux. Bien évidemment, aucun n’avait envisagé d’intégrer une GEM. Cette notion de confiance est une piste intéressante à explorer. Comment donner confiance à des lycéens et leur donner toutes les audaces ?

Cela passe aussi par une orientation « efficace ».

Quelles voies d’accès à l’excellence ?

A l’heure où Frédérique Vidal a demandé à quelques (très) grandes écoles de management et d’ingénieur de réfléchir à de nouvelles voies d’entrées dans les grandes écoles, je me permets de livrer quelques pistes nourries de la pratique de GEM dans ce domaine :

  • La diversité ne doit pas se limiter à l’admission mais à un projet porté par la direction de l’école

Cette politique de diversité doit s’inscrire dans la politique de l’établissement et répondre à une ou plusieurs logiques. On ne doit pas être dans l’effet de mode. Pour nous GEM, c’est parce que nous voulions que nos amphis soient représentatifs de la société que nos étudiants ne soient pas enfermés dans une bulle et parce nous avions une demande de l’entreprise.

Pour nous également, la diversité n’est pas que sociale mais recouvre un grand nombre de sujets. C’est cette globalité et notre engagement pour une « éducation pour tous » qui fait sens et permet à l’ensemble de nos parties prenantes d’adhérer à ce principe.

  • Diversité ET sélection

Chacun doit pouvoir entrer dans une filière d’excellence sur la seule base de son mérite et non sur l’appartenance à un groupe en particulier ou à une classe sociale. Je suis particulièrement attaché ce principe. C’est ce qui permet à tous nos étudiants d’être fiers d’étudier à GEM. Leur présence dans les amphis ne souffre d’aucune contestation.

Cela ne signifie pas — bien évidemment — un seul mode de sélection mais des modes de sélection adaptés pour permettre l’expression de tous les talents. C’est peut-être ici que les défis sont les plus grands, où il y aura — pour reprendre un terme à la mode le plus de « disruption » — surtout avec la réforme du bac qui se profile. Disruption certainement mais il faudra que la société française sacrifie à la notion hautement symbolique du concours !

  • La diversité, c’est l’affaire de tous !

Quand j’évoque l’école du futur, j’ai souvent coutume d’affirmer que notre avenir passera par la gestion/cohabitation de différents buiness-models et la participation à différents écosystèmes. La diversité sera l’un de ces éco-systèmes, un système qui réunira différents acteurs (écoles, associations, prescripteurs, spécialistes…) mais qui placera l’étudiant au cœur de ce système et lui offrira une visibilité sur un parcours d’études.

  • La diversité, c’est aussi le financement des études

Il est inutile de rappeler pourquoi il y a des frais de scolarité dans les écoles de management mais c’est un fait. Toutes les écoles proposent des dispositifs d’aide et n’ont jamais refusé ou éliminé un étudiant pour des raisons financières. Le coût d’un étudiant dans l’Enseignement supérieur est sensiblement le même quelles que soient les filières et le statut des établissement comme l’affirme régulièrement l’OCDE. Il se situe autour de 10 K€ par an et croît régulièrement. C’est également un fait. La seule différence, ce sont les sources de financement.  Quand le public se finance exclusivement par l’impôt, le privé ou le consulaire, n’a d’autres leviers que les frais d’inscription supportés par les familles/ étudiants et le financement des entreprises (taxe d’apprentissage, formation continue, etc).

Mais je crois qu’il faut être ambitieux dans ce domaine. Pour moi, l’idéal serait que chaque famille ayant des enfants en âge de faire des études supérieures reçoive un chèque du montant de la contribution de l’Etat par étudiant. Ce chèque ne pourrait être utilisé que dans des établissements reconnus ou labellisés par l’Etat, sous réserve bien évidemment de satisfaire aux conditions d’admission. Cela offrirait la possibilité à tous les étudiants de choisir réellement les études qui leur plaisent. Dans sa politique de reconnaissance, l’Etat pourrait demander spécifiquement aux établissements de prendre en charge certains domaines. Cela permettrait à chaque établissement de réaliser pour le compte de l’Etat des missions de service public, adaptées au territoire et aux populations. Cela aurait également l’avantage de faire le ménage au sein de la nébuleuse d’organismes qui profitent de ce que je qualifie de « misère éducative ».

  • La diversité, c’est enfin une évaluation

L’objectif est d’avoir des indicateurs et des standards qui permettent d’évaluer la politique diversité d’un établissement.

Cela doit faire partie de la politique des RSE des établissements mais il faut des critères objectifs et partagés par l’ensemble des acteurs de l’enseignement supérieur pour que cela fonctionne.

Autrement, chacun va créer ses propres indices de mesure, ce qui entrainera une grande confusion et ambiguïté auprès du public.

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