Le blog de Jean-François Fiorina

Demain, tous freelances ?

Samuel Durand est étudiant en master spécialisé entrepreneurs à GEM. Il a fondé « Going Freelance », le projet d’étude international et exploratoire sur le travail de demain. Avec TK, une camarade (chargée des vidéos), il est parti six mois à la rencontre des acteurs du freelancing dans le monde (freelances, entreprises pionnières dans la collaboration avec des freelances, tiers-lieux et communautés). Ce nouveau modèle de travail est-il en passe de supplanter le salariat ? Cette étude sur le freelancing permet également de mieux cerner les bonnes pratiques permettant de réguler les relations entre les entreprises et les freelances, en évitant le syndrome du “donneur d’ordre” et celui du système anarchique sans aucune protection sociale. Un système hybride, dans une société qui l’est tout autant, c’est ce que propose Samuel Durand qui prend comme exemple le succès des plateformes de freelances montantes telles que Comet (axée développeurs), La Crème de la Crème ou Toptal aux Etats-Unis. 

Jean-François FIORINA : Pourquoi ce projet et cette idée sur le freelancing ?

Samuel DURAND : En créant ma première entreprise, une marque de vêtements, je me suis frotté à l’entrepreneuriat et j’ai commencé à vendre des prestations en freelance à des entreprises (études de marché, stratégies digitales…). Pendant mon année de césure, comme mes camarades, j’ai cherché des stages. Il n’y avait pas une seule offre dans laquelle je me projetais. Je ne voulais pas faire comme les autres et me dire que même si je faisais quelque chose que je n’aime pas, cela m’ouvrirait des portes six mois plus tard. Le plaisir au travail doit exister et les deux ne doivent plus être opposés. Vu que le travail d’aujourd’hui ne me plaît pas, pourquoi ne pas découvrir le travail de demain ? Je me suis donc penché sur le thème du travail en freelance avec des points à éclaircir cependant. Quel est le rôle des travailleurs indépendants dans un contexte de guerre des talents ? Il y a énormément d’informations pour celui qui veut travailler en freelance (comment trouver des clients ? Le bon statut ?), mais pas pour les entreprises qui veulent travailler avec eux. Je me suis dit que c’était l’occasion de réconcilier les deux, en allant voir les entreprises qui savaient déjà collaborer efficacement avec les freelances et ensuite en allant voir les freelances et en comprenant leurs besoins et leurs motivations.

Jean-François FIORINA : Et pourquoi un tour du monde ?

Samuel DURAND : J’aurai pu me limiter à la France en allant voir quelques entreprises mais il y a des marchés beaucoup plus matures notamment aux États-Unis, au Royaume-Uni mais aussi en Espagne où le freelancing est plutôt subi (à la suite à la crise de 2008). C’était intéressant de pouvoir comparer les marchés et de voir que les bonnes pratiques ne sont pas forcément sur les marchés les plus matures. C’était aussi pour comprendre si l’engouement pour le freelancing était le même de l’autre côté de l’Atlantique, de la Manche ou du monde.

Comment avez-vous construit votre tour du monde du freelancing ?

Samuel DURAND : Nous nous sommes principalement intéressés aux pays de l’OCDE où le freelancing est plutôt choisi que subi. Les villes ont ensuite été sélectionnées parce qu’il y avait énormément de sièges d’entreprises. On a visité 13 villes, 10 pays, 3 continents pour une centaine de rencontres.

Sur place, qui avez-vous rencontré ?

Samuel DURAND : Nous avons rencontré trois types d’acteurs :

  • des freelances qui avaient réussi, pour comprendre leurs besoins, leurs motivations et recueillir leurs conseils aussi pour réussir en tant que freelance,
  • des entreprises, qui ont l’habitude de collaborer avec les freelances,
  • les écosystèmes du freelancing : tiers lieux, espaces de co-working, mais également  des auteurs, des philosophes… c’était très riche en échanges !

Pour quelles raisons y-a-t-il un engouement pour le freelance en France ?

Samuel DURAND : En France, l’augmentation sur les dix dernières années est de plus de 126% en nombre de freelances. Cette tendance est avérée dans tous les pays où nous sommes allés pour ce projet. Le modèle salarial n’attire plus forcément autant qu’avant, il était à son apogée au XXe siècle. Il y avait une forte protection en échange du morcellement du travail, une réelle sécurité de l’emploi, qui s’est érodée au fur et à mesure, peut-être avec la mondialisation, la financiarisation de l’économie, le déclin des syndicats… Ce qui rend le modèle moins attrayant aujourd’hui. Une des solutions aujourd’hui pour avoir une bonne situation dans cette société, c’est de passer freelance. Ne plus forcément signer de « contrat de labeur » et inventer un nouveau modèle comme en parle Laëtitia Vitaud dans son dernier livre

Mais qui reste limité à ceux qui ont un haut niveau de connaissances et d’expertise et qui peuvent monnayer cette expertise…

Samuel DURAND : Exactement, le problème c’est que ce marché est très polarisé. Il y a d’un côté, les freelances qui sont très bons, qui sont sur un domaine qu’ils maîtrisent, parfois une niche, comme les métiers de la Tech par exemple (développeurs). Et à côté de cette talent economy, on a tout un pan des freelances où la concurrence fait rage et s’exerce sur le prix (plateformes type Uber). C’est un problème qui génère le nouveau prolétariat du XXIe siècle. Il faut trouver une façon de les faire monter en compétences et de leur assurer une protection sociale. Il y a un changement sociétal à faire, notamment au niveau de la santé. Avant d’aller aux États-Unis, je pensais que c’était une terre où il était très facile de se lancer — ils sont 35% actuellement et 50% dans dix ans selon les projections. La réalité est tout autre, ils sont finalement réticents du fait en raison du coût très élevé des protections sociales et notamment de la santé. Au Canada, ils bénéficient d’une couverture maladie universelle, donc ce n’est plus un frein, l’État assurant une prise en charge.

Et les retraites, le chômage du freelance ?

Samuel DURAND : C’est aussi très compliqué pour les freelances. Là aussi, le modèle est à inventer. Il serait peut-être intéressant de proposer un système où l’on pourrait cotiser en fonction de son envie et des prestations. L’idée serait de dé corréler le niveau de protection sociale du choix du statut. Aujourd’hui, il y a tellement de statuts en tant qu’indépendant que c’est compliqué de créer un groupe homogène. Ce serait par contre une remise en cause du modèle français universel. En Europe, 40 % de la population n’est pas dans une situation de CDI à temps plein. Il faut donc inventer un nouveau modèle de travail dès lors que le CDI et le salariat ne sont plus l’unique norme.

Comment les freelances doivent-ils se former et améliorer leurs compétences ?

Samuel DURAND : C’est essentiel de pouvoir gérer la mission du quotidien, d’être opérationnel, et de cultiver, en même temps, une vision long terme. C’est le propre des freelances qui ont réussi. Ils arrivent à consacrer chaque jour une heure ou deux heures à cette vision de long terme. Il faut investir dans les formations techniques et les softskills également. Le marché bouge constamment, il ne faut se former en permanence. Cette formation peut se faire avec des mentors, rencontrés en coworking et pourquoi pas des formations en école de commerce qui apprendraient aux étudiants à apprendre et qui pourraient donc continuer constamment de s’adapter au marché.

Est-ce qu’il y a des plateformes de mise en relation et de valorisation des freelances ? Un système façon tripadvisor qui vous donnerait un retour via une notation ?

Samuel DURAND : Oui, sur les plateformes, il y a un système de notation qui est systématique. À la fin de chaque mission, l’entreprise laisse une remarque, une recommandation. Mais il faut préciser que ces plateformes sont au final peu utilisées par les freelances à temps plein qui passent plutôt par leur réseau.

La relation avec le donneur d’ordres est un grand sujet de friction dans les entreprises. On considère que le freelance doit apporter un regard d’expert à l’entreprise, dans une logique commerciale. En même temps, il reste une ressource humaine avec laquelle on collabore mais qu’on ne manage pas au sens traditionnel du terme.

Qu’est-ce qu’un chief freelance officer ?

Samuel DURAND : C’est la personne qui est chargée de mener les transformations des structures au sein de l’entreprise, de designer les processus d’accueil, la façon de communiquer et pourquoi pas — si c’est une grande entreprise — de créer et animer un vivier de talents. Il doit aussi garder le contact et connaître les différentes plateformes et communautés de freelances et leurs différentes compétences. Il a une fonction support pour les chefs de projets qui recrutent les freelances.

Quelle est la réaction dans les entreprises, celle des collaborateurs mais aussi des syndicats ?

Samuel DURAND : Je crois qu’il faut être pragmatique. Aujourd’hui les entreprises travaillent déjà avec des freelances. Le problème, c’est que ce n’est pas acté et intégré dans une vraie stratégie d’entreprise. Le chief freelance officer est un peu l’architecte du changement. Il faut enlever nos œillères, intégrer différents statuts, des salariés, des CDI, des CDD, des freelances. Il faut mixer cette diversité pour construite le projet le plus efficace possible.

Les freelances sont-ils en concurrence avec les cabinets de consultants ?

Samuel DURAND : C’est délicat. Les entreprises font également appel aux cabinets de consultants, mais pour quelles raisons ? La renommée du cabinet ? La compétence ? Parfois le petit freelance qui a tout mis dans une plateforme donne tout dans chacune de ses missions, et il doit dépasser ses objectifs, ce que n’ont pas à faire les cabinets. Les freelances peuvent apporter plus de valeur. 

Est-ce qu’on est freelance toute sa vie ?

Samuel DURAND : Cela dépend, il y a une hybridation du travail. On se rend compte qu’il y en a beaucoup qui deviennent freelances par rejet du salariat, parce qu’ils n’y trouvent pas assez de flexibilité. Ils fuient le salariat plutôt que de rechercher réellement le freelancing. Ce n’est pas quelque chose qui convient à tout le monde même si on fait beaucoup de communication autour de ce sujet. Il faut porter différentes casquettes, parfois trop. Cela peut devenir très compliqué à gérer. Le freelancing n’est pas fait pour tout le monde.

L’évolution du freelance, c’est de créer sa propre boîte ensuite ?

Samuel DURAND : Pas forcément, il faut faire la différence entre freelance et entrepreneur. Quand il dort, le freelance ne gagne pas d’argent, il vend ses compétences en échange de son temps. L’entrepreneur, va au-delà, il invente pour d’autres personnes, avec un effet de levier, il crée quelque chose qui le dépasse.

Quelle a été la réaction de vos collègues ?

Samuel DURAND : J’ai été assez étonné parce que ma génération reste dans un modèle assez classique finalement. Je suis un des seuls à avoir tenté le freelancing. Ça ne se développe pas aussi vite qu’on l’imagine. Il y a une peur du risque et une envie de sécurité.

Et vous, ça vous donne envie de continuer dans le freelance ou de revenir en entreprise ?

Samuel DURAND : Moi je me sens plus entrepreneur que freelance même si j’interviens en entreprise pour donner des conseils sur le sujet. Après GEM je m’imagine bien poursuivre en freelance.

Quelle est la question que vous aimeriez me poser ?

Samuel DURAND : Quel est le rôle d’une école de commerce dans cette formation/information sur le freelancing ? Est-ce que GEM va pouvoir jouer un rôle dans l’accompagnement des étudiants qui ont envie d’autre chose que le salariat ?

Jean-François FIORINA : notre première responsabilité est que les étudiants trouvent du travail. Nous constatons une évolution du mode de relation avec l’entreprise. Le CDI ne fait plus rêver, le freelancing est l’une des formes de développement du travail. Nous devons donc informer les étudiants sur tous les modes de relation avec l’entreprise. Cela implique, pour eux, un autre mode de vie qui peut être anxiogène pour les étudiants que nous essayons d’accompagner au mieux.

Samuel DURAND : Quand j’ai lancé Going Freelance, pas mal d’étudiants de GEM ont souhaité un format de césure exploratoire pour découvrir différents modèles de travail. Ce serait intéressant de mettre en relation des étudiants qui ont des projets en ce sens et des entreprises en demande.

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