Le cœur de l’enseignement supérieur bascule-t-il vers d’autres horizons ?
Un indice d’abord, puis trois infos cette semaine ont attiré mon attention en tant que directeur d’une grande école et passionné de géopolitique. Avec comme questionnement : le cœur de l’enseignement supérieur mondial n’est-il pas en train de basculer vers l’extrême orient et le sud ?
L’indice !
Les pays émergents n’ont pas levé le petit doigt pour sauver une Europe en plein marasme financier, lors du G2O à Cannes. Peu ou pas de candidat pour abonder le Fonds européen de stabilité financière (FESF), est-ce de l’indifférence, de la condescendance ou une stratégie de conquête ? En tous cas, les émergents regardent ailleurs. La « vieille Europe » se retrouve coincée entre les deux grandes puissances avec lesquelles ses relations ne sont pas au beau fixe : des Etats-Unis sur la défensive et une Chine flamboyante.
Trois infos !
1. Le Qatar renforce son campus d’excellence tout comme Dubaï, Singapour ou la Malaisie.
Au même moment, cheikh Abdulla bin Ali al-Thani, président et initiateur du Sommet mondial pour l’innovation dans l’éducation (WISE) annonçait que son campus d’excellence (Education City) accueillait six nouvelles universités américaines, HEC et University College London. Avec une ambition clairement affichée, « accéder rapidement à un enseignement de qualité et attirer des étudiants du monde entier ». Pour y parvenir, le Qatar met à disposition des moyens exceptionnels en termes de pédagogie et de services (logement, financements, etc). Des campus qui n’ont pas à rougir de la comparaison avec leurs homologues d’outre atlantique. Sur le modèle de Singapour, les émergents misent sur la matière grise et l’innovation pour se développer et rendre leur territoire mondialement attractif. « L’innovation est essentielle pour améliorer tant l’accès à l’éducation que sa qualité », a rappelé le président de Wise.
Et même si le pari n’est pas gagné - à grands coups de millions de dollars investis, il est vrai - quelles réponses les puissances occidentales et l’Europe, en priorité, proposent-elles ? A l’heure où la pénurie de professeurs au plan mondial s’avère et que la concurrence fait rage, le risque de marginalisation est bien là.
Ces Education hubs comme l’explique le journal « Le Monde » daté du 10/11/2011 (pp. 16-17) «bousculent la planète universitaire » : « créés à Dubaï, Singapour ou au Qatar », ils redessinent la géographie de la connaissance. » Le quotidien du soir signale que « Singapour et la Malaisie visent l’excellence universitaire en Asie ». William Lawton, directeur de l’Observatoire de l’enseignement supérieur transnational, souligne que « ce phénomène mené par les États montre que ceux-ci considèrent l’enseignement supérieur comme un outil de compétitivité », et « reflète la rapide montée en puissance de ‘l’éducation transnationale’, celle qui, originaire d’un pays, est délivrée dans un autre ». « Pour les pays ‘importateurs d’éducation’, l’idée est d’atteindre un niveau occidental d’enseignement sans courir le risque de perdre des diplômés dans les pays exportateurs ». Le pôle de Saclay représente à cet égard « un hub à l’envers » avec sa « logique domestique d’innovation ».
2. L’EFMD accrédite l’Afrique.
Deux réunions d’information de l’EFMD* - fondation internationale pour l’accréditation des Business Schools - se sont tenues récemment au Maroc (Casablanca) et en Afrique du Sud. Une démarche qui montre l’importance que ces organismes portent à ces « nouveaux » territoires. Même si les écoles africaines n’ont pas encore atteint les standards internationaux, elles s’en rapprochent de plus en plus. Les écoles de commerce de Casablanca, d’Ifrane, d’Alger ou de Dakar occupent la tête du classement africain (hors Afrique du sud) réalisé par Jeune Afrique. Il ne faudrait sûrement pas les regarder de haut. D’excellents professionnels travaillent au développement de ces établissements avec une ambition exceptionnelle. La question, pour les étudiants africains se posera, à terme, entre un séjour en Afrique du sud, au Maroc ou en France. Au vu des difficultés rencontrées par toutes nos institutions pour recruter des étudiants étrangers (hors échanges), je crains que notre attractivité en pâtisse.
3. Les business schools chinoises ciblent nos étudiants.
C’est, en substance, ce qu’expliquait un récent article des Echos. Les écoles de commerce chinoises ciblent les étudiants occidentaux par un recrutement agressif. La guerre des talents a bel et bien commencé.
Ces trois informations ne sont pas des faits isolés mais révèlent un changement profond du paysage de l’enseignement supérieur à l’échelle mondiale. Cela me conduit à la conclusion suivante :
- La concurrence en matière d’enseignement supérieur se situe, aujourd’hui, à l’échelle mondiale. J’ai expliqué ce phénomène maintes fois dans ce blog.
- Quelles réponses apporter ? Faut-il prendre le risque de poursuivre notre modèle concurrentiel construit autour de baronnies et de cloisonnements ou opter pour un modèle collaboratif et ouvert ? A l’avenir, les étudiants décideront de leur parcours à une échelle qui mettra l’offre des formations supérieures hexagonale au même niveau que celles offertes à l’étranger.
- Le développement des écoles doit accompagner celui des entreprises. L’étudiant (français ou étranger) choisira son établissement en fonction de la qualité des relations écoles-entreprises qu’il entretiendra au plan national et international.
Ayons une vision mondiale et ouverte, ne pas accepter cette mutation, c’est voire notre influence et notre positionnement décliner.
*Les organismes de référence en matière d’accréditation des business schools sont les suivants : l’AACSB (Association to Advance Collegiate Schools of Business), l’EFMD (European Foundation for Management Development, Equis ou Epas) et l’AMBA (Association of MBAs).


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