Faut-il supprimer les notes ?

Le débat sur les notes est toujours aussi passionné ! J’en veux pour preuve la dernière réunion du chercheur collectif, l’organe de réflexion du CIRPP sur les questions de pédagogie, qui avait pour thème l’évaluation. Cette question se traduit à chaque fois par de forts clivages idéologiques. C’est la mission même du professeur qui est en jeu, entre enseigner, former et éduquer.

Je ne suis personnellement pas contre la note en tant qu’elle est une mesure comme une autre du travail réalisé. Sauf qu’une note livrée brute, sans explication, ne sert à rien et équivaut à une démission pure et simple du pédagogue.

Le problème c’est que nous avons trop tendance à confondre « évaluation » et simple « contrôle » effectué à partir d’un référentiel défini ex ante. Le même raisonnement se retrouve au sein de l’entreprise où la performance est mesurée à partir de l’évaluation d’indicateurs qui en soi ne sont pas toujours pertinents  (je vous conseille à ce propos la lecture de l’article de Michel Berry, directeur du Centre de recherche en gestion de l’École polytechnique : « Une technologie invisible – L’impact des instruments de gestion sur l’évolution des systèmes humains », 1983)

D’une manière générale, l’idéologie du chiffre et de la mesure censure les phénomènes de coopération et réduit les phénomènes d’autorisation, c’est-à-dire les prises de risques et les potentiels d’innovation. A partir du moment où l’élève comprend ce qu’il « doit faire » pour obtenir une bonne note, il cesse, de fait, d’être impliqué dans son processus d’apprentissage. Il se contente d’être un bon stratège, faute de saisir vraiment la valeur de ce qu’il apprend.

Or c’est précisément à « l’évaluation » au sens de « valeur » qu’il faut revenir : qu’est-ce que « ça vaut » pour les élèves et pour l’enseignant que d’apprendre ? En début d’année, il faudrait prendre le temps d’adresser directement la question à la classe : « vous entrez dans un programme – que ce soit à HEC ou en CAP – censé vous conduire vers un métier…. Mais  qu’est-ce que ça veut dire pour vous que de devenir manager, plombier, ou réparateur d’ascenseur ? » Les élèves peuvent alors prendre conscience qu’ils ne possèdent pas encore tous les outils pour répondre à la question et que la formation dans laquelle ils s’engagent doit les y conduire.

Un pédagogue qui défend une telle posture ne peut se contenter d’une seule note brute, et doit se montrer plus créatif, inventer des formes d’évaluation plus réflexives. Ainsi, par exemple, dans ma classe, j’ai mis en place un système d’auto-évaluation et d’évaluation par les pairs. La consigne étant à chaque fois de justifier la note attribuée. Il s’agit de créer une forme de médiation symbolique : à travers la note, l’élève parle de lui, se positionne par rapport à l’autre.

À l’image de ce qui se fait dans les pays nordiques, la note devrait pouvoir permettre de mesurer l’effort accompli et surtout de prendre en compte l’ensemble des méta-compétences qui font la qualité d’un élève, comme sa faculté à animer un groupe, à occuper une position de leadership, à développer un esprit critique, etc.

Dans cette perspective, j’aime beaucoup l’idée développée entre autres dans les pédagogies Steiner et chez les compagnons du devoir qui consiste à mesurer le chemin accompli par l’élève à travers la production d’un « chef d’œuvre ». Il est ainsi possible d’évaluer le parcours de l’étudiant à travers sa maîtrise du geste ancestral et donc de son incorporation de tout un ensemble de techniques, mais aussi de mesurer sa capacité à s’en détacher et à être innovant. Pour paraphraser Newton, il s’agit pour l’élève d’être « un nain sur des épaules de géant », de montrer qu’il peut apposer sa petite brique sur l’ensemble des connaissances existantes.

Appliquée aux formations de management, la réalisation de ce « chef d’œuvre » pourrait prendre par exemple la forme de l’organisation/animation d’une conférence sur un thème qui engagerait l’étudiant (comme par exemple : « comment concilier au sein de l’entreprise, la recherche de profit et le respect de la planète ? »). Ce type d’exercice implique  non seulement une dimension cognitive, mais aussi sensible et émotionnelle. C’est dans la capacité de l’étudiant à être réflexif qu’on peut alors mesurer un ensemble de méta-compétences qui le caractérise.

Mais ce type de démarche est encore difficile à faire accepter dans les écoles, car tout le système (l’institution, les parents, les élèves, les systèmes d’accréditation) est encore obsédé par la note. Il y a donc encore bien du chemin à parcourir pour aborder le sujet avec un peu de sérénité … et s’autoriser enfin à être innovant.

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2 Comments

Filed under compagnonnage, évaluation, pédagogie

2 Responses to Faut-il supprimer les notes ?

  1. Martin T

    Je suis content de voir que je ne suis pas le seul à me poser ce genre de question. Le problème de la notation en France, problème que vous ne nommez pas réellement, est que la note sert a classer plus qu’à evaluer.
    Cette obssession du classement est ancrée très profondément. J´’ai l’impression qu’on est toujours dans le schema apparu après la révolution francaise, ou l’éducation avait vocation à faire émerger des élites nouvelles pour remplacer l’aristocratie.
    J’ai la chance d’étudier à l’Université de Technologie de Compiègne, l’une des rares universités francaises où l’on note ‘à l’américaine’ , et vous n´avez pas idée à quel point cela change la donne.
    A signifie très bien, B correspond à bien, C à assez bien, D à satisfaisant, E à juste suffisant et F correspond à échec.
    Cela permet aux professeurs d’evaluer les capacités d’un étudiant beaucoup plus globalement. Le système repose sur l’idée qu’on ne peut pas évaluer de la même manière deux profils parfois complètement différents, ce qui remet en question le principe d’égalité devant la notation à laquelle beaucoup sont attachés, mais il permet de mettre l’emphase sur le projet de chacun plutot que sur la course au classement. Celà incite egalement les élèves à aller vers les profs et réciproquement. Bref, c’est un système qui mériterait d’être généralisé.

  2. Emmanuel Lange

    Au contraire à l’INSEAD nous sommes noté à l’américaine sur les cours de base i.e. par le GPA (grade point average) une note qui est la note de l’élève moins la moyenne de la classe divisé par l’écart-type au qu’elle on rajoute 3. Ensuite on nous demande simplement de valider toute les matières (note >0) et d’avoir une moyenne de 2.1 pour valider le diplôme ensuite la note est gardée secrète par l’école. Ça permet à chaque élèves de choisir ses cours électifs sans avoir peur pour sa moyenne.

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