Les dérives d’un monde « PISABLE » !

Comme à chaque fois, un flot de réactions, issues du monde politique comme du monde éducatif, a accompagné la récente publication du rapport PISA qui étudie les performances des élèves de plus de 15 ans dans 65 pays. Si le débat est houleux et passionné, c’est que le classement est doté d’un véritable pouvoir prescriptif. Renvoyant à la question récurrente de la performance des « systèmes éducatifs », il est devenu un instrument pour l’orientation des politiques éducatives (voir à ce propos le texte de Yves Alpes). A tel point qu’un collègue me confiait un jour, lors d’un congrès de Sciences de l’éducation qui se tenait à Rennes : « il faut rendre PISABLE nos actions ! », sous entendu, il faut que les actions éducatives puissent être repérées par les radars de l’OCDE, faute de quoi elles ne valent rien et ne sont ni valorisées, ni financées. Or si je connais une partie de l’équipe d’Andrea Schleicher et estime tout à fait  le sérieux de leur travail, je ne peux m’empêcher d’être critique à plus d’un titre.

D’abord, bien sûr, concernant la nature de ce qui est mesuré. Car si le classement PISA mesure l’acquisition de savoirs de base (en maths, en français), il néglige le processus d’apprentissage, autrement dit, les conditions dans lesquelles s’acquièrent et se consolident ces savoirs. Je pense par exemple à des pays comme la Corée du Sud. Si les élèves y obtiennent de très bons résultats en terme d’intelligence cognitive, leur intelligence relationnelle (interactions avec les autres, plaisir d’apprendre, etc.) n’est que trop peu prise en compte. Or on observe de vrais phénomènes de violence symbolique et de compétition dans ces pays. Les systèmes éducatifs qui créent de la souffrance et privent les enfants de leur enfance pour en faire des génies de la restitution de savoirs morts représentent-ils un modèle à privilégier ? La question porte en elle-même sa réponse….

Autre élément de critique : le rapport PISA mesure uniquement des savoirs fondamentaux et standardisés (maths, français) qui sont « utiles » pour des jeunes de 15 ans vivant aujourd’hui dans un pays de l’OCDE. Ces tests qui se veulent neutres sont donc déconnectés du contexte d’apprentissage spécifiques à chaque pays. Résultat, le rapport PISA créé une « bulle », centré sur « élève idéal standard » vivant comme hors-sol, déconnecté des réalités régionales ou nationales. C’est le syndrome de la dérive de la « coquille vide » bien analysé par Xavier Roegiers (texte à retrouver ici). Cette dérive « utilitariste » se traduit aussi par une hégémonie des savoirs écrits et par la non prise en compte des compétences de créativité (orale, artistique, sportive, etc.) et encore moins de l’esprit critique, qui est pourtant un élément fondamental dans la construction d’un jeune adulte.

Pourquoi ces compétences sont-elles jugées si peu dignes d’intérêt ? Parce que le rapport PISA se contente d’être une mesure de la reproduction de l’existant, la photographie à un moment T d’un monde figé, replié sur ses acquis. Or, il me semble précisément que ce monde doit aujourd’hui être, en grande partie, réinventé. Seule l’éducation peut permettre à l’humanité de révéler son humanité (la référence aux 7 savoirs nécessaires à l’éducation du futur, définis par E. Morin s’impose). Je suis certain que les équipes de l’OCDE ont la capacité d’intégrer très vite d’autres perspectives, plus riches encore, dans leur manière d’analyser les systèmes éducatifs. C’est à cette condition qu’il est permis de rêver à un monde où l’OCDE jouerait pleinement son rôle de « poil à gratter »  du système mondial, pour le faire évoluer vers plus d’éducation au vivre ensemble dans ce 21e siècle…

Be Sociable, Share!

2 Comments

Filed under apprentissage, compétences, PISA

2 Responses to Les dérives d’un monde « PISABLE » !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *