Ce que l’espace dit sur la façon d’apprendre (1)

Je voudrais faire ici écho à la récente publication d’un numéro de la Revue internationale d’éducation de Sèvres, édité par le Centre international d’études pédagogiques (CIEP) et consacré aux « espaces scolaires ». Ce numéro coordonné par mon collègue philosophe Luca Paltrinieri et Maurice Mazalto, un ancien proviseur, pose la question du rapport entre les espaces scolaires (la salle de classe, bien évidemment, mais aussi la cour, le réfectoire, les parties communes, etc.) et la conception qu’une société se fait de son éducation et de la pédagogie de ses enseignants.

Quelques clichés valent mieux que de longs discours. Ainsi par exemple, de la business school de Moscou Skolkovo conçue par l’architecte britannique David Adjaye qui impose une vision futuriste, et même virile  de l’enseignement du business.
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(Photo: Russian Council/ http://www.sptimes.ru/)

La Business school d’Harvard a plutôt opté pour la solennité du temple grec peut-être pour s’arracher une légitimité vis-à-vis de la prestigieuse université d’Harvard, qui lui fait face.
Harvard

(source : www.hbs.edu)

Le nouveau bâtiment d’HEC  joue sur le même registre, celui du classicisme romain qui  par ses lignes droites pourrait évoquer les classements et les « best practices », les pratiques standardisées .
Nouveau-batiment-academique-HEC-Paris-2012

(source : http://www.hec.fr)

Au département informatique, information et sciences de l’intelligence du MIT (Massachusetts Institute of Technology), les lignes sont au contraire fuyantes et futuristes.  L’originalité de ce projet architectural pose d’ailleurs la question de l’appropriation du bâtiment par les étudiants… La recherche de l’esthétique pure ne se fait-il pas parfois au détriment du sens ? En tout cas le monde de l’informatique est celui qui aujourd’hui force l’abandon de certains dogmes : l’open source est venue s’opposer aux logiciels payants, les Hackathons érigent implicitement le hacking comme mode d’action efficace, les sociétés de l’information / numérique bouleversent la donne, etc. On comprend dès lors que l’on recherche à casser les verticales !

MIT

(Source : http://web.mit.edu/facilities/construction/completed/stata.html)

Mais si les architectes font œuvre d’originalité au niveau de l’enveloppe des bâtiments, la salle de classe est souvent standard : 4 murs, environ 65 m 2,  une trentaine de chaises tournées vers un tableau… Elle est auto-référencée : on sait d’emblée ce qu’on doit y faire. Mais souvent, même dans l’enseignement supérieur, la salle est trop petite et il est impossible de disposer les chaises autrement que tournées vers le tableau et un enseignant statufié. C’est surtout une configuration classique en France, dans la salle de cour comme en amphi, où tout converge en étoile vers l’estrade… alors qu’aux Etats-Unis, par exemple, où le modèle d’apprentissage est plus collaboratif,  les sièges d’amphi peuvent au minimum se tourner pour permettre aux étudiants d’échanger entre eux.

Face à d’autres tentatives de révolution architecturales radicales comme celle qui consistait à n’avoir que des murs en verre translucide, Luca Paltrinieri souligne une autre dimension qui me semble primordiale : il s’agit dans les espaces scolaires de ne pas justement succomber à la mode de la transparence ! Dans la salle de classe, il est important que ce qui s’y déroule soit aussi soustrait aux yeux d’autrui. Dans un monde où tout serait transparent (les murs, les portes), il serait impossible de continuer à faire des erreurs… Donc attention à celles des business school qui reproduisent l’espace dit « open space » si fréquent dans les entreprises, et par ailleurs tellement décrié.

Un autre résultat intéressant qui est clairement ressorti de notre dernière réunion de recherche montre qu’il importe aussi de développer auprès des élèves/étudiants une éducation multi-située, autrement dit, de leur faire comprendre qu’on ne fait pas la même chose dans la cour de récré, la classe, l’amphithéâtre, l’entreprise, ou lors des sorties « hors les murs », etc. Il s’agit ainsi d’établir des frontières entre des espaces bien différenciés et d’apprendre aux étudiants à circuler entre chacun d’entre eux, car c’est bien le fait de traverser des frontières qui permet le questionnement et favorise le développement de l’esprit critique.  Il faut être d’autant plus attentif à cette dimension qu’aujourd’hui les nouvelles technologies nous font miroiter un monde sans frontières, où les seuils seraient abolis. Or c’est seulement à travers une appropriation personnelle et contextualisée de l’espace qu’on peut lui donner du sens.

 

 

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Filed under apprentissage, espace, salle de classe

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