Your problem is my problem !

L’école nous forme à dire « oui ». Que ce soit pour avoir de bons points ou de bonnes notes. Nous sommes tellement conditionnés depuis le plus jeune âge à nous conformer à l’autorité, qu’il nous arrive en entreprise d’accepter des « décisions absurdes », pour reprendre les mots de Christian Morel (1), faute parfois d’avoir su ou pu nous opposer. Comment en tant qu’enseignant essayer de lutter contre cette pente naturelle qui nous amène à préférer des étudiants qui se conforment à nos désirs plutôt que de créer du débat, quitte à devoir gérer des formes de conflictualité ?

Je milite en la matière plutôt pour les bienfaits d’une pédagogie du dissensus, persuadé que désobéir c’est aussi se choisir ! Les étudiants doivent apprendre à défendre leurs convictions personnelles, à argumenter, voire à s’opposer quand une décision leur paraît non légitime.  Il s’agit de développer chez eux un esprit critique, au sens kantien du terme, c’est-à-dire de les encourager à examiner avec attention toute donnée ou idée avant d’en établir la validité. Dans sa confrontation à l’autre, chacun fait alors l’expérience de la « négatricité », comme le dit Jacques Ardoino (2) pour désigner cette stratégie développée par tout être humain pour opposer son propre désir à celui d’autrui (voir à ce propos l’article de René Barbier ici). Cette confrontation est salutaire quand elle est dénuée de tout jugement. Il importe pour ce faire, bien sûr, de dissocier la personne de sa parole : je ne SUIS pas mon argument !

L’enseignant doit se porter garant de ce respect mutuel et surtout de ne jamais oublier l’objectif de cette mise en débat. Il n’y a qu’à voir le film La Vague pour comprendre comment l’expérience peut échapper à son instigateur. Pour rendre les étudiants acteurs de leur vie, il faut donc, certes, leur faire confiance, mais aussi éviter, par facilité, de tomber dans une forme de populisme.

Bien sûr, ce propos quelque peu provocateur que je tiens ici doit être nuancé en fonction des publics avec lesquels nous travaillons, mais mon expérience auprès de groupes de jeunes en réinsertion sociale m’a appris qu’il était possible de développer chez eux une posture de négatricité à bon escient, au-delà de la posture du râleur chronique. Ils ont pu mieux dire, voire justifier, leur refus de s’engager dans telle ou telle activité. Il est certain qu’alors la posture du professeur n’en devient que plus complexe, mais qu’est-ce qui est premier? Le confort aveugle du pédagogue ou l’avenir de nos jeunes?

(1) Christian Morel, Les Décisions absurdes. Sociologie des erreurs radicales et persistantes, de Christian Morel. Gallimard, 2002.
Les Décisions absurdes II. Comment les éviter, de Christian Morel. Gallimard, 2012

(2) Jacques Ardoino, Education et politique. Propos actuels sur l’éducation II, Paris, Gauthier-Villars, 1977)

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