Des Mooka à la Maïeutech

Je voudrais clore de façon provisoire cette petite série sur les rapports entre le numérique et la pédagogie (billets à retrouver ici et ici), en évoquant quelques idées lumineuses formulées par François Taddéi sur ces questions lors des rencontres annuelles du corps professoral de ESCP Europe organisées en mai dernier. Je vous propose un itinéraire en trois étapes dans la pensée foisonnante de ce militant de l’innovation pédagogique.

Favoriser les rencontres hasardeuses
La puissance des outils numériques favorise les croisements. Beaucoup de sites marchands l’ont bien compris, à l’image d’Amazon qui vous propose de connaître les goûts des acheteurs qui ont porté leur dévolu sur le même livre que vous. Mais pourquoi ne pas rêver d’aller plus loin ? Si Amazon vous indique les livres qui ont été achetés, il serait plus intéressant encore de savoir qui sont les lecteurs de ces livres identiques aux nôtres, et quelles sont leurs trajectoires d’apprentissage. Le numérique pourrait ainsi permettre de biaiser le hasard de façon intelligente et de maximiser la probabilité de rencontres intéressantes. François Taddéi milite ainsi pour une sorte de NSA public (quelle utopie !)  permettant de former des tribus constituées autour d’une vraie communauté d’intérêts.  Avec le rêve que la création de ce type de méta-moteur de recherche, dont il faudrait bien sûr définir des limites afin de garantir la protection des données personnelles (même si on peut parier qu’un tel outil sera vite récupéré !), soit au service d’un meilleur vivre ensemble.

Créer des Mooka
À travers l’acronyme Mooka, François Taddéi propose de dépasser le traditionnel Mooc pour lui adjoindre une part d’aventure. Il s’agirait ainsi de développer des Massive open on-line knowledge adventure ! Or pour que l’apprentissage soit une aventure, il faut laisser aux apprenants des espaces de liberté et  des « moments d’autorisation », pour reprendre les mots de Nicolas Go. Ils doivent ainsi surtout être convaincus, dès le plus jeune âge, qu’ils peuvent eux-mêmes contribuer à forger une humble partie de la connaissance mondiale. Rien n’est déjà écrit de façon définitive, tout est à (re)construire !

Taddéi rappelle d’ailleurs avec malice que le savoir d’un prix Nobel ne résisterait pas longtemps à une série de questions posées par un élève de primaire. L’épaisseur de la connaissance que nous avons sur le monde est donc infime. L’un des meilleurs exemples en est l’histoire prodigieuse de ce petit groupe d’enfants britanniques âgés entre 8 et 10 ans qui ont réussi à publier dans une revue scientifique renommée un article sur la vie des abeilles. Après avoir mis en doute le savoir trouvé sur internet ou dans les livres ainsi que le discours des experts, ils se sont fait confiance et ont expérimenté par eux-mêmes. Ils se sont ainsi en quelque sorte adressé directement aux abeilles pour élaborer leur pensée.

Le Mooka est une façon de souligner la finesse de la couche de connaissances et de montrer très vite où sont les « nouvelles frontières » pour parler avec JF Kennedy, afin de donner envie de les franchir pour une vraie aventure faite de prise de risque, de courage, d’endurance, de pièges… mais qui est aussi l’occasion d’éprouver l’énorme satisfaction d’exprimer sa puissance d’agir, c’est-à-dire sa capacité à transformer le monde avec d’autres, dans une visée, espérons le,  d’humanisation du monde.

Ce plaidoyer pour l’expérimentation suppose de créer un environnement d’apprentissage rassurant dans lequel le numérique pourrait prendre une part importante dans la mesure où il autoriserait la prise de risques et l’analyse intelligente des erreurs commises (il s’agit d’encourager le “learning to fail intelligently” contre le “failing to learn” pour parler avec ma collègue Amy Edmondson de la Harvard Business School).

Parier sur les bienfaits de la Maïeutech
L’ordinateur est-il capable de m’apprendre quelque chose sur moi-même ? Dans quelle mesure est-il ainsi possible de passer de l’accumulation de données classées au repérage de phénomènes apparentés créant du sens?  Si on suit Taddéi, la technologie socratique pourrait ainsi favoriser l’émergence des idées. Cette maïeutech maîtrisée serait alors une façon de (re)prendre du pouvoir sur soi-même et d’éviter de se laisser manipuler par de faux  gourous.  Ce projet est un véritable développement qui devrait permettre de résoudre enfin l’équation de l’individualisation des parcours au service de la masse de celles et ceux qui désirent apprendre. Tout reste à inventer, une belle aventure nous attend !

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