Est-il possible d’apprendre l’anglais autrement ?

Je voudrais faire ici écho (1) à une expérimentation qui a été menée cette année à la Fabrique, la dernière née des écoles de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris île de France, qui comprend l’École supérieure des industries du vêtement (ESIV) et qui dispense la formation de décorateur merchandiser (avant d’accueillir l’année prochaine les Atelier Grégoire).  L’expérimentation était centrée sur l’apprentissage de l’anglais sous une forme doublement nouvelle : d’une part les étudiants des deux filières étaient mélangés (Bac+ 3 pour les ESIV et niveau bac pour les décorateurs merchandiser), et d’autre part, le dispositif reposait sur le principe de la classe dite « inversée ».

L’objectif initial était simple : encourager les élèves à organiser des conférences tout en anglais sur leur métier et leur univers professionnel. D’abord réservé aux meilleurs élèves, l’exercice a pour ainsi dire échappé aux professeurs et s’est transformé en cours d’année sous l’impulsion des élèves: ceux qui étaient les plus en difficulté ont été « coachés » par leurs camarades ayant un meilleur niveau, tant en anglais qu’à l’oral, pour construire une présentation digne d’être proposée devant les autres. C’est à partir de ce moment qu’il y a eu véritablement innovation, les profs et les élèves ont ainsi accepté enfin de sortir du cadre rassurant du mimétisme (dans la première « vie » du dispositif, ce n’était plus un cours classique, mais on assistait à la reproduction du modèle bons/mauvais élèves). Dans le deuxième temps du dispositif, les élèves, devenant eux-mêmes tuteurs/tutorés, ont changé radicalement de posture et se sont saisi pleinement du projet. Mais ce saut dans le vide n’a pas été, bien sûr, sans créer des inquiétudes, comme le montrent  les verbatims d’étudiants  : « c’était mieux quand j’avais des devoirs à la maison, au moins je sais apprendre comme ça ». Les élèves réclament en effet plus volontiers un enfermement dans leurs déterminismes qu’une envie d’émancipation des méthodes qu’ils maîtrisent déjà.

L’une des premières conclusions à dresser de cette expérimentation accompagnée étroitement durant toute l’année, par un chercheur du CIRPP (en l’occurrence, ma collègue Sybille Grandamy) c’est l’importance de prendre le temps. Un dispositif doit pouvoir  être évolutif et adaptable… C’est primordial et ça fait partie de nos engagements au CIRPP que de donner du temps au temps, alors que nous sommes bien trop souvent, dans nos métiers, confrontés à l’urgence de trouver des solutions.

Autre leçon, cette fois d’ordre plus institutionnel : cet exemple est la preuve que les innovations sont un bel analyseur de ce qui se passe dans l’organisation. Pour reprendre l’analyse développée par René Barbier, trois dialogiques sont en œuvre dans toute innovation pédagogique, le terme dialogique étant à comprendre comme la confrontation de points de vue permettant idéalement un vrai dialogue. La première dialogique met en scène l’équipe pédagogique et le leader institutionnel, ie. le directeur de l’école ; la deuxième, l’équipe pédagogique et les apprenants pris au piège de leurs habitus scolaires et la dernière, le leader institutionnel et son institution qui est la garante de principes budgétaires et réglementaires. Au cœur de chacune de ces confrontations, c’est la question de la prise de risques qui est posée : le sujet, porteur de l’innovation, est-il en mesure de créer une marge de manœuvre ?   Au final, une innovation réussie se réduit souvent  à la création réussie d’un petit décalage. Et c’est déjà beaucoup !

La troisième leçon est plus directement pédagogique. À la suite de Célestin Freinet, par exemple, je suis persuadé, comme c’est le cas ici, qu’il est souvent plus rapide de prendre un chemin détourné pour s’approprier un savoir permettant de stimuler la motivation intrinsèque, plutôt  que de suivre une ligne droite d’apparence plus efficace, mais sans motivation réelle. En revanche, je pense qu’il est très important de ne pas « rater » le retour après le détour. Dans ce type de dispositif, il est important de réserver  une dernière séance afin de « mettre le travail au travail », pour reprendre les mots d’Yves Clot : qu’est-ce que j’ai appris différemment ? Il faut offrir aux élèves la capacité de se voir apprendre. Ce type de méta-compétence leur sera nécessaire dans leur futur monde professionnel.

Ce retour critique sur l’expérience suppose aussi de s’interroger sur le sens de l’apprentissage et de questionner tous les allant-de-soi. En l’occurrence, ici, ce serait de savoir ce que parler anglais veut dire aujourd’hui pour de jeunes étudiants dans le design et le marchandising ? Et pourquoi ne pas avoir choisi, par exemple, le chinois comme l’a suggéré mon collègue Christian Verrier ? Répondre à la question, c’est non seulement réfléchir à l’apprentissage des langues, mais surtout prendre conscience que nous sommes tous et toutes plus ou moins enchâssés dans des logiques qui nous dépassent. Preuve qu’il est aussi possible de faire passer des messages dans une innovation pédagogique !

(1) Ce billet est  issu des discussions qui ont eu lieu lors de la dernière réunion du Chercheur au collectif au CIRPP le 12 juin dernier et qui ont été l’occasion d’un retour critique sur l’expérience.

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1 Comment

Filed under anglais, apprentissage, détour, méta-compétences, pédagogie

One Response to Est-il possible d’apprendre l’anglais autrement ?

  1. Merci pour les conseils et le quelques lignes plus qu’instructives !
    cordialement,

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