Comment trouver la juste évaluation ?

Alors que le ministre de l’Education nationale, Benoît Hamon, a lancé ce mardi une consultation pour réformer l’évaluation des élèves et qu’il a donné une interview fort intéressante à ce propos au Parisien (à retrouver ici ), plaidant notamment pour que la note, je le cite, « soit plus exigeante, qu’elle en dise plus ; qu’elle soit bienveillante et qu’elle stimule au lieu de décourager », je voulais à ma manière apporter, une nouvelle fois, ma contribution sur ce sujet fondamental dans nos pratiques enseignantes.

Qu’est-ce qu’on mesure ?

Le fait de savoir s’il faut mettre des notes ou pas importe peu en réalité. Certains proposent de remplacer les notes par des lettres ou des couleurs pour limiter la violence symbolique de l’évaluation. Mais ce type de solution me semble par trop cosmétique. La vraie question est de savoir si la mesure est au service du projet qu’on est censé évaluer. Le monde de l’entreprise l’a bien compris, ainsi si le projet d’une organisation est le développement à l’international, l’un des indicateurs de son tableau de bord sera, par exemple, ses ventes en Chine.

Déjà évaluer n’est pas contrôler. Evaluer, c’est tenter de saisir la valeur, de la comprendre, de la discuter, de la co-construire. Réfléchir à la question de l’évaluation ( et non pas seulement à la question des notes) c’est donc poser la question radicale du projet éducatif de l’établissement, de l’institution. Quel est le sens du projet éducatif de l’école républicaine, en ce début de 21ième siècle ? J’ose croire qu’il s’agit de développer l’esprit critique et surtout de donner des pistes à nos élèves pour qu’ils puissent (un jour peut-être) penser différemment des problèmes connus, car le monde est à réinventer, pas à reproduire. C’est bien là le ferment de toute innovation, apprendre à penser autrement, différemment, de manière autorisée au sens d’être véritablement auteur de sa pensée. Par exemple, dans le domaine de la physique, il n’a été possible de penser les cellules photovoltaïques qu’à partir du moment où la lumière n’a plus été pensée comme une onde, mais comme une « grappe » de corpuscules d’énergie. Le problème de la lumière, pensé autrement, débouche ainsi sur d’autres réalités créatrices et non pas seulement reproductrices du même.

Or, la note est basée sur une autre conception de l’apprentissage, elle mesure la capacité à réciter des savoirs, à résoudre des problèmes connus, voire éventuellement dans les classes prépas, à résoudre des problèmes connus très difficiles. La note mesure juste la capacité à ingurgiter du savoir et à le régurgiter, pour employer une métaphore un peu brutale mais parlante. Si notre ambition donc est de former non pas seulement des têtes bien faites mais des individus capables d’organiser le travail et d’avoir un esprit critique, il faut les évaluer autrement, et expliciter le projet éducatif sous tendu. Pour donner plus de valeur à l’évaluation, l’une des pistes pourrait être de demander de réaliser à la fin de l’année un chef d’œuvre sur le modèle des Compagnons (qui peut prendre, par exemple, la forme d’une conférence), c’est-à-dire un travail qui les engage personnellement et sur lequel ils exercent leur réflexivité : qu’est-ce que ce type de travail m’a appris à faire et surtout, à apprendre autrement ?

Comment évaluer les « intelligences multiples » ?

La paternité du terme revient à Howard Garner, chercheur en psychologie cognitive à l’Université d’Harvard. Il a démontré que contrairement à ce que soutient une certaine doxa, il existe plusieurs formes d’intelligence : l’intelligence logico-mathématique, l’intelligence spatiale, l’intelligence interpersonnelle, l’intelligence corporelle-kinesthésique, l’intelligence existentielle, etc. Autrement dit, nous ne sommes pas tous câblés de la même manière et certaines tâches difficiles à réaliser pour les uns paraitront évidentes pour d’autres.

Pour faire un détour par une anecdote qui me semble significative, j’ai rencontré un jour le responsable d’un magasin de jeux qui m’a posé cette question toute simple : qui sont tes enfants ? Parle-moi de chacun d’entre eux… Est-ce que dans ta ludothèque, il y a un type de jeu pour faire gagner chacun de tes enfants ? Est-ce qu’il y a un jeu qui peut permettre à un enfant de 9 ans de gagner la partie face à celui de 14 ans ? Depuis je n’achète mes jeux que chez lui…

Pour revenir à l’école, l’idéal serait donc de mettre en place un système d’évaluation permettant de « faire gagner » tout le monde et surtout de reconnaître les différents types d’intelligence qui sont finalement autant de regards différents (mais tous pertinents à leur manière) sur le monde.

Il reste alors aussi à régler la question du diagnostic : comment repérer les différences entre les individus pour essayer ensuite d’y être au mieux attentif ? S’il faut gérer la masse tout en proposant un modèle individualisé d’évaluation, pourquoi ne pas avoir recours à des tests psycho-métriques. On pourrait citer le test MBTI (tiré de la théorie de Jung et ses 16 grands types de personnalité). Ce test a ses avantages et de très nombreux inconvénients, comme ses cousins. Je suis donc toujours très prudent dans la mobilisation de ces outils, de peur qu’ils ne finissent par trier les intelligences et contribuent à fabriquer « le meilleur des mondes » pour reprendre le titre de ce magnifique ouvrage. Mais l’expérience mériterait d’être tentée, à condition que les enseignants soient bien sûr formés à comprendre et interpréter ce type de test. L’enjeu serait alors de trouver des solutions pour gérer une classe avec des profils hétérogènes, non plus seulement en terme de niveau scolaire, mais en terme de préférences identitaires, avec des « idéalistes », des « réalises », des « entrepreneurs », des « artistes » ? De vous à moi, on reviendrait ainsi à des approche de type coopérative en éducation.

Cette piste n’est pas forcément à prendre comme argent comptant, mais elle a le mérite de bousculer les idées reçues. Car pour mener une vraie réflexion sur l’évaluation, il faut prendre le système et le retourner comme un gant. Il faut pour cela de l’audace, du courage, mais aussi accepter une part de tâtonnement. Mais il en est de l’avenir de nos enfants. Il s’agit de leur prouver que la seule motivation extrinsèque, i.e, la bonne note, ne suffit pas, mais qu’il importe de développer la motivation intrinsèque, i.e., donner (enfin !) du sens à ce que l’on fait.

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