Souvenirs de Nouvelle-Calédonie ou les défis de l’interculturalité

Je me suis rendu il y a quelques mois à Koné, une commune située sur la côte Ouest de la Grande Terre en Nouvelle Calédonie. Dans la partie kanak de l’île. J’y ai rencontré une prof de maths, très investie, très expérimentée et qui pourtant m’a fait part de son plus grand désarroi. Elle se retrouvait face à une classe composée majoritairement d’enfants kanaks pour qui apprendre à compter ou entrevoir l’abstraction des modèles mathématiques n’avaient apparemment aucun sens. Rien dans ce qu’elle pouvait leur apprendre ne faisait écho à leur vie quotidienne. Dans cet espace où la dimension communautaire est extrêmement forte, les savoir-faire sont en effet uniquement basés sur l’empirie. Les caractéristiques d’une bonne pirogue, par exemple, ne se déterminent pas en outil de mesure, mais au regard de sa résistance au fleuve – la pirogue doit avoir la taille qu’il faut pour qu’elle flotte bien sur l’eau. Pas de trace non plus, semble-t-il, de numération dans leur système astral ou dans leur organisation familiale.

Qu’est-ce que veut dire pour un élève d’être obligé d’apprendre un savoir qui lui soit complètement étranger ? Ces formes deviolence symbolique se traduisent généralement par des comportements physiques violents. Ces jeunes sont en rupture avec le monde de leurs anciens, ayant perdu la maîtrise de certains gestes, sans être non plus outillés pour comprendre notre monde occidental et son système de pensée. Ils se retrouvent quelque part dans les limbes d’une mondialisation qui transforme notre planète à un rythme forcé.

Les défis de l’interculturalité

Cette radicalité de l’étrangeté interroge de façon plus générale notre façon de faire face aux défis posés par l’interculturalité. Qu’est-ce que veut dire, par exemple, faire un cours de comptabilité à des chinois qui ont des manières de compter radicalement différentes des nôtres ? Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce ne sont pas seulement des différences formelles mais bien des différences de culture et de vision du monde qui s’opposent. Il suffit de regarder une comptabilité américaine et française pour s’en convaincre : alors qu’aux États-Unis on place les actifs en cash en premier, en France, on classe les actifs du moins volatil (la terre) au plus volatil (l’argent).

Qu’est-ce que voudrait dire, dans ces conditions, mettre un vrai management interculturel en pratique  ? Nous avons en effet tendance à faire de l’objet « interculturel » une discipline à part entière, alors que dans les entreprises c’est l’invention d’une pratique « à manager entre les cultures » qu’il faut essayer de développer. Peut-on inventer des formes pédagogiques visant à construire des représentations du monde communes, tout en respectant les singularités culturelles ? Ou peut être faut-il, au contraire, abandonner cette idée de représentation commune du monde, et apprendre à agir en dehors de ce cadre commun d’action ? Autant de questions qui posent de beaux défis éducatifs à relever !

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One Response to Souvenirs de Nouvelle-Calédonie ou les défis de l’interculturalité

  1. Par rapport au « cadre commun d’action » … Les défis les plus urgents de notre époque montrent qu’il faut bien construire un cadre commun. Il y a des différences culturelles, mais aussi des traits communs anthropologiques et biologiques, car nous appartenons à la même espèce qui cherche à vivre et à prospérer sur une planète commune aux ressources renouvelables mais limitées. Nous avons donc des problèmes en commun, encore que nous ne les problématisons pas de la même manière. Le Monde Occidental considère majoritairement la Terre comme une « chose » (une ressource) tandis que toutes les cultures animistes et shamaniques semblent la considérer comme un être vivant: une vache, une mère, une déesse par exemple. Difficile de dire qui a raison, car il s’agit ici de langages différents. Traduire étant trahir (en partie), on perd l’aura affective de l’image si l’on dit qu’une vache n’est rien d’autre qu’une ressource pour l’homme et que l’on réduit la richesse des mythologies à une pensée abstraite. L’affectif est important, car il peut guider notre action parfois plus sûrement qu’un calcul abstrait. Si la terre est notre mère commune, il va de soi que nous devons prendre soin d’elle quand elle est fatiguée (épuisée). Pour se retrouver sur des solutions communes face à des problèmes planétaires, il faudra sans doute apprendre à respecter nos cultures très divers et entrer dans un dialogue où personne ne cherche à écraser l’autre ou à le mépriser comme « inférieur ». Les contributions des tous sont nécessaires et bienvenues pour relever les défis à relever. Il faudrait former certaines personnes pour le métier de « facilitateur de dialogue interculturel » pour ne plus perdre du temps précieux. Une telle personne aurait une culture anthropologique, philosophique, psychosociologique et mytho-poétique , mais aussi d’économie politique. Elle saurait écouter, formaliser, communiquer et négocier. Il y aurait peut-être aussi une version « manager interculturel » pour faciliter des mises en œuvre de projets planétaire dans le temps. Un vaste chantier de réflexion …

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