Créer des espaces numériques pour se dire

Dans la continuité de mon précédent billet sur le campus numérique (à retrouver ici), je voudrais évoquer une expérimentation que nous voulons mettre en place au sein de l’ESCP-Europe pour garder un lien avec nos anciens étudiants, devenus cadres dirigeants. L’idée est de créer une plateforme numérique sur le modèle d’une ruche où chacun peut déposer ses contenus dans autant d’alvéoles qu’il est possible d’en imaginer. Si on file la métaphore jusqu’au bout, cela signifie aussi que chaque contenu est relié aux autres sous une forme réticulaire, constituant potentiellement autant d’échos à une expérience individuelle.

S’appuyant sur cette architecture complexe que permet les outils numériques, il s’agit de proposer aux managers de transposer sous forme romancée une situation-problème rencontrée dans leur quotidien. Le détour par la fiction se révèle en effet souvent très fructueux tant il permet d’accéder à une forme de réalité augmentée. Ainsi l’insistance sur tel détail ou le caractère de tel personnage permet de faire apparaître des points de tension qui auraient pu rester sous silence dans un « reporting » classique.

« Racontez-moi une situation-problème ! »

D’ailleurs, il est parfois saisissant de constater que face à ce type de consigne très peu cadrée (« racontez-moi une situation-problème ! »), certains managers se retrouvent fortement déstabilisés et se contentent de reproduire le copié collé du powerpoint d’une de leurs dernières réunions stratégiques. Pour une grande majorité d’entre eux, ils n’arrivent pas à être auteurs de leur être managérial, à déployer une situation, i.e. à en faire émerger le sens intrinsèque.

Certes, il est difficile d’être pleinement à l’écoute de ce qui fait expérience pour nous, si dans « expérience » on faire entendre le mot « poros/poreux », i.e. ce qui nous a traversé, ce qui est enfoui au plus profond de nous-mêmes. Or sous couvert de pudeur, cette résonnance intérieure n’est bien souvent jamais révélée. Pour pallier cette excessive réserve, nous faisons le pari que ce type de plateforme numérique peut précisément devenir un espace bienveillant de partage des fragilités, ne serait-ce parce qu’elle instaure de la distance entre les corps physiques, voire même peut protéger par des formes d’anonymat.

Ce travail sur soi doit être aussi facilité par l’attention des professeurs-chercheurs dont la tâche est de relever régulièrement les alvéoles de la ruche. Dans la droite ligne de cette démarche de recherche-action qui nous est chère, l’idée est de nourrir les débats en apportant des articles de recherche problématisés permettant d’échanger, de déconstruire les allant de soi, etc. Nous avons coutume avec ma collègue Marlis Krichewsky de mobiliser deux types de concepts pour décrire ce que la recherche peut apporter à l’expérience : les concepts sensibles (Glaser et Strauss) qui permettent par l’émotion d’ouvrir sur le monde et les concepts seuils (1) qui permettent de faire percevoir le décalage qui peut exister entre ce qui est perçu, vécu et ce qui pourrait être analysé différemment en déplaçant le regard. L’ambition d’une telle plateforme numérique serait donc de réussir à mêler les deux pour aider les managers à dire et surtout à se dire. L’expérimentation est en passe d’être conduite, rendez vous en juin prochain pour l’évaluation !

(1) Meyer, J.H.F. and Land, R. (2005) Threshold concepts and troublesome knowledge (2): epistemological considerations and a conceptual framework for teaching and learning, Higher Education, 49 (3), 373-388.

 

Be Sociable, Share!

Leave a Comment

Filed under numérique

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *