Un seul mot d’ordre : oser expérimenter

Dans le cas d’un projet de recherche, nous travaillons actuellement avec des managers de haut rang sur un dispositif d’exploration. En deux mots, l’enjeu pour le grand groupe auquel ces managers appartiennent est de comprendre comment l’apprentissage et l’intégration des dynamiques modernes de l’innovation frugale, sociale et numérique peuvent permettre de faire émerger des nouvelles valeurs à défendre et de nouveaux mondes à explorer.

Ces managers extraits, voire « arrachés » de leur contexte opérationnel habituel, ont eux-mêmes décidé de s’installer au Centre de Recherche Interdisciplinaire de mon collègue François Taddei. Pendant un an (au moins !) ils vont devoir mettre à profit ce temps libéré des contraintes et obligations opérationnelles pour réfléchir. D’emblée, les premières questions angoissantes sont arrivées : Comment créer sa propre feuille de route ? Quoi chercher ? Avec quel(s) objectif(s) ? Ces managers se sont retrouvés dans une position d’autorisation (à dire, à faire) qui par l’immense liberté qu’elle procurait s’est révélée pour certains complètement paralysante. Certains se sont alors retournés vers l’équipe des chercheurs qui accompagne ce projet, avec une certaine véhémence : « vous les chercheurs, vous devez nous dire ce que l’on doit faire, vous devez nous guider ! ». Quand nous avons tenté d’expliquer la différence qui existe entre « guider » et « accompagner », le ton est encore monté d’un cran.

Force est de constater que ces managers, pourtant fort efficaces dans leur travail, n’ont probablement jamais appris à être vraiment auteurs. Toute leur (brillante) scolarité, ils ont appris ce qu’on leur proposait d’apprendre : les matières (physiques, maths, etc.), les sujets d’exposés, etc. tout était à l’avance décidé pour eux et ils s’y sont conformés en bons élèves qu’ils ont toujours été. Ils ont ainsi toujours été de bons apprenants, des agents de leur apprentissage, tout au mieux des acteurs quand quelques marges de manœuvres leur étaient laissées par la subtile ingénierie pédagogique, mais ils n’ont jamais eu l’occasion d’être auteurs de leur parcours d’apprentissage.

 

Un enjeu politique

Or dans le cadre de ce projet, malicieusement baptisé par les participants « bac à sable », nous leur offrons précisément la possibilité de chercher eux-mêmes ce qu’ils ont envie, en acceptant tout l’inconfort de cette posture nouvelle. Les seuls objectifs sont d’explorer, d’aller se perdre, de fixer des lignes … pour mieux ne pas les suivre. L’idée est ainsi de mettre en pratique le fameux principe de la sérendipité : trouver ce que l’on ne cherchait pas ! Pour reprendre la belle expression de Nicolas Go, on pourrait dire que nous leur permettons non plus d’entreprendre avec méthode mais bien d’entreprendre en cherchant la méthode.

Notre rôle « d’accompagnateurs d’autorisation » consiste à nourrir leurs réflexions en les écoutant, mais aussi en leur faisant découvrir un réseau d’amis explorateurs-auteurs qui ont inventé des lieux porteurs de sens et de valeurs plurielles. Notre enjeu est de tout mettre en œuvre pour que ces managers réussissent cette véritable conversion identitaire vers l’autorisation en un temps record, sans que cela ne leur fasse pour autant violence. Pour paraphraser Jiddu Krishnamurti, il faut qu’ils apprennent à se libérer du connu, à s’en émanciper. Dit autrement, ils doivent apprendre à désapprendre et à développer de l’intelligence connective, pour reprendre les propos de mon collègue Thierry Curiale (qui travaille chez Orange). Cela revient aussi à lâcher ce mythe de l’excellence qui est finalement destructeur, comme l’avait très bien repéré ma collègue Nicole Aubert (Nicole Aubert, Vincent de Gaujelac, Le coût de l’excellence, Seuil, Paris, 1991). Il faut oser, évaluer, corriger…

Cette nécessaire conversion du regard me semble répondre à un enjeu politique de taille. Comment en effet, dans cette période de fort chômage, réussir à former des futurs dirigeants capables de piloter des entreprises qui doivent s’adapter ? Le défi posé à nos business schools pourrait se résumer en cette formule : nous devons réussir à former des auteurs de leur agir managérial et pas seulement des agents appliquant des soit-disant « best practices ».

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3 Responses to Un seul mot d’ordre : oser expérimenter

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