Apprendre prend du temps… Et désapprendre encore plus !

J’ai déjà parlé ici de l’expérience que nous menons actuellement au sein du Centre de Recherche Interdisciplinaire (CRI), dirigé par François Taddéi, avec des managers d’un groupe industriel et malicieusement intitulée par les participants eux-mêmes « bac à sable » (article à retrouver ici). Pour résumer, nous leur proposons d’être extraits de leur quotidien pour leur offrir le temps de (se) poser des questions sans forcément espérer trouver des réponses. Cette invite aussi simple qu’elle puisse paraître est en réalité hautement subversive pour des opérationnels habitués à être évalués sur leur capacité à agir vite. Au fil des mois, nous nous sommes transformés en un vaisseau exploratoire qui avance en tâtonnant. Ce processus prend du temps et requiert toute la confiance du commanditaire. Or si le programme a commencé sous des auspices encourageantes, il faut désormais s’ingénier à le défendre auprès d’un management beaucoup plus sceptique.

En la matière, notre argumentaire tient en peu de mots : la force d’un grand groupe industriel se mesure, peut-être aujourd’hui encore plus qu’hier, par sa capacité à innover. Pour ce faire, il importe de décaler le regard afin de se donner la chance d’explorer toutes les possibilités de rebonds. Le plus grand des défis est alors de réussir à allier une approche de la planification – qui facilite les reporting et les évaluations ! – avec une approche de l’exploration – qui est nécessairement plus aléatoire. Dans le champ de la pédagogie, nous nous retrouvons souvent confrontés au même dilemme : Comment justifier auprès d’une institution qui doit respecter un cadre de formation et un certain nombre de référentiels, l’importance d’une pédagogie du tâtonnement qui soit à l’écoute du désir des apprenants et dont les effets sont, par définition, in-mesurables ? Nous revenons toujours à cette incontournable question de la distinction entre contrôle et évaluation.

Invisibilité des méta-compétences

Il est de coutume désormais de classer sous le terme de « méta-compétences », l’ensemble des savoirs qu’il s’agit de transmettre à l’apprenant afin d’espérer qu’il devienne auteur de son apprentissage. En développant son esprit critique, sa réflexivité, sa capacité à expérimenter et à apprendre de ses erreurs… La démarche vise ainsi à transformer fondamentalement la posture de l’apprenant. Or, il est impossible de traduire ces méta-compétences en euros dégagés, ni même en unités de savoir dans un programme de formation !

Pour revenir au programme « Bac à sable », les débuts ont été, pour être honnête, très difficiles. Dans leur très grande majorité, les managers ont ainsi été fortement déstabilisés par cette injonction que nous leur adressions à problématiser les situations-critiques qu’ils rencontraient au quotidien. Six mois après, au moment d’un premier bilan d’étape, leur attitude a pourtant radicalement changé. Ils ont compris que ce travail mené ensemble dans un climat de bienveillance, n’avait pas pour objectif de trouver une solution immédiate à un problème, mais bien d’apprendre à le reformuler. Si on s’en réfère aux travaux du docteur Jacques Fradin, spécialiste des neuro-sciences, le changement d’habitudes fortement ancrées dans le cerveau humain – comme celle d’arrêter de fumer ! – s’inscrit obligatoirement dans le temps long. Il en est de même – voire plus encore – quand il s’agit de désapprendre des manières d’apprendre inculquées depuis l’enfance.

Avec Herminia Ibarra, professeur en théorie des organisations à l’INSEAD, on pourrait même parler de « conversion identitaire » pour désigner ce changement de posture. Quitte à postuler l’existence d’un décalage entre la « conversion identitaire » effective – celle du manager qui se pose des questions – et l’image sociale renvoyée – celle du manager qui agit. Dans un article récent paru en Janvier-février 2015 dans la Harvard Business Review, Herminia Ibarra invite d’ailleurs à ne pas se laisser submerger par une culpabilité d’authenticité. « Fake it ’til you make it », assure-t-elle. Si la version cynique de ce slogan pourrait être : Soyez un imposteur ! La version émancipatrice serait : Ne soyez pas paralysé par le changement… Osez et le reste viendra !

Aller à l’école comme à la salle de gym

Quelle(s) leçon(s) en tirer pour notre système éducatif ? D’abord qu’il est important d’inscrire toute démarche d’apprentissage dans le temps long. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, comme c’est trop souvent le cas, surtout au primaire ou dans le secondaire, d’étirer en longueur les programmes ! Le temps passé à l’école paraît en effet aujourd’hui, bien peu rentabilisé. Quand on pense que dans le monde de la musique, les master-class durent rarement plus de 25 minutes… mais que les artistes-participants témoignent du fait qu’il leur faut ensuite un semestre pour intégrer toute la richesse de la leçon ! Ça laisse rêveur… J’aime bien d’ailleurs l’idée de Margaux Pellen du CRI d’imaginer une école à laquelle on se rendrait comme à une salle de gym une fois par semaine pour y recevoir des connaissances qui percoleraient entre deux séances. Il s’agirait ensuite de réfléchir à la manière de travailler entre deux entraînements et au rôle que pourrait jouer les profs à la manière de coachs sportifs proposant à chacun un suivi adapté.

Dans cette optique, les nouvelles technologies pourraient nous aider à penser un modèle intégrant la formation de masse. Si nous parvenions ainsi à économiser du temps dans la transmission de certains savoirs et si les entraînements pouvaient être accompagnés par des technologies bien pensées, nous pourrions rêver qu’il soit un jour possible de davantage désynchroniser les rythmes des apprentissages. Les enseignants pourraient alors devenir de véritables tuteurs de communautés d’apprenants, au service de la réussite de tous.

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Filed under compétences, innovation, numérique

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