Ce que ces cartes permettent de dire (2)

Je voudrais poursuivre la réflexion initiée lors de mon précédent billet sur les cartes que Florian Mascio a réalisé en compilant l’ensemble des billets publiés dans ces colonnes depuis deux ans (billet à retrouver ici). Ces cartes sont comme des mandalas qui permettent une réflexion méditative sur l’objet. Les questions émergent à mesure que le chercheur se perd dans leur observation : Pourquoi telle sphère n’est-elle pas reliée à telle autre ? Pourquoi tel mot se retrouve à la périphérie ? Quelle signification donner à tel trajet sous-jacent que l’on peut tracer entre les mots ? La machine nous aide ainsi à repérer des surfaces de contact avec l’inconnu et à générer des questions. Les cartes en fil sont particulièrement heuristiques (à l’inverse de la représentation en « foam tree » dont les formes orientent parfois trop l’interprétation), car elles ont une forme esthétique, signifiante et fonctionnelle, i.e. lisible.

[Comme par exemple, cette carte construite avec l’indice de Jaccard/Cliquez sur le lien pour obtenir le pdf et pouvoir zoomer]

Dans le travail que je mène avec Florian Mascio sur ces cartes, nous sommes complémentaires. Durant tout le travail de recueil des données, je suis en empathie avec le terrain, puis c’est au tour de Florian de se retrouver en empathie avec ses cartes à force de les regarder se faire et se défaire. Nous construisons ensuite une analyse à deux regards, multipliant les aller-retour pour encourager la prise de recul.

La carte permet de dire l’indicible

Ces modélisations offrent la possibilité de cartographier ce qui généralement n’est pas audible dans une organisation. Il nous est, par exemple, déjà arrivé d’utiliser ce type de représentation dans le cadre d’une analyse textuelle d’un forum de discussion mis en place en interne par un grand groupe. Nos cartes ont ainsi permis de proposer des analyses sémantiques inédites en composant des phrases imaginaires à l’aide de mots-clés qui, si elles n’avaient jamais été textuellement énoncées, étaient bien représentatives de l’état d’esprit des participants au forum. Ils s’y sont eux-mêmes qui tout à fait retrouvés.

D’une manière générale, le modèle symbolique que représente la carte est un formidable objet intermédiaire de gestion. Un tel outil permet ainsi de faire émerger un diagnostic sur l’organisation sans que les porteurs de ce diagnostic en interne ne soient directement visés. Certains messages deviennent alors recevables. J’ai en tête un cas où nous menions une enquête dans un grand groupe : le terme « management vieillissant » est soudain apparu sur l’une de nos cartes comme dominant. Personne n’aurait en interne osé formuler un tel constat, et pourtant à travers l’étude fine des bruissements de l’entreprise que nous avions récoltés, c’était bien ce qui ressortait. Dans ce cas là, le politiquement incorrect a enfin pu être audible, car c’est la cartographie qui portait le scandale. On retrouve ici à l’œuvre les bienfaits de la pédagogie du détour.

Des points de vigilance

D’abord, il important de se rappeler que « la carte n’est pas le territoire ». Une fois encore, il n’y a pas plus de vérité dans ces outils que dans le propos même des acteurs/auteurs. Il s’agit simplement de fabriquer de nouvelles questions sur des échantillons qu’une analyse qualitative, réalisée « à la main », ne permettrait pas de prendre en charge. Nous travaillons à l’heure où j’écris ces lignes sur des fichiers de 5 000 données qui font apparaître un premier réseau de 9000 croisements. On commence à approcher ici les dimensions du « big-data ».

Ensuite, il intéressant de se demander, comme me le suggérait dernièrement mon ami René Barbier, pourquoi ces cartographies occupent aujourd’hui l’espace ? En reprenant une de ses questions favorites : il s’agirait de se demander quel est l’imaginaire social qui se cache derrière ces outils et quel est l’impensé de ces représentations. Derrière cette apparente innovation, où se cachent les dynamiques de reproduction « du même » ? Le débat est ouvert !

 

 

 

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Filed under pédagogie

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