« Ma thèse en 180 secondes » : une bonne idée, mais…

Ce concours, co-organisé par le CNRS et la Conférence des présidents d’université, qui consiste à présenter le fruit d’un travail de thèse nécessairement long et complexe en seulement 180 petites secondes [à retrouver ici], connaît un succès grandissant. L’enthousiasme est perceptible tant du côté des jeunes docteurs qui s’inscrivent nombreux aux sélections régionales que du côté du public. La finale internationale qui a vu s’affronter de jeunes chercheurs francophones devant un jury présidé par le mathématicien Cédric Villani, a ainsi récemment réuni plus de 800 personnes à La Sorbonne ! [voir à ce propos cet article du Monde].

Pour le jeune thésard, l’exercice nécessite un travail louable de synthèse et une maîtrise des techniques de communication de base. L’article du Monde révèle ainsi que le gagnant de l’édition internationale 2015, le Belge Adrien Deliege s’est entraîné 150 fois devant son miroir pour réussir à vulgariser sa thèse consacrée à l’analyse statistique des variations du phénomène climatique El Niño. Outre le gros stress que procure ce type d’exercice sur le moment, c’est une façon ludique de préparer nos jeunes chercheurs aux formats types TEDx. La première fois que j’ai dû moi-même réaliser une telle conférence, je me suis retrouvé confronté à de nombreux problèmes techniques… que j’aurais pu/dû anticiper !

Ce type de manifestation est aussi exemplaire, en ce qu’elle permet de rendre les disciplines scientifiques plus abordables, voire plus « sexy ». En espérant que le grand public en retire une certaine culture générale. Il est en effet parfois étonnant de voir à quel point les travaux menés en catimini par les plus grands chercheurs ne sont pas du tout diffusés. J’ai, par exemple, l’habitude quand j’interviens devant des amphis de contrôleurs de gestion de leur proposer de choisir parmi des définitions académiques de leur métier – dont certaines datent de plus d’un demi-siècle ! -, celle qui leur semble décrire le mieux leur métier. En l’occurrence, c’est généralement une définition datant de 1965 qui est massivement choisie… Preuve que la recherche contemporaine en management n’est pas très visible, ni audible ! Si le format de « Ma thèse en 180 secondes » permet de démocratiser nos recherches… je ne peux qu’y souscrire !

Toutefois, je mettrais un bémol à cette série de louanges ! Il me semble en effet que derrière la virtuosité de l’exercice se cache un impensé : ce type de concours participe et renforce l’imaginaire de la vitesse et du zapping qui nous impose déjà son tempo au quotidien (je renvoie ici au livre très instructif de Hartmut Rosa, Accélération). Il est heureux de constater que dans ce contexte, il soit encore possible de passer trois ans de sa vie à accepter de se perdre, de ne pas contrôler, de faire confiance à la sérendipité – cet art de trouver ce que l’on ne cherchait pas… Si pendant trois minutes, ces jeunes chercheurs réussissent à formuler un récit si captivant, c’est bien parce que derrière eux ils peuvent se prévaloir de 3 ans, voire plus, de travail ardu et joyeux. Alors vive les résumés de thèse, mais sans toutefois oublier que la lenteur est une vraie valeur éducative. Et il faudrait veiller à ne pas l’oublier dans l’euphorie de l’instant.

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