Pourquoi l’école produit des « sur-performeurs anxieux » ?

Quand mon amie Thanh Nghiem évoque son passé de « partner » chez MacKinsey (une grande société de conseil en entreprise), elle se rappelle avoir été une parfaite « anxious over-achiever », c’est-à-dire une « sur-performeuse anxieuse ». Elle se rendait alors souvent au travail la peur au ventre, craignant toujours de ne pas être à la hauteur, et développant, de ce fait, des trésors d’énergie pour aller au delà des résultats demandés et pour, perpétuellement, essayer de se surpasser.

Il est facile de comprendre pourquoi certaines entreprises raffolent de ces profils : ils sont excellents et facilement manipulables du fait de leurs anxiété chronique. D’ailleurs, cette discussion aurait été banale si le lendemain je n’avais pas passé plus de deux heures à rassurer ma fille, elle-même ultra-anxieuse. Quasi en pleurs, elle me disait alors craindre d’être sévèrement sanctionnée pour l’oubli de son cahier de liaison. J’ai alors compris à quoi servait le collège : à fabriquer des « anxious overachievers » ! Je suis même quasi-certain que la France détient le record du mal au ventre à l’école !

Quelques jours plus tard, on a célébré en famille le premier 8 /20 de ma fille, car elle avait enfin accepté – quoique là encore, en pleurs – de ne pas savoir. Elle s’était détachée de cette exigence mortifère d’excellence sur les notes. A l’image de Zoé Barbé – dont j’évoquais l’article lors d’un précédent billet [à retrouver ici] – je me demande à quoi sert cette école qui s’ingénie tant à fabriquer des surdoués… qu’elle contrôle, voire supprime, tout espace de débat. Le problème, c’est que, trop souvent, l’école oublie d’être un lieu où on analyse, pour ne s’intéresser qu’à la manière dont il est possible de faire mieux. Dans cette optique, il ne s’agit pas de susciter le désir, mais de tout mettre en œuvre pour que l’élève respecte la figure d’autorité incarnée par l’enseignant.

Or seule une situation de déséquilibre – quand tout n’est pas su/prévu/connu à l’avance – permet l’émergence d’un esprit critique. L’enseignant doit alors accepter de prendre des risques, ce que beaucoup d’entre nous ne sont pas prêts à faire. Sans doute est-ce pourquoi il est encore si difficile aujourd’hui d’être intempestif à l’école ! Je suis heureux de savoir que des espaces comme le Centre de Recherches Interdisciplinaires de mon ami François Taddéi existent pour recueillir ces élèves qui se vivent comme anormaux… alors que c’est simplement le système dans lequel ils sont insérés qui créé des situations anormales. Je ne peux ici m’empêcher de citer la phrase célèbre de Jiddu Krishnamurti : « être adapté à une société malade n’est pas un signe de bonne santé » !

3 Comments

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3 Responses to Pourquoi l’école produit des « sur-performeurs anxieux » ?

  1. Malheureusement, ces enfants « bons élèves », qui s’échinent à faire toujours plus, seront confrontés à une société qui n’a presque plus à leur proposer le cadre dans lequel ils peuvent exprimer leur identité de bons petits soldats héroïques. « L’emploi est mort » disent Bernard Stiegler, Dominique Méda et beaucoup d’autres analystes de la société post-moderne. Ce qui sera vraiment nécessaire, ce sont l’imagination créative, l’intelligence de la situation, une grande agilité et l’esprit d’initiative et puis la capacité de travailler avec d’autres dans toutes sortes de constellations et sur des modes très divers. Le système éducatif français actuel prépare les élèves « bons » comme « mauvais » à aller droit dans le mur. Heureusement pour nous tous, il y a des êtres qui se forgent un destin à la marge du système et d’autres qui développent les capacités requises par le 21ème siècle plus tard, une fois débarrassés de l’obligation scolaire.

  2. Vous rappelez l’esprit « Marie-Antoinette  » :  » s’ils n’ont pas de pain qu’ils mangent de la brioche!  » oui cette école française aspire au mieux et pourquoi pas faire que tous puissent penser « être des surdoués  » les moments de réussite donne cette sensation même au plus défavorisés . Célébrer un 8/20 est une coquetterie et un luxe de privilégié assis à la bonne place .Issus de l’émigration ,quelque soient les époques , nous prenons l’école française avec ses imperfections certes mais avec la plupart du temps sa force d’intégration .En son corps existent des esprits positifs , ils font la qualité de ce pays (il faut regarder au -delà des frontières pour mesurer ce que nous avons et quand on vient d’ailleurs ,on sait voir et apprécier) tout ne sera jamais parfait à 100% mais certains propos frôlent l’indécence…

  3. Patrick Fauconnier

    Merci cher François Fourcade de redonner un coup de jeune au bouquin que j’ai pondu il y a dix ans : « La Fabrique des Meilleurs » ( Seuil)
    J’accusais l’école francaise d’être une raffinerie qui trie et élimine au lieu d’être une pépinière dans laquelle on aide les talents à éclore. Je disais aussi que dans une école où la notion de rang passe avant la notion de savoir, l’autre est perçu comme une menace. Ce qui instille très tôt dans les jeunes cervelles une détestable perception de son prochain. Et enfin que cette école génère des élites méprisantes parce que, étant le produit du mérite républicain, pour elles, les « déchus » de l’école n’ont eu « que ce qu’ils méritent ». Et voilà pourquoi le « deuxième chance » ( formation professionnelle continue) a toujours été laissée en jachère chez nous (cf chômage) malgré 30 milliards dépensés par ans. Ce que vous écrivez confirme que rien n’a changé en une décennie dans l’approche française de l’école, triste constat. J’abonde dans votre remarque sur notre record du monde de mal au ventre. Il existe même chez nous un syndrome de phobie scolaire qui commence à être reconnu par le corps médical. Le contre exemple c’est Montessori ( très développé dans les pays scandinaves) où les élèves vont à l’école avec bonheur. On changerait la société française ( si conflictuelle et acrimonieuse) ainsi que le climat au travail si on décidait d’en finir avec cette approche de l’école. Mais n’a-t-on pas l’école qu’on mérite ? C’est le problème de l’oeuf et la poule: faut il commence par changer l’école pour changer la société ou l’inverse ?

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