« Quand l’enseignant se retrouve en concurrence avec le SMARTPHONE ! »

Peu d’enseignants-chercheurs ont poussé la réflexion sur l’innovation pédagogique aussi loin que Mélanie Ciussi, Docteur en Sciences de l’Education et professeure en Knowledge Management & technologies digitales à SKEMA Business School. Voici son regard sur la révolution qui s’annonce et que les établissements doivent prendre en compte obligatoirement. C’est une question de survie !

 Selon vous, l’enseignement supérieur vit une révolution pédagogique mais aussi digitale. Les grandes écoles doivent changer pour survivre et rester légitimes. Pourquoi ?

Nous avons hérité d’une approche d’enseignement traditionnelle qui date de plusieurs siècles, où les enseignants sont dans une posture de transmission du savoir vers l’élève. Or toutes les recherches en sciences de l’éducation démontrent  que cette approche est révolue. Elle ne nous permet plus de former les futurs managers créatifs et adaptatifs dans un monde qui change très vite. Ces nouveaux savoir-faire, liés notamment aux comportements,  ne peuvent pas être acquis dans une approche transmissive sur les bancs d’école .

D’autant que les nouvelles générations digitales ont des attentes plus spécifiques dans la mesure où ils consomment beaucoup d’informations et s’expriment énormément. Leurs usages du digital et leur rapport à l’image sont donc très avancés par rapport aux générations Babyboom ou X. Ils poussent très fortement les enseignants à enseigner différemment. Aujourd’hui, ils nous le disent très clairement et leur hantise ce sont les Power Point ou les amphis qui durent des heures ! L’enseignant se retrouve en concurrence avec le Smartphone, dans la poche de l’étudiant, et Il y a un fort risque de décalage entre la manière d’enseigner et les attentes des jeunes.

Mais pourquoi donc parler de survie pour vos établissements ?

Nos grandes écoles doivent prendre la mesure de ce phénomène dans les prochaines années. C’est une question de survie : les étudiants n’accepteront plus de payer des frais de scolarité très élevés (aux Etats-Unis, il faut s’endetter parfois sur 20 ans pour financer ses études !) pour simplement s’assoir dans une salle de cours face à un prof. Et ils pourraient bien déserter le banc de l’université si elle ne s’adapte pas également.

Alors justement : quelles sont les nouvelles attentes de la génération zapping, appelée aussi « Y Generation » ou « Millennials » ?

Ils attendent de leur enseignant des stimuli visuels, à l’instar de ceux qu’ils reçoivent tous les jours : images, vidéos, animations… D’autre part, il est impératif de capter leur attention pour qu’ils ne se détournent pas de l’enseignement au profit de facebook. Favoriser l’interaction humaine, type classe inversée, est donc désormais souhaitée. Il faut susciter des débats, poser des questions, interagir, etc. En ce qui me concerne, je pratique l’active learning, c’est-à-dire mettre toujours l’étudiant dans l’action , grâce à une tâche à réaliser. Les temps de mémorisation ou de concentration étant limités, à nous de construire des séquences courtes pour être efficaces.

Les cours magistraux, c’est donc « has been » ?

Le cours magistral de 3 h, c’est fini. Je pense qu’il est aujourd’hui préférable d’enchainer des séquences de 20 mn variées durant deux heures,  avec un objectif associé systématiquement : répondre à une question, faire un exercice, une revue de presse, une synthèse, etc. Je constate d’ailleurs que toutes les disciplines se prêtent volontiers à un découpage comme cela. Y compris pour les sciences dures ou les apprentissages complexes.

Mais vos « nouveaux » étudiants sont connectés en permanence. C’est bien ?

C’est la réalité ! Notre défi consiste aussi à leur apprendre à ne plus être connecté systématiquement pour écouter. Pour nous les enseignants, le challenge sera de jongler entre des moments sans technologies et d’autres avec la tablette ou le smartphone.

Pédagogie active, interaction,  jeu, collaboration… vous mettez quoi derrière ces concepts ?

Les yeux des étudiants commencent à briller quand je les mets dans une situation réelle ou dans l’action. S’ils sont acteurs et responsables, ils sont nettement plus intéressés. Si en plus il y a des récompenses, la motivation  voire l’intérêt pour le cours augmente.  Il faut donc des formats d’apprentissage ou d’évaluation sous forme de jeu pour renforcer l’intérêt de nos contenus. Le Smartphone a rendu le jeu central dans la vie des étudiants.

Tout cela annonce-t-il une vague d’investissements sans précédent ?

Pas uniquement dans les technologies. Je pense qu’il faut changer nos méthodes d’enseignement… très rapidement. C’est avant tout une question culturelle.

 

 

Mélanie Ciussi

Docteur en Science de l’Education, Mélanie Ciussi est professeure en Knowledge Management & technologies digitales à SKEMA Business School. Spécialiste dans les modes d’innovation pédagogiques et mobiles, elle a notamment remporté le prix ARTS d’Apple en 2011 (programme de soutien à la recherche). Elle a également dirigé un projet de recherche sur les serious games pour le Ministère de la Recherche pendant 2 ans. Dernier livre : « Moocs and Flip, what’s really changing » ACPI, 2015

This entry was posted on Lundi, mai 11th, 2015 at 9:00 and is filed under Interview. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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