Lettre ouverte au secrétaire d’Etat à l’Enseignement Supérieur et à la Recherche

Cela fait bien longtemps que ce blog n’a pas été alimenté. Je vais donc relancer la machine en reprenant ici, tout en l’agrémentant de diverses façons, une tribune que j’avais soumise au Monde et qui a été publiée récemment en ligne. En effet, les contraintes de place dans une tribune n’ont pas lieu dans un blog, et permettent donc d’éclaircir ou d’approfondir certains points.

 

Le budget de la Recherche et de l’Enseignement supérieur a, une fois n’est pas coutume, récemment fait parler de lui dans les médias: coupe annoncée de 256M€ suivie de rétropédalages successifs (le dernier en date concernant l’annulation, il y a quelques heures, de la ponction de 134M€ sur les crédits des organismes de recherche sans que l’on sache très bien ce qu’il advient des autres 122M€, notamment la part concernant les Universités). Quoi qu’il en soit, la situation reste pour le moins morose dans les laboratoires.

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Postes de Maîtres de Conférences: pression disciplinaire.

On reparle dernièrement de l’insertion professionnelle des docteurs (rapports de la Cour des Comptes et de l’IGAENR).

Pour coller, pour une fois, un peu à l’actualité et faire suite à mes précédents billets sur le doctorat et l’emploi des docteurs, je vais ici me concentrer plus en détails sur l’emploi universitaire et plus précisément les postes de Maître de Conférences (MCF). Notamment, je voudrais ici m’intéresser à la pression sur ces postes: nous avons vu précédemment que, en global, il y avait en gros 1200 nouveaux postes de MCF pour 12000 nouveaux docteurs par an.

Mais qu’en est-il discipline par discipline?

On peut commencer par regarder au niveau des champs disciplinaires. Si je me sers des sources données dans les articles suscits pour obtenir le nombre de docteurs par grand champ disciplinaire en 2012 (je n’ai pas réussi à trouver l’info sur plusieurs années), et que je moyenne le nombre de postes ouverts au concours* sur les deux dernières années (2015 et 2016) pour ces mêmes champs, j’obtiens le graphe suivant (cliquer sur les graphes pour les agrandir):

 

nb docteurs vs nb postes 2

 

 

On a environ 440 nouveaux postes (MCF) en Science et Santé pour 7800 nouveaux docteurs, 540 nouveaux postes en LSHS pour 2800 nouveaux docteurs, et 280 nouveaux postes en Droit/Eco pour 1600 nouveaux docteurs.

Pour nuancer cela, on peut ramener à la population étudiante: en termes de taux d’encadrement tels que défini la aussi dans les articles précédents (voir lien plus haut, pour les sources également), si le taux d’encadrement toutes disciplines confondues est de 1 enseignant-chercheur pour 16 ou 17 étudiants, il est de 1 pour 32 en Droit/Eco, 1 pour 20 en LSHS et 1 pour 10 « seulement » en Sciences et Santé.

 

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Chiffres sur le doctorat, une brève analyse personnelle

Reprenons quelques chiffres clés (détaillés ici) sur les doctorants et les docteurs.

En 2012,

63500 doctorants inscrits, dont 31000 en Sciences, Staps et Santé (SSS), 21000 en Lettres, Sciences Humaines et Sociales (LSHS) et 11000 en Droit/Eco*.

Environ 42000 doctorants sont financés spécifiquement pour la préparation à temps plein de leur doctorat (via un contrat doctoral ou équivalent – dont 28000 pour les SSS seules ), 12 à 13000 sont « salariés » sur un emploi autre (par exemple, enseignants du secondaire), et 9 à 10000 n’ont aucune source connue de financement**, dont environ 7000 pour les LSHS seules (soit 1/3 des doctorants de ces disciplines).

 

12200 doctorats ont été décernés, 7800 en SSS, 2800 en LSHS et 1600 en Droit/Eco.

La durée moyenne des thèses est de 49 mois, soit 4 ans, mais elle est de 42 mois en SSS (3.5 ans) et de plus de 60 en LSHS (> 5 ans).

Le taux d’abandon global est d’environ 25%, mais il est de 5% pour les SSS et de 40% pour les LSHS.

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Du taux d’encadrement à l’Université.

Avant de reprendre les réflexions sur le doctorat en France et sa valorisation, je voudrais revenir brièvement sur les effectifs enseignants-chercheurs et étudiants à l’Université, et notamment l’évolution du taux d’encadrement (défini « naïvement » comme le nombre d’étudiants par enseignant-chercheur -titulaire et non titulaire-, sans prendre en compte les vacataires par manque de données fiables au cours du temps*). Il s’agit d’un article ouvert: l’interprétation de certaines données m’apparaît délicate, je sollicite donc l’avis des lecteurs. Soit pour leur avis, soit pour me communiquer d’autres jeux de données complémentaires, qui rendraient l’analyse plus claire.

 

On obtient, concernant le taux d’encadrement, ce graphe (les points sont de couleurs différentes car ils proviennent de jeux de données différents. Le recoupement en 2000 semble indiquer que les deux jeux de données sont comparables):

évolution taux d encadrement 1980-2015

 

 

Donc, si l’on regarde les chiffres uniquement sur les 5 dernières années, du à une stagnation des effectifs enseignants et une augmentation assez forte des effectifs étudiants, on voit que le taux d’encadrement augmente à une cadence qui peut paraître dangereuse (de 1 EC pour 15 étudiant à 1 EC pour 17.5 étudiants, grosso modo).

Mais si l’on regarde sur des échelles de temps plus longues, on voit que la situation en 2010 était un minimum sur les 40 dernières années, et que le taux d’encadrement était en fait supérieur à 1 EC pour 20 étudiants jusqu’à la fin des années 90.

Etant hélas un peu jeune pour avoir connu cette époque, je voudrais donc demander à mes lecteurs plus âgés comment se passait l’enseignement à l’Université dans les années 80 et 90. Était-ce vraiment « mieux avant »?

Et si oui, on voit que le taux d’encadrement (qui devrait continuer à augmenter car au cours des prochaines années le nombre d’étudiants va continuer à beaucoup augmenter alors que le nombre d’enseignants devrait stagner) pris seul est un paramètre limité pour discuter du bon fonctionnement de l’Université. A quel(s) autre(s) faudrait-il l’associer pour avoir une meilleure vision de notre système d’enseignement supérieur?

 

Quant au recrutement des enseignants-chercheurs, il semble, en tout cas d’après des discussions avec collègues, qu’il soit grosso modo « cyclique » depuis 40 ans et corrélé fortement aux départs en retraite (et donc aux recrutements des décennies antérieures).

Le cycle est globalement le suivant: recrutement fort pendant 2 à 5 ans pour pallier des départs massifs en retraite, puis forte chute des recrutements pendant 10-15 ans, puis recrutements forts etc. Donc il y aurait eu des grosses vagues de recrutement à la fin des années 60, au début des années 80, milieu des années 90. Puis, à moindre niveau, au milieu des années 2000, car est venu se rajouter à ce moment la, en plus de ce mouvement cyclique, une politique de diminution des dépenses publiques (et donc des recrutements de fonctionnaires). Il se pourrait donc que le creux actuel dure plus longtemps, ou bien qu’on ait une stabilisation sur un plateau bas.

J’emploie ici le conditionnel puisque je n’ai pas pu trouver de données remontant aussi loin sur le recrutement d’enseignants-chercheurs.

Sur les 20 dernières années, rappelez-vous, cela ressemble à ça:

recrutement MCF

 

La aussi, si vous avez des chiffres à me proposer qui confirment que cette vision des choses est la bonne, je suis preneur.

 

 

* ceci pourrait faire baisser le taux d’encadrement réel des dernières années si l’on suppose que les heures effectuées par les vacataires ont augmenté récemment.

2016: vers l’open access et au delà

2015 a été une année importante pour le mode de publication ouvert, où les articles scientifiques sont accessibles à tous sans frais ni abonnement (« open access »). Suivant l’exemple notable des Etats-Unis (merci Obama), plusieurs pays dont la France et le Canada ont soit voté, soit implémenté une politique générale d’accès ouvert aux articles scientifiques. Lire la suite

Quelques chiffres sur le doctorat et les docteurs

Je vais ici me contenter de compiler quelques chiffres et données « publics » qui me semblent pertinents, d’en extrapoler quelques autres, et je vais limiter l’ « analyse personnelle » de ces données au maximum. Celle-ci viendra dans un deuxième article.

 

Remarque importante: ces chiffres ne sont pas faciles à trouver, et « fluctuants » selon les sources. Notamment, concernant les doctorants et doctorats délivrés, il y a deux sources de données. Sise et Siredo. La première se fait via les inscriptions « informatiques » et ne concerne que les Universités (pas de prise en compte des doctorats délivrés par les écoles d’ingénieur). L’autre est liée au suivi des écoles doctorales. « Sise » sous-estime donc le nombre réel, mais il se peut que le suivi des écoles doctorales ne soit pas parfait non plus…

 

Si l’on consulte « l’état de l’emploi scientifique 2014 », on voit qu’en 2012 on a décerné 12200 doctorats (chiffres SISE[1]), dont 7800 en Sciences,  Staps et Santé (64% du total), 2800 en LSHS (23%) et 1600 en droit/éco (13%).

On comptait 63500 doctorants inscrits (49% en SSS – 31000 doctorants-, 33% en LSHS – 21000-, et 18% en droit – 11000).

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Complément sur les effectifs à l’Université

Tout d’abord, un bref mot sur les tragiques événements de la semaine passée: je suis profondément ému et je tiens à apporter mes plus sincères condoléances aux familles des victimes, mais je ne m’étendrai pas plus en ces pages sur le sujet. Je considère n’avoir aucune légitimité pour commenter ce qui s’est passé, et encore moins dans ce blog qui se veut le plus factuel, et le moins dans l’émotion, possible.

 

 

Je souhaite ici simplement apporter quelques éléments complémentaires à l‘article précédent, suite à deux suggestions en commentaire. L’une, demandant de regarder les évolutions d’effectifs de 1968 à nos jours, pour mieux cerner peut-être la relation de ces évolutions avec les politiques publiques. L’autre, justement, donnait un lien d’archives de rapports gouvernementaux, permettant de traiter (au moins partiellement) cette question.

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Evolution des effectifs à l’Université: personnels et étudiants

J’avais dans un article précédent évoqué, sans rentrer dans le détail, l’évolution au fil des années du nombre de nouveaux postes de Maître de Conférences.

Il me semble intéressant de creuser un peu proprement cette question et d’aller plus loin de façon « quantitative », car les débats sur ces questions sont souvent, je trouve, parasités par des idées préconçues pas toujours conformes à la réalité.

 

J’ai donc compilé (soigneusement j’espère) un certain nombre d’informations contenues dans les rapports annuels disponibles sur le site du Ministère, de 1998 à aujourd’hui. Il n’y a pas d’autre raison profonde à avoir choisi 1998 que la difficulté à trouver des informations antérieures (ce qui ne veut pas dire qu’elles n’existent pas). En tout état de cause, je ne sais pas si 1998 représente un « optimum » quelconque en faisant un bon point d’origine…

Il faut notamment veiller à faire la distinction entre les situations pré et post-LRU (sessions synchronisées uniquement versus session synchronisée et au fil de l’eau, et possibilité pour les Universités de ne pas « ouvrir au concours » les postes « proposés » par le Ministère). Dans la figure 1, voici donc le bilan (cliquer pour agrandir).

 

recrutement MCF

Figure 1

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Elections canadiennes: et la science dans tout ça ?

Le Canada connaît l’alternance: après plus de 10 ans de gouvernement Harper, les libéraux canadiens reprennent le pouvoir via Justin Trudeau, fils de Trudeau (premier ministre légendaire qui a donné son nom à l’aéroport de Montreal). Une victoire qui a suscité de nombreuses réactions dans le milieu de la recherche scientifique.

TwittTrudeauCar les relations entre Harper et ce petit monde qui nous est cher étaient parfois houleuses. L‘agence Science Presse (et l’émission « Je Vote pour La Science ») permettent de remonter l’historique des « contentieux » entre scientifiques canadiens et le précédent gouvernement. Le symbole fort, évoqué par le tweet ci-dessus, en est peut-être ce contrôle apparent de la parole des scientifiques de l’environnement et du climat, ayant suscité moult réactions internationales. On a même parlé de plus en plus de « guerre contre la science ».

La science a timidement percé dans la campagne avant le vote de lundi dernier. L’institut professionel de la fonction publique du Canada (comptant dans ses rangs les scientifiques fédéraux) est d’abord sorti de sa neutralité pour appeler à faire battre Harper, il y a eu l’affaire « Harperman » , le débat a traversé la frontière au sud jusque dans les pages du New York Times, et finalement, l’AAAS (qui édite le journal Science) a elle aussi pris position dans un editorial pour, je cite, « réparer les dégats subis par l’entreprise scientifique [canadienne] », soulignant notamment la baisse des budgets de près d’un demi milliard de dollars, la disparation de postes ou encore certaines bizarreries structurelles comme le fait que le « conseil » du CSRNG (un peu l’équivalent de l’ANR) ne comporte aucun biologiste, chimiste, physicien ou mathématicien.

Et maintenant ? Trudeau a promis d’investir dans des dépenses de structures pour moderniser le Canada, parle-t-on ici aussi de recherche ? Les perspectives sur les enjeux climatiques et environementaux seront-elles différentes ? L’avenir nous le dira, et la communauté semble prudemment optimiste.

Quel futur pour l’Université française ?

Suite au constat fait précédemment ici, on peut s’essayer à un peu de prospective.

On ne cherchera pas d’ailleurs à déterminer si l’évolution est maîtrisée et souhaitée, ou simplement une conséquence inéluctable du fonctionnement actuel, car ainsi que l’a dit un ancien porte-parole de M. Thatcher:

« Many journalists have fallen for the conspiracy theory of government. I do assure you that they would produce more accurate work if they adhered to the cock-up theory.”

Bernard Ingham

 

Quelles conséquences peut-on anticiper de la chute drastique des moyens de financements des projets de recherche, et de la baisse du nombre recrutements d’enseignants-chercheurs, ainsi que des doctorants et des post-doctorants dans les laboratoires ? Lire la suite