Un petit monde

Are you a graduate student ?

C’est la question que m’a posée un chercheur américain il y a une quinzaine d’années, alors que je faisais un stage de recherche. A l’époque, j’ai fait des yeux ronds car je n’avais aucune idée de ce que signifiait cette « distinction ». Un chercheur senior a répondu pour moi que j’étais « on the way to graduation », ce qui a renforcé ma perplexité. Quel langage étrange, jamais entendu en école d’ingénieur, était-ce donc ? Avec le recul peut-être est-ce un symbole des petits nuances dans la formation à l’université qui peuvent créer in fine de grosses différences entre pays.

Qu’est-ce donc qu’un « graduate student » ?(en bon québecois, je parlerai « d’étudiant gradué »).

Le cycle d’études universitaires en Amérique du Nord (et ailleurs) se divise en deux parties bien distinctes: « undegraduate » (« sous-gradué ») et « graduate » (« gradué »). En terme de purs niveaux d’étude, le cycle sous-gradué correspond grosso-modo au cycle de licence en France, alors que le cycle gradué correspond à la post-licence, c’est-à-dire en France le Master et le Doctorat.

La grosse différence entre la France et l’Amérique du Nord est que le cycle « Gradué » est vu comme un tout cohérent, d’une durée de 5 ans. Aux Etats-Unis, le Master n’existe virtuellement pas (ce qui permet aux Masters français de briller dans les classements internationaux). Au Canada, le Master existe mais n’est en général qu’une première étape vers un but plus glorieux. Car si vous êtes un « graduate student », la ligne d’arrivée, le graal à atteindre, c’est le PhD, au bout de ces 5 ans minimum, temps long permettant à une thèse d’émerger. Tout est structuré en fonction de cette ligne d’arrivée en entrée en Ecole graduée. Cela signifie que:
– les étudiants gradués sont payés
– les étudiants gradués sont sélectionnés
– les étudiants gradués sont tout de suite lancés dans un projet de recherche au long cours
La grosse différence avec la France est que tout cela se fait donc dès le niveau équivalent au M1 français .

Quand j’étais étudiant en France, une première césure concrète en terme de financement, sélection, recherche que l’on voit entre cycle « sous-gradué » et « gradué » était au niveau communément appelé Bac+4, i.e. entrée de M2. C’est pour cela qu’il y a 15 ans, on était sur la voie de la graduation à l’orée du M2. Si je comprends bien l’actualité récente française sur le sujet, la loi semble considérer le Master tout entier comme une prolongation de la licence, avec par exemple les mêmes règles de « non-sélection » à l’entrée. Le M2 reste selon le langage commun un vrai Bac +5, à défaut d’être le PhD -3 qu’il serait en Amérique du Nord. Côté français, le savoir académique (avec un stage de recherche), outre-Atlantique le savoir-faire de la recherche (avec quelques cours). Si l’on veut vraiment une meilleure reconnaissance de la formation par la recherche et du doctorat, ne faudrait-il pas aussi repenser cette philosophie du Master à la française ?

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Commentaires (6)

  1. Guillaume Miquelard

    De mon expérience américaine, il me semble d’ailleurs que les américains sont moins « complexés » vis-à-vis du caractère « étudiant » du doctorant. Le terme « graduate student » ne m’a jamais semblé comme étant vu péjorativement, alors qu’on sait que chez nous, il y a toutes sortes d’initiatives (d’associations étudiantes, euh pardon, de jeunes chercheurs) visant à communiquer sur la thèse comme première expérience professionnelle plutôt que formation à et par la recherche…

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  2. olivetree

    Chers Paul et Guillaume,
    désolé de troller votre blog avec moultes interventions, mais je ne peux pas laisser passer certaines choses!.. il se trouve que j’ai été « professeur adjoint » d’une université canadienne, donc je connais un peu le système là-bas. Concernant le fait que les étudiants gradués seraient mieux considérés car mieux payés ce n’est absolument pas la vérité… un salaire de thésard est autour de 1000$ canadiens uniquement (700€), ce qui en France le situerait en-dessous du seuil de pauvreté (d’après l’UNEF le budget d’un étudiant en France est plutôt 800€/mois). Quand des collègues canadiens francophones participent à des comités de visite de labos français, ils font souvent remarquer qu’il y a chez nous au mieux 2 ou 3 thésards par chercheurs, alors que de l’autre côté de l’Atlantique c’est plutôt autour de 10… la différence c’est qu’en Europe on paye les gens (le budget à trouver est comme noté par Guillaume entre 90 et 100 k€!). Sans compter que de nombreux jeunes francophones sont prêts à obtenir le permis de résidence québecois à tout prix, y compris en acceptant des thèses non payées (et financées par de petits boulots). Je ne m’étendrai pas sur nos collègues anglais qui non seulement ne payent pas leurs stagiaires de Master mais surtout les font payer très cher leur année d’étude, voire leurs proposent uniquement un financement pour un MPhil (c-a-d un 1/2 PhD). Bref, comme j’ai écrit dans une précédente réponse, le système français n’est pas si vieillot et nul qu’on le présente parfois, et le système anglo-saxon est loin d’être une panacée, en tout cas je n’ai aucun complexe à défendre nos chères universités et écoles françaises même si elles ne figurent pas au top des classements internationaux (si vous me lancez sur la façon dont nos collègues outre-Manche répondent aux appels de l’Europe auquel leur pays contribue beaucoup moins que le nôtre, je risque de friser la censure pour insulte à sa Majesté… Pour revenir aux M2 Recherche, ceux-ci comportent très souvent 6 mois de stage en laboratoire, donc on ne peut pas dire non plus que les masters français n’ouvrent pas sur un projet à long (ou moyen) terme! A bientôt pour d’autres débats…

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  3. Paul François (Auteur de l'article)

    Merci pour le commentaire. Je ne sais pas comment c’était avant (ça change vite au Canada dans tous les sens), ni comment les choses marchent dans toutes les universités; mais toujours est-il que sur ce que je connais et vois au quotidien, la philosophie générale est certainement (et heureusement) de payer les étudiants, et certainement plus de 1000$ par mois. Après, si l’on compare le pire des 2 mondes, je suis à peu près sûr qu’on peut trouver aussi des thèses en France non payées, ou avec un superviseur qui encadre 10 personnes en même temps, ou avec un étudiant étranger qui survit à peine et/ou est à la merci d’un renouvellement de carte de séjour (remember la circulaire Guéant).

    Mon point était surtout qu’on est étudiant gradué dès le M1 (et chez nous on est payés dès ce moment) et qu’on a au minimum 2 ans sur un projet (qu’on fait dans le cadre de son département, pas au hasard d’un stage qu’il faut d’abord trouver). Quand je compare les étudiants en début de grad school à mon propre M2/DEA à l’ENS ou à ceux de mes amis à l’époque, il est très clair que la philosophie est différente (plus académique en France). Parce que les graduate studies ne sont pas un super B. Sc, quand, très symboliquement, le langage courant en France du M comme Bac+5 et du Doctorat comme Bac+8 voit le cursus à l’université comme dans le prolongement du Bac in fine.

    Enfin je n’ai jamais dit que le système français était vieillot et nul, par contre je ne suis pas complètement sûr qu’il aille dans la bonne direction (notamment avec cette histoire de M1-M2), mais on peut discuter de ce que serait un système idéal pour tous, non ? Sur ce point en tous cas, j’aime personnellement assez le côté « dans le bain de la recherche » d’ici, qui commence d’ailleurs bien plus tôt que la grad school.

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  4. olivetree

    Pardon Paul, effectivement j’ai dégainé un peu trop vite… Mais la différence entre le système américain (US+Canada) avec leLMD européen est-il vraiment si important? De mon expérience très récente avec une université ontarienne (mais il peux y avoir de grandes différences entre universités canadiennes, et au sein d’une d’entre elle, entre les départements de sciences dures de d’ingéniérie), la 1ère année de thèse doit contenir deux semestres de cours et d’examens (deux « terms ») et donc au mieux 6 mois de recherche… soit exactement comme les M2 recherche français!). Comme les thèses durent au moins 4 ans, la première est tout simplement identique à ce qu’on appelle ici M2 (ou avant DEA). Dans mon université française actuelle, on est d’ailleurs en train de mettre en place un programme porté par un collègue américain prêt à nous envoyer (ainsi qu’à 2 autres universités françaises et une belge) des étudiants titulaires d’un bachelor en provenance d’un peu partout aux USA qui, s’ils valident au moins 6 mois de stage en France, pourront s’inscrire en thèse chez nous. C’est un exemple de réussite (néanmoins dont on n’est pas encore certain de son financement par la NSF), mais je peux aussi vous donner l’inverse: un étudiant titulaire d’un master de McGill qui ne pouvait pas s’inscrire dans mon université pour faire son stage avec moi… on s’en est sorti en l’inscrivant à une licence à distance d’une université parisienne, qu’il a obtenue haut la main (et son stage a été une réussite). Ensuite, pour poursuivre dans le domaine, il avait le choix entre payer 7000€ pour un « mastère » en France, ou bien 7000 livres pour aller dans une université UK qui est 18ème au classement de Shanghai: il a choisi la 2nde solution… sauf que maintenant quand il contacte des entreprises françaises sur un formum pour un job, on lui dit qu’il n’a pas fait de grande école française! La conclusion que j’en tire, c’est que le système français comporte encore trop de vieilleries et de préjugés de classe, mais que quand on lui tord le bras on arrive quand même à en faire quelque chose… A titre personnel, j’ai eu la chance de bénéficier d’une formation par la recherche dès le niveau bac+3 (voir le CV de Guillaume pour savoir quelle formation la propose), donc je ne peux qu’être d’accord avec vous sur ce point.

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