Un petit monde

Quel futur pour l’Université française ?

Suite au constat fait précédemment ici, on peut s’essayer à un peu de prospective.

On ne cherchera pas d’ailleurs à déterminer si l’évolution est maîtrisée et souhaitée, ou simplement une conséquence inéluctable du fonctionnement actuel, car ainsi que l’a dit un ancien porte-parole de M. Thatcher:

« Many journalists have fallen for the conspiracy theory of government. I do assure you that they would produce more accurate work if they adhered to the cock-up theory.”

Bernard Ingham

 

Quelles conséquences peut-on anticiper de la chute drastique des moyens de financements des projets de recherche, et de la baisse du nombre recrutements d’enseignants-chercheurs, ainsi que des doctorants et des post-doctorants dans les laboratoires ?

Très certainement une concentration des ressources dans quelques laboratoires « d’excellence », situés dans les grandes universités parisiennes ou de province, ainsi que dans quelques grandes écoles à forts moyens et avec une orientation recherche (par exemple les ENS, l’X, l’ESPCI, les ENSI les plus réputées etc).

Cela conduira à une rationalisation de l’offre de formation, déjà évoquée par G. Fioraso, notamment au niveau Master, et une disparition d’un bon nombre de masters orientés recherche, par manque d’étudiants.

 

Ainsi, on verra probablement apparaître une configuration type College/University telle qu’on la retrouve aux Etats-Unis : dans les « Colleges », on délivre surtout des BSc (équivalent, grosso modo, de notre licence, comme l’a expliqué Paul dans l’article précédent) et ponctuellement quelques MSc (master) mais sur des sujets qui n’appellent alors pas la poursuite d’études vers le PhD (doctorat). Les « Universities », elles, délivrent tous les diplômes de la licence au doctorat, avec, ainsi que l’a souligné Paul, une forte concentration de moyens et d’incitations vers ce dernier (alors souvent « couplé » avec le MSc). Il faut d’ailleurs signaler que cela n’empêche pas que certains Colleges sont extrêmement prestigieux (pour donner un exemple que je connais : Amherst College), et qu’y faire ses études « undergrads » peut être quasiment aussi demandé qu’Harvard (ceci également parce que pour les étudiants américains, il est très courant, voire quasiment obligatoire, d’effectuer BSc puis MSc/PhD dans des établissements différents). Les postes pour les enseignants-chercheurs et les évaluations de ceux-ci sont également adaptés à ces établissements et peuvent aussi être très prisés: charges de cours plus importantes que dans les Universities, activité de recherche réelle mais réduite car principalement basé sur des stages undergrads, et pour laquelle les critères publication/obtention de financements sont plus souples.

 

Sur nos 75 Universités, on peut imaginer qu’à moyen terme, seule une quinzaine disposera de laboratoires de recherche de qualité internationale, et délivrera des doctorats : en gros une par région, plus les mastodontes franciliens Paris 6, Paris 7, et Paris Saclay. Dans ces Universités, les personnels chercheurs affectés à ces labos bénéficieront de décharges d’enseignement partielles (par exemple, 64 heures équivalent TD à effectuer contre 192 aujourd’hui), et interviendront majoritairement au niveau Master.

Pour le reste, on y délivrera des licences. Les laboratoires accueilleront les stages de L3 de 2 mois, et les enseignants-chercheurs y auront quelque chose se rapprochant d’un double service d’enseignement. La recherche consistera principalement en la sous-traitance pour industriels locaux, via des projets et financements très appliqués type FUI.

A ce compte on pourra envisager la création d' »universités de proximité », selon le souhait de Thierry Mandon (on compte par exemple 4500 établissements d’enseignement supérieur aux USA , College et Universities, publics et privés, pour 21 millions d’étudiants, contre environ 400 établissements français si l’on somme Grandes Ecoles, Universités, et IUT, pour 2.5 millions d’étudiants).

Le statut d’enseignant-chercheur se verra alors impacté, avec comme on l’a dit, probablement des décharges majeures pour les forts publiants, et des incitations vers l’enseignement à temps plein ou le « service » pour les autres, notamment ceux des Universités « collégisées ».

A priori, les Comue faciliteraient ainsi les mutations des personnels des unes vers les autres…

 

 

Personnellement, je ne suis pas persuadé que ce système ne pourrait pas fonctionner (ou plutôt je ne suis pas enclin à m’y opposer farouchement a priori), s’il était bien réfléchi, pleinement assumé, et si les personnels étaient prêts à accepter cette évolution (car, après tout, on peut penser que certains collègues pourraient être tentés par des postes tels que ceux que l’on trouve dans les Colleges américains).

Toutes choses qui relèvent probablement, néanmoins, de l’utopie à l’heure actuelle. Si on y arrive, ce sera donc « par défaut », et gageons que l’on aura encore tous les inconvénients du vieux système français couplés à tous ceux du système anglo-saxon, ce sans aucun des avantages.

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Commentaires (8)

  1. Laure Endrizzi

    Bonjour,
    votre article trouverait tout à fait sa place dans l’initiative que nous menons actuellement à l’institut français de l’éducation (ENS de Lyon) avec le soutien de la DGESIP : Edulab est un laboratoire d’idées sur l’avenir de l’enseignement dans le supérieur. Pour l’alimenter, nous collectons en effet des visions de l’enseignement supérieur à 10 ans.
    Qu’en pensez-vous ? vous trouverez tous les détails de l’appel à contributions à cette adresse : http://eduveille.hypotheses.org/7471
    En vous remerciant par avance de votre intérêt,
    Laure Endrizz

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    1. Guillaume Miquelard-Garnier (Auteur de l'article)

      Bonjour,
      Oui c’est intéressant, pas de problèmes pour que vous « récupériez » mon texte. J’avoue que je ne saurais dire si ma « vision » est à plus de 10 ans, mais probablement, il y a beaucoup d’inertie dans le système 🙂
      Guillaume

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  2. olivetree

    Bonjour Guillaume,
    Je ne suis pas tout à fait d’accord avec la vision FUI=recherche pilotée par les applications en aval réservée pour les « colleges ». La preuve avec les contrats industriels des grosses universités/petites écoles que vous avez citées et qq découvertes récentes (ex: les vitrimères). Mon avis est que les « bons labos » travaillent avec les industriels, mais refusent les « prestations de service » purement alimentaires.

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    1. Guillaume Miquelard-Garnier (Auteur de l'article)

      Bonjour,

      Oui, les bons labos travaillent avec les industriels sur des sujets plus « amonts » ou dont les retombées peuvent être positives pour tout le monde (les vitrimères est un excellent exemple). Je doute néanmoins que les projets vitrimères (mais peut-être me trompè-je) aient été financés via des FUI. De mon expérience, les projets FUI sont très appliqués (mais elle est peut-être erronée ou trop partielle) et les retombées pour le labo, hormis l’aspect financier, peuvent être difficiles à estimer… Cela dit, ce n’était qu’un exemple, je voulais justement dire que les « colleges » travailleront avec les industriels, mais pas sur les aspects amont, plutôt sur les aspects court terme/prestation de service, qui pourront rentrer dans le cadre de stages de L3 pro.
      C’est un essai de prospective, donc c’est peut être totalement faux 🙂

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  3. yann Bisiou

    Chronique intéressante, mais je me permettrai une critique: votre analyse est trop auto-centrée. Il faut ouvrir les yeux plus grand pour voir l’avenir de l’enseignement supérieur en France. Vous oubliez 2 points essentiels qui remettent en cause le modèle que vous décrivez.
    D’abord votre vision est très orientée « Sciences exactes ». La problématique en SHS ou DEG est très différente. Or l’université française ce sont d’abord le DEG et les SHS qui forment les 2/3 des étudiants de la licence au doctorat.
    Ensuite, la mutation actuelle n’est pas interne à l’université, elle est externe et concerne les relations entre enseignement « public » et enseignement « privé », recherche « publique » et recherche « privé ».
    J’évoquerai cet aspect dans une prochaine chronique sur mon blog en espérant alimenter le débat.
    cordialement

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    1. Guillaume Miquelard-Garnier (Auteur de l'article)

      Bonjour
      Merci pour ce mail; oui il est assez clair que ma chronique est très « sciences exactes centrée », en me focalisant sur l’existence et le devenir de structures type labos/UMR etc. J’essaye de comprendre le fonctionnement des structures de recherche de SHS et droit/éco mais ce n’est pas toujours facile 🙂 (cela sera sûrement au coeur d’autres billets)
      En ce qui concerne les doctorants néanmoins, il me semble que la cohorte la plus importante est celle des sciences exactes (en gros 50% des doctorats délivrés, je devrais pouvoir retrouver une source). Je soupçonne qu’en termes de « financements » pour la recherche, la problématique est également plus vitale en sciences exactes (surtout expérimentales) que dans d’autres domaines…
      Je ne suis pas convaincu que le caractère privé/public soit un élément majeur dans l’évolution à moyen terme mais je serais ravi de vous lire pour voir si vous parvenez à me convaincre du contraire :).

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  4. olivetree

    dans les Idex que je connais, les facultés de Droit/Economie/Gestion (IAE) – ne pas confondre avec le DEG=diéthylèneglycol! – ont rejoint le projet de fusion/association/COMUE (y compris certains sociologues), mais les SHS (histoire/littérature…) ont tenu à faire bande à part… c’est leur choix de ne pas être les « humanités embarquées » (méfiance avec tout ce qui s’assimile à une « privatisation » de l’ESR, défense de la langue française face à l’anglais,…) mais c’est sans doute par peur d’être les parents pauvres face aux « technologues » (département S&T) et médecins. Dans des cas comme l’Idex PSL* les humanités et les sciences dures (ou molles) se sont associées, mais il faut voir dans quelques années ce qu’auront donné les belles intentions initiales (pour l’heure sur le site du MENRT le gain net n’a été que de 3 postes d’E/C sur tout l’ensemble, mais pour combien de postes de « managers » dont il faudra se coltiner pendant des années les pratiques douteuses et chronophages (appels d’offre incessants et pour n’importe quoi – y compris pour avoir le droit de donner de son temps pour a fête la Science!, reporting, diagrammes SWAT etc..) mises au point dans les universités anglosaxones où les collègues bataillent depuis longtemps déjà contre l’arbitraire d’administrations tatillonnes…

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