Quelques chiffres sur le doctorat et les docteurs

Je vais ici me contenter de compiler quelques chiffres et données « publics » qui me semblent pertinents, d’en extrapoler quelques autres, et je vais limiter l’ « analyse personnelle » de ces données au maximum. Celle-ci viendra dans un deuxième article.

 

Remarque importante: ces chiffres ne sont pas faciles à trouver, et « fluctuants » selon les sources. Notamment, concernant les doctorants et doctorats délivrés, il y a deux sources de données. Sise et Siredo. La première se fait via les inscriptions « informatiques » et ne concerne que les Universités (pas de prise en compte des doctorats délivrés par les écoles d’ingénieur). L’autre est liée au suivi des écoles doctorales. « Sise » sous-estime donc le nombre réel, mais il se peut que le suivi des écoles doctorales ne soit pas parfait non plus…

 

Si l’on consulte « l’état de l’emploi scientifique 2014 », on voit qu’en 2012 on a décerné 12200 doctorats (chiffres SISE[1]), dont 7800 en Sciences,  Staps et Santé (64% du total), 2800 en LSHS (23%) et 1600 en droit/éco (13%).

On comptait 63500 doctorants inscrits (49% en SSS – 31000 doctorants-, 33% en LSHS – 21000-, et 18% en droit – 11000).

40% des thèses durent moins de 40 mois, 33% durent environ 46 mois, 16% durent environ 62 mois et 11% durent plus de 72 mois.

Cela fait pour la durée moyenne des thèses, 49 mois, soit 4 ans.

En sciences, 57% des thèses durent moins de 40 mois, et 92% moins de 52 mois (soit une durée moyenne pour les thèses de sciences de 42 mois ou 3.5 ans). En LSHS, 15% durent moins de 40 mois, et 30% plus de 72… (soit, en gros, une durée moyenne de 5 à 5.5 ans).

 

Si l’on considère cette durée moyenne globale de 4 ans et 63500 inscrits, cela veut dire, selon un calcul grossier, que le « nombre de doctorants » sur une année est de 16000, et qu’on a donc un taux d’abandon global d’environ 25% (passage de 16000 à 12000).

 

D’autre part, 65 à 68% des thèses sont financées, 19% concernent des « salariés » (par exemple, enseignants du secondaire qui font leur thèse « hors temps de travail »). 13 à 16% n’ont aucune source connue de financement.

En sciences, autour de 90% des thèses sont financées par un financement propre (type contrat doctoral, CIFRE etc). En LSHS, 33% le sont, 33% concernent des « salariés », et 33% sont sans aucune source de financement, ce qui représente à peu près 66% du total des thèses non financées.

Sur le total de 63500 doctorants, il y a donc en gros 10000 doctorants sans aucune source de financement, dont environ 7000 en LSHS.

 

Si l’on reprend maintenant sur une année donnée nos 16000 doctorants avec la répartition donnée plus haut, cela fait 8000 doctorants en Science, 5000 en LSHS, 3000 en droit/éco. Et quelque chose comme 700  doctorats non financés en Science et 2000 en LSHS et droit/éco.

Si l’on regarde par ailleurs le nombre de doctorats délivrés et la répartition, on obtient environ 7900 Science, 2800 LSHS, 1600 droit/éco.

Soit un taux d’abandon autour de 40-45% pour droit/éco et LSHS, et proche de 0 pour les sciences.

Ce petit calcul retombe à peu près sur les chiffres donnés par l’AERES suite à l’évaluation des écoles doctorales (40% pour LSHS, durée moyenne 5.25 ans, 5% pour Sciences, 3.5 ans) (voir analyse écoles doctorales vague D).

Il est tentant de corréler l’absence de financement à l’abandon en cours de doctorat, mais je n’ai pas plus d’éléments qu’une certaine similitude dans les chiffres des deux populations…

 

Enfin, concernant les chiffres de l’emploi 3 ans après la thèse (enquête CEREQ sur environ 10% du pool de docteurs de l’année 2007 suivis jusqu’en 2012), 12% des docteurs sont sans emploi (avec des niveaux très variés: 14% des docteurs SVT, 13% LSHS et Chimie, 8% Sciences de l’Ingénieur, 3% Maths Physique, 5% droit/éco), 30% en CDD (45% en SVT, 15% en sciences de l’ingénieur, 30% en LSHS ou physique chimie). 8% ont un emploi « non cadre » (dont 11% des docteurs SVT et LSHS).

On tourne plutôt autour de 3-4% de taux de chômage dans la majorité des autres pays. En gros, en France, le taux de chômage des docteurs est équivalent à celui de la population globale. Il est typiquement 2 fois plus faible que ce taux global dans les autres pays de l’OCDE. Autre point: le taux de chômage des M2 en France est de l’ordre de 7%, et 5% pour les ingénieurs (même si ces dernières années, les chiffres du chômage des jeunes diplômés M2/doctorat ont l’air de converger vers 10%). Aux USA par exemple, le taux de chômage des MSc est de 3,5%, similaire voire un peu plus élevé que le taux de chômage des docteurs.

Bref, et sans aller plus loin à ce stade, il semble qu’avant de vouloir diplômer 20000 docteurs par an, comme recommandé par la STRANES, il faudrait sans doute déjà mieux savoir comment employer les 14000 actuels.

 

—-

[1] La différence n’est pas mince: En 2012 doctorats délivrés selon Siredo : 14800

En 2013 – Siredo : 14596 (et 76900 inscrits) / SISE : 11822 (voir RERS 2015, p.257 et p.357)

Néanmoins, je garde ici les données SISE puisque ce sont celles concernées par le reste de l’analyse chiffrée…

Merci à @fanny_lalleman pour m’avoir signalé et un peu expliqué les deux sources de données différentes…

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12 réflexions au sujet de « Quelques chiffres sur le doctorat et les docteurs »

  1. Malheureusement, l’ouverture des postes à l’agrégation n’est pas la solution. Il faut savoir que certaines disciplines ont une agrégation au niveau du doctorat. Que dire de la majorité qui se situe à BAC+5 ? C’est tout le problème de la France. On met en concurrence des gens qui n’ont rien à voir entre eux. Un agrégé aussi brillant soit-il peut court-circuiter de manière naturelle la promotion d’un simple docteur. Pourquoi ? Parce que l’agrégation est un concours, alors que le doctorat, un simple diplôme ! La bureaucratie française dans toute sa splendeur !

  2. Merci beaucoup pour ces premiers chiffres qui confirment tout à fait ce qui s’observe sur le terrain. Néanmoins, je regrette l’absence de données plus précises sur le suivi des doctorants. Plusieurs critiques :

    – Vous ne tenez pas compte du fait que 40 % (je crois) des doctorants sont étrangers. Cela doit être analysé aussi par rapport aux taux d’abandon et d’insertion professionnelle.

    – Les regroupements « barbares » dans des catégories disciplinaires fourre tout me semblent très approximatifs. Par exemple, la gestion n’apparaît pas alors même que cette discipline renvoie aussi à des logiques institutionnelles très spécifiques (majorité de grandes écoles). Le regroupement droit/éco, là encore me semble très discutable notamment pour analyser les débouchés : un docteur en droit est admis d’office à l’école du barreau, ce qui lui offre un débouché « naturel ». Ce n’est bien évidemment pas le cas en éco.

    – Le suivi du devenir professionnel des docteurs est un trompe l’oeil : il faudrait analyser précisément comment se ventile l’emploi des docteurs par secteurs, par type d’emploi et surtout, par rémunération. D’expérience, le doctorat est source de perte sèche de valeur, notamment pour les gens issus des grandes écoles. Un ingénieur qui ferait un doctorat perd facilement 1/3 de revenu potentiel par rapport au salaire de sortie d’école… (en France bien sûr).

    – Il n’y a aucune comparaison des doctorants/docteurs qui tienne compte : de leurs établissements d’obtention du doctorat ET surtout de leur formation d’origine. Il ne faut pas se leurrer : un docteur 100 % facueux aura infiniment plus de mal à trouver un travail qu’un docteur polytechnicien/normalien (ce serait d’ailleurs intéressant de savoir la part de X/ENS dans les cohortes de docteurs et comment ils s’insèrent). De la même façon, un doctorat à HEC, à l’ENS ou à l’X ne se monnaie sans doute pas de la même façon qu’un doctorat dans une fac lambda. Là encore, le dualisme français grandes écoles/universités n’est pas du tout pris en compte.

    A mon sens tous ces éléments devraient faire ressortir quelques enseignements:

    – Les facs restent très mauvaises pour gérer l’insertion professionnelle des diplômés, que ce soit en M2/doctorat. Leur priorité étant la reproduction d’enseignants-chercheurs, la capacité des diplômés de s’insérer sur le marché du travail privé reste encore artisanale. L’incapacité des universités à comprendre l’importance du RESEAU dans l’insertion professionnelle confine à l’incompétence coupable… Résultat des courses : les salaires des jeunes diplômés varient du simple au double entre GE et facs, sans compter les différentiels de taux de chômage. Le doctorat restant largement le monopole des universités, il reste à l’image des résultats de celles qui le produisent.

    – Le doctorat souffre également d’une logique auto-reproductive : il n’est pensé que dans une finalité « interne » de mener à l’enseignement recherche. Cependant, les universités ont faiblement pris la mesure de la pénurie de poste et jette les jeunes docteurs contre le mur du chômage sans les avoir préparé à gérer un éventuel « plan B ». On se retrouve donc avec des gens de 28-29 ans qui ont rarement cultivé leur professionnalisation pendant leur cursus, surtout s’il est universitaire…

    – Pour parler peu, parlons bien : l’argent. On ne va pas se mentir, les conditions de vie des doctorants sont tout à fait misérables. Sous contrat doctoral (le fameux « graal »), la rémunération de 1648€ net par mois, totalement figée pendant 3 ans, (en dessous du revenu médian) n’attirera aucun profil « prometteur », surtout s’il est issu d’une filière d’excellence. Seules les ENS arrivent à tirer leur épingle du jeu par le « deal » du financement des études pré doctorales et l’attribution facilitée d’allocations ministérielles en interne. Mais pour les autres : qui accepterait de prendre un travail divisant par deux l’espérance de salaire des diplômés de niveau équivalent ; sans perspective d’évolution salariale sur plusieurs années (surtout si on enchaîne contrat doc + ATER) ; avec une totale incertitude sur l’insertion pro à terme et surtout avec une très faible reconnaissance sociale et professionnelle ?

    Il ne faut pas se mentir : le doctorat en France n’est pas une sinécure. Il comporte énormément de risques dans la mesure où les universités persévèrent à ne pas redéfinir sa vocation. Est il seulement une des très nombreuses barrières à franchir pour espérer conquérir la rente du poste de fonctionnaire à vie (maître de conf/prof) ; ou bien est il un cursus intégré, professionnalisant, conduisant le doctorant à développer de multiples compétences qu’il saura non seulement développer mais aussi et surtout…VALORISER ?

    Il y a du travail ! Merci pour ces premiers chiffres, même si, comme vous le soulignez, ils restent très difficiles à obtenir et nous donnent un panorama très approximatif…

    Bien à vous, un doctorant en économie.

    • Bonjour,

      Merci pour ce long message.
      Tout d’abord, oui, je suis d’accord concernant les lacunes des données. Les catégories sont mal pensées, même pour la partie « Sciences » puisque l’on a des situations très différentes entre maths/info et bio, par exemple… Les sous-catégories CNU seraient sans doute plus appropriées, par exemple, mais ne concerneraient que les « cohortes » de qualifiés, ce qui introduirait un autre biais… Bref, pas facile de faire mieux avec l’existant.
      Concernant l’emploi, il y a des chiffres sur le salaire médian, que je pourrais donner, mais rien de plus précis me semble-t-il. La « perte sèche » de salaire dont vous parlez (entre un ingénieur et un ingénieur/docteur me semble une conclusion hâtive en tout cas dans le secteur que je connais, la science des matériaux. Cela dit, c’est un peu compliqué à évaluer puisque l’on ne fera pas le même métier non plus… mais aujourd’hui, dans mon domaine, quelqu’un qui veut faire de la « recherche », fût-elle appliquée, a besoin pour entrer dans un grand groupe, comme Arkema, Saint-Gobain, Essilor, Solvay, Michelin etc, d’un doctorat).

      Pour le reste, je donnerai des éléments dans l' »analyse » que je compte faire de ces chiffres… :)

      • Petite précision donc: oui, il y a bien 40% de docteurs diplômés étrangers (5000/12000), on peut supposer que le pool de doctorants est donc similaire en proportion voire un peu plus élevé (si plus d’abandon chez les étrangers?)

        Le salaire médian 3 ans après la thèse est de 2250€ net soit en gros 3000e brut ou un peu moins. Il y a 200€ d’écart entre les grandes disciplines (2350 pour Maths Phys Chim Sc Ingénieur et 2150 pour SVT, LSHS), mais il doit y avoir un large écart à l’intérieur d’une même discipline, entre ceux qui sont encore dans le circuit académique (ATER, post-doc) et ceux qui sont devenus chef de groupe R&D chez Total, ou même encore plus pour ceux qui ont dévié vers le management ou le commercial…

  3. Bonjour
    Je vous remercie de ces informations intéressantes.

    Concernant l’emploi des docteurs, l’analyse du CEREQ est certes intéressante mais d’autres études, plus récentes, existent. Je vous renvoie notamment à celle réalisée par un consortium d’établissements en Île-de-France sur les docteurs diplômés en 2014 et 2012 : http://adoc-tm.com/2015rapport.pdf
    Les chiffres qui sont présents dans cette étude sont beaucoup plus positifs et méritent, selon moi, d’être mentionné, notamment car ils sont plus récents.

    Bien cordialement
    Thomas Coudreau

    • Bonjour,

      Merci, j’avais consulté ce rapport à l’époque mais je vais m’y replonger.
      Il est intéressant, par rapport au CEREQ car il recèle probablement, « cachée », la réponse à la question de « Doctorant Eco »: dans les cohortes de docteurs « île de France », il y a tous les docteurs ingénieurs des écoles les plus prestigieuses (ENS, X, Centrale, Mines, ESPCI etc). Le fait que la situation soit plus positive peut vouloir dire 1. qu’en 5 ans, la situation s’est globalement améliorée (c’est possible). 2. que les docteurs « île de France » sont « moins représentatifs » de la situation « moyenne » (c’est possible aussi).
      Bref, à creuser…

  4. Ping : Chiffres sur le doctorat, une brève analyse personnelle | Un petit monde

  5. Bonjour,
    Je souhaiterais témoigner pour ma discipline, l’informatique, et redresser le tableau noir que vous dressez, enfin surtout Doctorant éco, qui ne doit pas avoir mis un pied à l’Université depuis des années. D’abord nos doctorants en info n’ont actuellement aucun pb d’insertion, notamment à cause des compétences de DataScientist et d’IA, particulièrement choyées par le monde économique aujourd’hui, et qui fournies surtout par formations Universitaires. Certains doctorants en CIFRE sont même débauchés par l’entreprise avant d’avoir terminé leur thèse.
    Ensuite l’Université essaie depuis au moins 2 décades de professionnaliser ses formations, et vos propos sont franchement outrageants pour tous ceux qui opèrent dans ce sens, avec l’introduction de nombreux stages, des interventions de professionnels, les semestres à l’étranger, la formation continue des enseignants, etc… Ce double système Ec Ingé / Université est une spécificité française et nuit à l’égalité d’accès à une formation de qualité. Le doctorat commence à être un peu mieux perçu des recruteurs en France, mais on est loin de la considération qu’il a à l’étranger, où sans phD on ne peut pas accéder aux fonctions de manager.

  6. Ping : Chiffres sur le doctorat - ANRT

  7. Bonjour,

    Merci pour ce blog et ces analyses !

    Un petit témoignage d’un ancien ingénieur de la fonction publique (10 ans d’ancienneté) qui après doctorat, qualification CNU et concours de maître de conférences a vu son salaire net passer de plus de 2400 euros à 1700 la première année. Au bout de trois ans comme MCF, je suis à un peu plus de 2100 dans un établissement réputé de la Capitale.

    Mieux payé à Bac +5 qu’à Bac plus 8 dans la fonction publique, curieux non ?

    Cela dit, personne ne m’a forcé ;)

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