Chiffres sur le doctorat, une brève analyse personnelle

Reprenons quelques chiffres clés (détaillés ici) sur les doctorants et les docteurs.

En 2012,

63500 doctorants inscrits, dont 31000 en Sciences, Staps et Santé (SSS), 21000 en Lettres, Sciences Humaines et Sociales (LSHS) et 11000 en Droit/Eco*.

Environ 42000 doctorants sont financés spécifiquement pour la préparation à temps plein de leur doctorat (via un contrat doctoral ou équivalent – dont 28000 pour les SSS seules ), 12 à 13000 sont « salariés » sur un emploi autre (par exemple, enseignants du secondaire), et 9 à 10000 n’ont aucune source connue de financement**, dont environ 7000 pour les LSHS seules (soit 1/3 des doctorants de ces disciplines).

 

12200 doctorats ont été décernés, 7800 en SSS, 2800 en LSHS et 1600 en Droit/Eco.

La durée moyenne des thèses est de 49 mois, soit 4 ans, mais elle est de 42 mois en SSS (3.5 ans) et de plus de 60 en LSHS (> 5 ans).

Le taux d’abandon global est d’environ 25%, mais il est de 5% pour les SSS et de 40% pour les LSHS.

Concernant les chiffres de l’emploi 3 ans après la thèse (enquête CEREQ sur environ 10% du pool de docteurs de l’année 2007 suivis jusqu’en 2012 – la nouvelle étude portant sur la cohorte 2010 vient d’être publiée mais je n’ai pas eu le temps de la lire), 12% des docteurs sont sans emploi (avec des niveaux très variés: 14% des docteurs SVT, 13% LSHS et Chimie, 8% Sciences de l’Ingénieur, 3% Maths Physique, 5% droit/éco), 30% en CDD (45% en SVT, 15% en sciences de l’ingénieur, 30% en LSHS ou physique chimie). 8% ont un emploi « non cadre » (dont 11% des docteurs SVT et LSHS).

En France, le taux de chômage des docteurs est équivalent à celui de la population globale. Il est typiquement 2 fois plus faible que ce taux global dans les autres pays de l’OCDE. Il est également plus élevé en France que le taux de chômage des bac+5 (environ 7% pour les masters et 5% pour les ingénieurs) alors que ces deux taux sont similaires dans la plupart des autres pays.

 

Actuellement, il y a environ 1200 nouveaux postes pourvus de MCF par an, et environ 300 de CR2 et CR1 CNRS. En rajoutant les autres EPST, les écoles d’ingénieur ne dépendant pas du MESR, les EPIC, fondations etc, on peut estimer, pour simplifier, à 2000 le nombre de postes de chercheurs et enseignants-chercheurs à vocation « académique » c’est à dire moins de 20% de la « production annuelle (française) » de docteurs.

Il faut préciser que bien que ce taux soit actuellement au plus bas, il n’a jamais, en tout cas dans un passé récent (moins de 20 ans) représenté plus de 30%.

Ce ratio est assez standard et n’est pas propre à la France.

Il faut donc être bien conscient qu’une carrière académique à l’issue d’un doctorat est un débouché, mais pas LE « débouché naturel » comme on peut parfois l’entendre (tant de la part de doctorants que de la part de collègues), et ce indépendamment de la situation d’embauche et du pays (e.g. même si un « plan massif et pluriannuel d’embauche » à l’Université et dans les organismes, tel que proposé par plusieurs associations entre, contre toute attente, en vigueur).

 

Récemment, il y a eu un certain emballement médiatique autour de places réservées aux concours de la haute fonction publique ou de l’agrégation pour des docteurs. Quels que soient le bien fondé de ces évolutions (donc je ne suis, à titre personnel, pas convaincu), contentons-nous de constater que cela ne concernera, à terme et au mieux, que quelques centaines de postes par an.

 

Tous ces chiffres mis bout à bout sont quelque peu têtus…

 

Bref, c’est bien le monde du « privé » qui a vocation à absorber la majorité des docteurs formés aujourd’hui.

Les docteurs ont parfois encore dans notre pays mauvaise presse dans certaines entreprises, surtout celles qui méconnaissent encore cette formation. Néanmoins, on a pu constater depuis déjà un bon nombre d’années, au moins au niveau des grands groupes présents à l’international, une évolution. Aujourd’hui, il est quasiment impossible d’être embauché dans un poste en R&D chez Michelin, Arkema, Saint-Gobain, Loréal, Total, Essilor, Solvay etc (je ne parle que des entreprises dont je connais un peu les pratiques), sans doctorat.

Certains groupes, comme BCG, embauchent aujourd’hui spécifiquement des docteurs, non pas pour leur expertise technique sur un sujet donné, mais pour des compétences plus généralisables comme la gestion de projet, la curiosité intellectuelle, la faculté d’adaptation et celle à résoudre des problèmes ouverts, etc.

Malgré tout, il reste encore un travail de pédagogie à accomplir auprès d’entreprises plus petites et/ou plus traditionnelles qui pourraient bénéficier des compétences de docteurs sans forcément le concevoir.

Ce changement, c’est sur le long terme qu’il faut le construire.

 

Malheureusement, il faut signaler que la question des débouchés et de l’intégration professionnelle est parfois aussi tabou dans le monde académique : pour certains chercheurs et enseignants-chercheurs, ce n’est pas le travail de l’université que de répondre aux besoins des entreprises, ou même de s’occuper du devenir de ses doctorants. Pour certains doctorants ou post-doctorants, imaginer ne serait-ce qu’un instant une carrière hors du monde académique est inconcevable ou fait la part belle aux a priori.

Pourtant, si nous, chercheurs et universitaires, ne pouvons forcer les entreprises françaises à recruter des docteurs, nous pouvons – et devons – nous préoccuper des débouchés de nos doctorants. Nous interroger sur nos pratiques et les faire évoluer pour, à long terme, modifier le regard porté en France sur le doctorat. Cela passera aussi par plus de professionnalisme de la part de notre communauté.

 

En ce sens, je trouve que les missions « doctorant conseil » auprès d’entreprises, dispositif mis en place il y a quelques années (voir la description du dispositif sur le site de deux universités franciliennes ici et la), sont une excellente idée qui gagnerait à être largement plus publicisée (notamment auprès des doctorants eux-mêmes, et de leurs encadrants…), et la procédure gérée de manière plus professionnelle (centralisation des offres et des demandes, mise en relation, service universitaire dédié, ce qui semble loin d’être le cas partout aujourd’hui).

Pour le reste, il s’agit essentiellement d’initiatives locales au niveau des Universités ou même des Ecoles Doctorales (salon de recrutement, journées de formation, annuaire d’anciens etc). Il faudrait pouvoir les recenser proprement, les évaluer, pour éventuellement étendre les plus probantes.

 

Il est difficile de savoir que faire exactement pour construire ou développer cette relation de confiance public/privé, et ce n’est certainement pas mon rôle, mais je ne peux que me rappeler que, pendant mon post-doctorat à l’Université du Massachusetts, bon nombre d’entreprises se pressaient, chaque année, dans le département pour y faire passer en direct des entretiens d’embauche aux doctorants proches de la soutenance (et aux post-doctorants). Et que la majorité des doctorants obtenait ainsi un emploi dans le privé avant d’avoir soutenu. Nous sommes encore loin du compte.

 

Je ne peux néanmoins m’empêcher de penser (certains collègues vont sans doute hurler) qu’une bonne mesure, dans l’optique d’aboutir à une meilleure reconnaissance du doctorat, serait le refus d’inscription, par toutes les écoles doctorales, de doctorants dont on ignore la source de financement, ou même lorsque celle-ci n’est pas stable pour la durée légale du doctorat, c’est-à-dire 3 ans (ils sont rappelons-le autour de 10000 dans cette situation aujourd’hui).

Il se peut que l’existence à relativement grande échelle de tels doctorats conforte aux yeux de certains l’image d’un travail de dilettante, de « chercheur du dimanche », et qu’elle mette ainsi en porte-à-faux toute la communication autour de la « première expérience professionnelle » défendue par les associations de promotion du doctorat.
Un doctorat soutenu en 6 ans quand la durée légale est de 3 peut donner également une image assez problématique en terme de tenue des délais, incontournable dans le monde de l’entreprise.***

 

Certaines sous-disciplines peu habituées à la recherche de financements ont eu au cours des dernières années une démarche pro-active vis-à-vis de la mise en place de ces « bonnes pratiques », tant au niveau des enseignants-chercheurs que des Ecoles Doctorales. Cette approche devrait être généralisée. Il me semble que c’est au gouvernement, le cas échéant, de prendre des mesures pour réguler et financer les sous-disciplines (en termes d’embauche de doctorants) qui ne le seraient pas suffisamment actuellement. Pour les « doctorats en hors temps de travail », des dispositifs analogues à la VAE (validation des acquis de l’expérience, qui concerne déjà une centaine de diplômes de docteurs par an) pourraient être mis en place.

Je pense également que l’encadrement des directeurs de thèse doit être évalué (encore une fois je vais sans doute faire hurler certains collègues). Que ceux qui ne font pas soutenir leurs doctorants dans des délais raisonnables, ne se préoccupent pas de leur trouver des financements pour les 3 premières années mais également pour les suivantes en cas de réinscription, ni du devenir de leurs doctorants puissent finir par voir leur possibilité d’encadrer limitée ne me semblerait pas choquant. Que ces données soient accessibles aux étudiants en recherche de thèse, non plus.

 

Enfin, pour conclure, je voudrais souligner un fait qui m’étonne depuis longtemps et que je ne suis pas parvenu à expliquer. Si certains connaissent bien le système allemand, n’hésitez pas à me transmettre des éléments en commentaires.

L’Allemagne « produit », rapporté à la population, plus de docteurs que nous. Or, si on regarde les répartitions, il semble que cette différence soit surtout le fait de diplômes LSHS. En clair, l’Allemagne produit environ le même pourcentage que nous de docteurs en Sciences, et beaucoup plus de docteurs LSHS. Plusieurs questions me viennent donc:

1. Comment sont financés ces doctorants, le sont-ils?

2. Y a-t-il une part de formation continue ou de validation d’acquis dans ces diplômes, et si oui laquelle?

3. Le taux de chômage des docteurs étant largement plus faible que la moyenne nationale en Allemagne, quels sont les emplois pour ces docteurs? (il semble que pour un certain nombre, il ne s’agisse pas d’emplois folichons)

 

 

 

* Le regroupement de l’ensemble des disciplines dans ces 3 grands groupes est assez largement contestable, tant il peut y avoir des disparités de fonctionnement entre disciplines au sein d’un même groupe. Hélas, c’est la « tradition historique » et les chiffres que l’on peut trouver sont présentés ainsi.

 

** cela signifie généralement qu’ils ont recours à un emploi précaire (qui peut aller de vacations d’enseignement à veilleur de nuit…) pour financer la préparation de leur doctorat.

 

*** Concernant la durée du doctorat: certains collègues m’expliquent que les exigences sur le doctorat dans leur discipline ne s’accommodent pas d’une durée en 3 ans. D’une part, j’avoue avoir du mal à comprendre comment, dans des disciplines ou 2/3 des doctorants ont un emploi principal autre que la préparation de leur thèse, on peut justifier qu’il est impossible de faire en 3 ans « à temps plein » ce qu’on peut faire en 6 ans en « hors temps de travail ». Et quand bien même, une solution simple serait de faire évoluer ces exigences: arrêter de considérer que la thèse doit être « le grand oeuvre » de la carrière: cela reste, aussi, une formation. Faire en sorte, si besoin, d’intégrer le travail de thèse dans un projet à plus grande échelle. Mieux définir les projets en amont… (on me reprochera sans doute de prôner un doctorat vite fait mal fait). Il y aurait de toute façon beaucoup de chose à dire sur la durée du doctorat en tant que telle, mais cela occupera plutôt un billet propre.

 

Note: certains arguments sont repris d’une tribune publiée avec D. Monniaux dans le Monde

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13 réflexions au sujet de « Chiffres sur le doctorat, une brève analyse personnelle »

  1. Les débouchés ne sont pas uniquement l’entreprise, il y a aussi le public et les associations et ONGs!
    A part ça, je pense qu’il ne faut pas demander aux doctorants (qui font généralement le choix du doctorat pour embrasser la carrière académique) de faire des formations pour se préparer « en cas d’échec » (c’est le refrain qu’on entend trop souvent…). La gestion de projet et pas mal d’autres formations qui seront utiles dans tous le autres emplois sont aussi utiles pour la recherche!
    Ainsi, moi qui fait partie de la cohorte 2010, mon directeur avait ri en apprenant que je ferai cette formation en gestion de projet… mais au final, avec du recul, je me rend compte que nos projets de thèse auraient bien bénéficié d’encadrants eux mêmes formés… j’ai soutenu en 3 ans, mais parce qu’ayant commencé en master, et sans avoir finir de rédiger mes articles (encore en chantier 6 ans après!).

    • (Avec une meilleure plannification, j’aurai peut être fait moins de choses différentes dans ma thèse, mais au moins elles seraient publiées…..
      Par ailleurs, la démarche scientifique bénéficierait pleinement d’une meilleure définition du projet: les hypothèse à tester et la méthodologie à appliquer seraient mieux définis en amont du projet de thèse, ce qui éviterait le grand classique de la formulation des hypothèses en fonction des résultats obtenus… les bourses ministérielles devraient être condionnées à la fourniture d’un projet – pas seulement d’une ébauche de protocole… pourquoi ne pas donner une pré-bourse de 3 à 6 mois pour la rédaction des projets, les thèses pourraient ensuite commencer sur de meilleures bases en janvier, sachant que de toutes manières on soutient généralement en décembre, à la fin, ça permettrait d’éviter de finir sur nos indemnités chomage… et ceux qui n’auraient pas la bourse ministerielle auraient au moins un projet à soumettre ailleurs… bien sur, ça suppose de former les encadrants et futurs thésards à la rédaction de projet…)

      • La finition des travaux annexes commencés par un thésard (en plus de ceux qu’il ou elle a soutenu dans son manuscrit) doit être faite par le(s) thésard(s) et postdocs qui prennent sa suite dans l’équipe… c’est comme le passage d’un relai! je dis ça mais après avoir passé ma thèse et commencé une nouvelle « carrière » (postdoc aux US puis embauche dans un autre labo) j’ai mis longtemps à accepter que d’autres se chargent de prolonger et de publier les résultats que j’avais commencé à obtenir. C’est aussi pour mûrir et acquérir par l’expérience la capacité à encadrer le travail de chercheurs plus jeunes que soi qu’on a en France la procédure d’HDR, dont je pense qu’elle vaut mieux que toutes les formations théoriques qui pourraient être dispensées pour apprendre à encadrer une thèse… Le système US n’est pas non plus une panacée: les thèses durent 5 à 6 ans (voire plus!) et les jeunes professeurs assistants ont beaucoup de mal à recruter en thèse des étudiants, qui préfèrent aller dans les groupes des grands pontes (encore qu’il y ait des exceptions: la jeune assistant professor qui m’encadrait en postdoc n’avait qu’un seul thésard… qui depuis est devenu prof à Harvard!)

        • Ce n’est probablement pas « général » (aux US il n’y pas grand chose qui se retrouve à l’identique dans toutes les Universités, voire même dans tous les départements d’une Université) mais dans le département où j’ai fait mon post-doc, la durée des thèses était assez bien « encadrée » autour de 5 ans +/- 0.5. Cela dit, le « programme » était un MSc + PhD tout en un, donc la 1ère année (voire 1ère année et demi) était un peu l’équivalent de ce qui serait chez nous le M2R: pas mal de cours, visites des labos des différents profs, choix d’un groupe de recherche, et début du PhD. En « temps passé au labo », je pense que ça faisait 3.5 ou 4 ans, donc, pas si différent au final de ce que l’on a chez nous, surtout pour ceux qui poursuivent leur thèse dans le labo où ils ont fait leur stage de M2.
          C’était soumis à la publication d’un certain nombre d’articles (3 je crois), donc ça pouvait prendre plus longtemps, mais ça n’était pas bien vu ni pour l’étudiant ni pour l’encadrant (eg, les Profs étaient aussi évalués sur le temps moyen qu’ils mettaient à faire soutenir leurs étudiants…). Je signale aussi qu’il y a (pour le coup ça je l’ai vu partout), l’équivalent d’un « comité de thèse » qui évalue l’avancement de la thèse à intervalles réguliers (et a des pouvoirs d’actions le cas échéant)

    • Il ne me semble pas que je dise l’inverse. Je dis simplement que le public (enseignement supérieur) représente 20% des débouchés. Le public (enseignement secondaire) représente probablement un débouché non négligeable (peut-être du même ordre?), pour le reste (associatif, haute fonction public etc), c’est je pense très faible en proportion. Donc, ipso facto, pour le reste, c’est le privé…

      Je ne pense pas qu’il faille demander aux doctorants de se préparer en cas d’échec, je pense qu’il faut déjà arrêter de véhiculer l’idée que ne pas devenir MCF ou CR est un échec… Ensuite, je préconise simplement de donner ces clés de raisonnement à nos doctorants (j’entends par la, les données présentées ici): si ces données sont connues, les gens peuvent faire des choix en connaissance de cause. Si une personne décide de faire 10 ans de précarité parce qu’elle veut à tout prix faire de la recherche académique tout en sachant que l’objectif sera difficile à atteindre, ça me va parfaitement: avoir des rêves et des passions et s’y accrocher en dépit des difficultés, c’est légitime.
      Ce que je voudrais, c’est ne plus voir des gens se rendre compte que l’horizon est bouché et qu’ils feraient bien autre chose quand il est déjà bien tard, alors que, ayant ces cartes la entre les mains plus tôt, ils auraient peut-être fait cette démarche de réflexion avant.

  2. Il me faut préciser que les données concernant le recrutement au CNRS ont été compilées par @nholzschuch (désolé pour l’oubli dans le texte)

  3. En Allemagne, le doctorat joue en grande partie dans les grandes entreprises le même rôle que le diplôme de GE généraliste en France : c’est essentiellement un titre quasi-indispensable pour accéder à certains niveaux.

    Alors qu’en France on est persuadé que les grandes entreprises allemandes sont dirigées par des docteurs ayant une connaissance technique hyper-pointue des produits de leur entreprise, ils sont souvent docteurs en n’importe quoi (par curiosité, regardez la discipline du docteur allemand dirigeant Airbus … vous aurez du mal à comprendre de quoi il s’agit).

    Quant aux Etats-Unis, les dirigeants de grandes entreprises sont très rarement des docteurs scientifiques ou techniques. Un certain nombre qui affichent le titre sont en fait de faux docteurs (par exemple les « juris doctors »). A ce niveau, le diplôme-roi est le MBA.

  4. Un grand merci pour ce billet qui synthétise parfaitement mon point de vue sur l’état de délabrement total du doctorat en France.

    Si on résume :
    – 25 % des thèses n’aboutissent pas
    – Sur celles qui aboutissent, 50 % des titulaires de doctorat n’ont pas d’emploi stable 3 ans après leur diplomation, donc a minima à 30 ans (sous entendant également qu’ils sont toujours à des salaires minables, pas de crédit, pas de situation stable : nada).

    Ces deux chiffres suffisent à illustrer la gabegie que représente le doctorat français et la trappe à précarité/chômage qu’il constitue. Loin des promesses médiatiques d’un « eldorado » doctoral avec ses fameuses histoires sur « ces entreprises qui ne cherchent que des docteurs » (combien ? Personne n’avance de chiffre concret !), le doctorat se révèle pour beaucoup un enfoncement dans la précarité, un retardement de l’entrée sur le marché du travail, une déqualification professionnelle et en prime, une stigmatisation sociale associée à l’image terrible d’étudiant attardé.

    Alors finalement, qui tire encore profit du doctorat ? Quelques rares élus qui obtiennent la rente inamovible de MCF fonctionnaire à vie. Quelques autres qui, soit parce qu’ils ont une super direction de thèse, soit parce qu’ils ont senti le problème arriver, soit les deux, ont su « anticiper » le problème et construire un projet alternatif en valorisant leur doctorat (au cas ou). Mais là encore, mon observation me porte à constater avec tristesse que ces sorties « par le haut » du doctorat sont marginales.

    Enfin, il me semble qu’on omet un point considérable : on ne distingue jamais l’origine prédoctorale des doctorants et leurs trajectoires. En d’autres termes, la trajectoire d’un docteur est elle la même quand il a fait l’ENS-agreg-contrat doctoral spécifique normalien ; ou X-Contrat-doc et « juste » la fac avec un M2 recherche. Ce serait instructif de savoir si pour les premiers, le doctorat les démonétise (j’en doute un peu) et si pour les seconds, cela les enfonce encore plus (sachant qu’ils ne partaient pas de très haut avec un seul M2 de fac.

    Là encore, ne soyons pas dupes. Un jeune docteur de l’X pourra mobiliser le réseau de l’X pour trouver un boulot dans le privé. Pour le faqueux lambda, ce sera impossible, avec en prime une institution universitaire qui le rejettera en l’invitant à faire des TD gratuits ou en lui offrant un vieux contrat d’ATER à mi temps à 1200€ à bac+ [8;12].

    Cependant, je vous rejoins totalement sur les pistes de réformes : la faute incombe exclusivement aux universités (et à leurs membres) qui sont encore dans la logique d’autoreproduction sans se soucier des basses contingences qu’une personne peut rencontrer (avoir un salaire, manger etc). Il y a encore cette philosophie qui veut faire du doctorat un vaste processus d’autosélection où, seuls les prétendus meilleurs, seront parmi les invités à la table des titulaires. Quant aux autres, leur « échec » ne serait que le constat qu’ils n’étaient « pas faits pour ça » (on aurait pu les prévenir un peu plus tôt au lieu de leur gâcher 4 ou 5 ans de leur vie).

    Bref, si le doctorat ne se professionnalise pas sérieusement, s’il n’y a pas d’avantage d’obligations faites aux doctorants de s’interroger sur l’avenir et de cultiver des compétences valorisables (et de savoir les valoriser), il ne faut pas se faire d’illusion : le doctorat restera raillé par les entreprises et les jeunes docteurs seront toujours plus nombreux à être abimés (socialement, personnellement) par un système faqueux qui les abandonne. Etant moi même embarqué dans cette aventure et faisant, je pense, partie des chanceux qui ont une super direction de thèse très soucieuse de l’avenir, je suis révolté de voir tant de collègues souffrir ou se préparer à endurer toutes les humiliations pour un graal hypothétique.

    Il faut en finir avec ce doctorat anachronique, qui n’apporte ni compétence, ni valeur pour devenir acteur de l’économie de demain. Merci pour votre contribution utile à ce débat : gageons qu’il interpelle.

  5. Le problème essentiel du doctorat en France est qu’il n’est pas reconnu sur le marché du travail, à la différence des autres pays. Nous devons cette singularité à l’existence de grandes écoles qui occupent le créneau des jobs correspondant à ce niveau de qualification. Faites une thèse CIFRE et vous verrez qui vous rencontrez sur le marché du travail : les réseaux des grandes écoles. La situation change très marginalement. Nous avons un système désuet d’enseignement supérieur, les problèmes du doctorat n’en sont qu’un symptôme.

    • Je pense que le problème du doctorat n’est pas là.
      D’après les chiffres, les docteurs qui ont le plus de difficultés sont ceux en sciences du vivant (gros vivier pour Sciences en Marche et autres mouvements de protestation) et dans certaines SHS. Les docteurs qui s’en sortent le mieux sont en maths/info/SI, donc précisément dans les domaines où la concurrence des GE est la plus forte.
      Il n’y a pas beaucoup de GE tournées vers la bio, et leur accès à l’emploi n’est pas formidable non plus.

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