Un petit monde

Postes de Maîtres de Conférences: pression disciplinaire.

On reparle dernièrement de l’insertion professionnelle des docteurs (rapports de la Cour des Comptes et de l’IGAENR).

Pour coller, pour une fois, un peu à l’actualité et faire suite à mes précédents billets sur le doctorat et l’emploi des docteurs, je vais ici me concentrer plus en détails sur l’emploi universitaire et plus précisément les postes de Maître de Conférences (MCF). Notamment, je voudrais ici m’intéresser à la pression sur ces postes: nous avons vu précédemment que, en global, il y avait en gros 1200 nouveaux postes de MCF pour 12000 nouveaux docteurs par an.

Mais qu’en est-il discipline par discipline?

On peut commencer par regarder au niveau des champs disciplinaires. Si je me sers des sources données dans les articles suscits pour obtenir le nombre de docteurs par grand champ disciplinaire en 2012 (je n’ai pas réussi à trouver l’info sur plusieurs années), et que je moyenne le nombre de postes ouverts au concours* sur les deux dernières années (2015 et 2016) pour ces mêmes champs, j’obtiens le graphe suivant (cliquer sur les graphes pour les agrandir):

 

nb docteurs vs nb postes 2

 

 

On a environ 440 nouveaux postes (MCF) en Science et Santé pour 7800 nouveaux docteurs, 540 nouveaux postes en LSHS pour 2800 nouveaux docteurs, et 280 nouveaux postes en Droit/Eco pour 1600 nouveaux docteurs.

Pour nuancer cela, on peut ramener à la population étudiante: en termes de taux d’encadrement tels que défini la aussi dans les articles précédents (voir lien plus haut, pour les sources également), si le taux d’encadrement toutes disciplines confondues est de 1 enseignant-chercheur pour 16 ou 17 étudiants, il est de 1 pour 32 en Droit/Eco, 1 pour 20 en LSHS et 1 pour 10 « seulement » en Sciences et Santé.

 

On peut essayer ensuite de regarder par discipline spécifiquement.

Ici, je vais devoir faire quelques hypothèses de travail pour pouvoir faire quelque chose:

  •  on assimilera discipline à « section CNU » (il y en a 57 si je ne me trompe pas, la liste est visible ici).
  • n’ayant pas les « nombres de docteurs diplômés par an » par section CNU, je vais devoir prendre une autre variable. J’en ai choisi 2.
  1. le nombre de demandes de qualification (notez qu’une personne physique peut déposer plusieurs demandes de qualification). Cette variable me semble intéressante car on peut « à l’ordre 0″ assimiler « faire une demande de qualification » à « envisager (au moins a minima) une carrière universitaire ». Elle permet donc d’éliminer une partie des docteurs qui partent immédiatement dans le privé après leur thèse, n’envisagent à aucun moment une carrière académique, et ne demandent pas la qualification. Il faut préciser que certains malgré tout, la demandent, sans l’envisager vraiment, simplement parce que le dossier n’est pas compliqué (même si le passage à 2 phases d’inscription ainsi que la date limite de soutenance sont aussi des facteurs limitants). L’autre point intéressant est que cela permet aussi de prendre en compte les étrangers n’ayant pas fait leur thèse en France ou les français ayant fait leur thèse à l’étranger, qui doivent déposer également un dossier au CNU.

Il y a au total et de façon assez constante au fil des ans, environ 18000 demandes de qualifications pour 10500 personnes physiques. Mais sur ces 18000 demandes, près de 4000 ne sont même pas examinées (dossiers non parvenus, eg des personnes qui ont fait une pré-inscription et ont changé d’avis, incomplets etc), et plus de 1000 autres éliminées comme étant hors section. J’ai pris le parti (c’est un choix) de m’intéresser aux demandes de qualification examinées dans une section considérée appropriée (soit, donc, 13000 demandes – dont un peu plus de 9000 seront couronnées de succès), en considérant que les dossiers non examinés ne relevaient pas d’une motivation « profonde » pour une carrière académique, et que les dossiers hors section avaient été probablement examinés par ailleurs dans une autre section plus appropriée.

Il faut noter que sur ces 13000 demandes, il y en a environ 1400 demandes en droit/éco par an (pour 1600 nouveaux docteurs diplômés en France), 7100 demandes en Sciences et Santé (pour 7800 doctorats), et 4400 demandes en LSHS (pour 2800 diplômés). Je n’ai pas réussi à trouver clairement dans les rapports bilan sur la qualification l’explication de cette différence entre LSHS et le reste, je donne donc plusieurs hypothèses: il y a plus de demandes de multiqualification en LSHS qu’ailleurs, plus de demandes de requalifications (personne dont la qualification valable 4 ans a expiré) ou plus d’étrangers qui postulent.

Ceci étant dit, voila à quoi ça ressemble

demandes qualification

Ceci étant très dépendant de la taille des sous-disciplines, il est difficile de commenter plus avant ces données.

 

2. le nombre de dossiers qualifiés (environ 9000, représentant 6750 personnes physiques, soit 1 personne qualifiée dans 1.3 sections en moyenne). Cela me semble moins pertinent car cela intègre les différences de pratiques vis-à-vis de la qualification entre sections, qui ne dépend pas des candidats mais de la section. Néanmoins, on verra que justement, cette variable peut donner des informations intéressantes (pas de graphe « brut » pour celle la pour ne pas surcharger l’article).

 

  • Pour ces 2 variables (on trouve ces données ici), j’ai pris les données pour 3 années, 2013, 2014 et 2015 et je me suis intéressé à la moyenne pour lisser quelques effets de bord éventuels (en fait, c’est assez stable).

 

  • Pour la variable « nombre de postes » (on la trouve ici), j’ai, comme dit plus haut, pris la moyenne des deux dernières années (2015 et 2016). C’est assez stable aussi (1300 plus ou moins 25), quoiqu’en légère baisse.

Voici ce que ça donne:

nombre de postes

 

 

Maintenant, on peut faire des ratio. Attention, je rappelle que ce ratio n’est pas « le nombre de candidats pour un poste »: tous les qualifiés ne candidatent pas d’une part, et d’autre part que la qualification dure 4 ans (il faudrait donc sommer tous les qualifiés sur 4 ans en enlevant ceux qui trouvent un poste dans le public ou le privé), mais voyons tout de même à quoi ça ressemble.

 

Les traits pointillés représentent la moyenne (5 demandes pour 1 postes en Droit/Eco, 8 demandes pour 1 poste en LSHS et 15 demandes pour 1 poste en Sciences et Santé – les médianes sont à 5, 10 et 19).

demandes qualification vs nombre de postes

On peut lister les sections pour lesquelles on a plus de 20 demandes de qualifications pour 1 poste: la 8 (langues et littérature anciennes), la 10 (littérature comparée), la 20 (ethnologie), la 72 (épistémologie) pour les LSHS. La 77 (théologie) est un cas à part puisqu’il n’y a pas eu de postes ces 2 dernières années (pour 5 demandes de qualification et 2 qualifiés en moyenne). La 28 (milieux denses), la 29 (constituants élémentaires), la 30 (milieux dilués et optique), la 33 (chimie des matériaux), la 34 (astrophysique, record « toutes catégories » avec 55 demandes par poste), la 36 (géodynamique), la 37 (météorologie), la 65 (biologie cellulaire), la 69 (biologie des organismes) et la 69 (neurosciences) pour les Sciences.

 

On peut faire la même chose pour le nombre de qualifiés par poste (moyennes à 2, 5 et 12 qualifiés pour un poste en Droit/Eco, LSHS et Sciences et Santé respectivement).

qualification vs nombre de postes

On remarque ici que la qualification en Droit/Eco est quasiment un pré-recrutement (environ 45% de réussite contre 60% en LSHS et 80% en Sciences): en section 1 et 2, il y a ainsi quasiment 1 qualifié pour 1 poste par an*.

 

Mais plus généralement, il semble donc que, contrairement à certains a priori tenaces, il n’y ait pas de pression « intrinsèque » plus grande sur les postes en LSHS par rapport aux postes en Sciences, au contraire même. La différence (le taux de chômage étant ensuite largement plus important pour les docteurs LSHS que les docteurs en Sciences) se joue donc bien plutôt sur la possibilité de débouchés « alternatifs » (e.g., le « privé »). En sciences, on retrouve bien une tension importante dans les domaines « encombrés » ou en « perte de vitesse » (en France) depuis relativement longtemps, dans le public comme le privé (e.g. la chimie et la biologie). L’astrophysique semble un domaine bien particulier (le ratio postes/candidats est aussi très faible au CNRS, par exemple) mais je le connais trop peu pour en parler plus.

 

Il s’agit bien sûr d’une analyse limitée, notamment par les données disponibles. Il faudrait pouvoir s’appuyer sur d’autres chiffres, par exemple le nombre de dossiers reçus pour chaque poste ouvert (ou quelque chose de ce genre là, qui, à ma connaissance, n’existe pas).

Néanmoins, j’ai été surpris par les résultats. Et vous?

 

 

* à titre personnel, je suis vraiment persuadé que la qualification ne sert à rien et diffuse même un message très négatif en termes de promotion du doctorat. Le seul intérêt que je pourrais y trouver serait si, comme en droit, elle servait de pré-recrutement et affichait clairement que les critères considérés sont « académiques » uniquement (et donc ne « plombent » pas le docteur pour son insertion professionnelle). A 90% de réussite comme dans certaines disciplines de sciences, je ne vois vraiment pas l’intérêt… (mais j’en ferai peut-être un article à part entière)

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Commentaires (6)

  1. Doctorant

    Merci beaucoup pour ce super travail qui investigue de manière sérieuse la problématique des débouchés du doctorat.

    Il y a un point que vous semblez toutefois oublier. Pour mesurer la pression sur un poste de MCF, il faut, certes, tenir compte des qualifiés de l’année, mais également tenir compte du « stock » de qualifiés refoulés les années passées qui vont sans doute recandidater.

    Il serait donc intéressant de recalculer la pression sur un poste en :
    – Le pondérant par les candidats malheureux en n-1, n-2 etc.
    – En observant après combien d’échecs un docteur se décourage et va faire autre chose (au Franprix, ou autre).

    Cela permettrait d’avoir une meilleure visibilité sur le nombre « d’élus » par rapport aux refoulés du milieu académique qui n’auront qu’un titre de papier et leurs yeux pour pleurer après x échecs et la perte de la qualif.

    Répondre
    1. Guillaume Miquelard-Garnier (Auteur de l'article)

      Bonjour

      Oui, c’est ce que je dis dans le texte, mais je ne pense pas que faire ceci soit possible: cela impliquerait de connaître, pour chaque recruté de chaque section, son « année de qualif », mais aussi de savoir ceux qui finalement, ne candidatent pas ou plus (départ dans le privé, à l’étranger, dans un autre corps de la FP etc).
      Donc, cela me semble compliqué de raisonner en stock ici, mais c’est sans doute ce qu’il faudrait faire, effectivement…

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  2. Paul B.

    Même si l’on raisonne en stock, le ratio nombre « d’élus » / nombre de qualifiés reste le même à la fin. Cela ne change rien à la probabilité finale d’obtenir un poste (on candidate juste plus longtemps avec un probabilité sur chaque poste plus faible).

    Merci en tout cas pour cette analyse. Très intéressante et permet d’avoir de réelles estimations et non plus de données sorties au doigt mouillé !

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  3. Roger

    Merci pour cette étude détaillée. Si je connaissais à peu près la situation en sciences, cela m’ouvre aussi les yeux sur la situation ailleurs. Du coup j’ai aussi lu le rapport du CEREQ, merci d’avoir mis le lien.
    Vous notez  » les domaines « encombrés » ou en « perte de vitesse »  » ; je pense que SVT est essentiellement encombré : on a besoin de « cerveaux d’œuvre » à bon prix pour faire tourner les labos, sans considération des débouchés. Dommage que l’analyse des débouchés soit aussi complexe (qualité du labo, de l’équipe dans le labo, domaine de recherche, support de l’école doctorale, …) on aimerait pouvoir faire lire cela en détail aux candidats docteurs.

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  4. PhilippeG

    Ces tendances s’observent déjà dans certaines statistiques publiées par le ministère, par exemple dans le tableau II-c à la page numérotée 71 de
    http://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/statistiques/13/5/bilan_recrutement_2014_v2_405135.pdf#page=73.

    Serait-il possible de mettre à disposition les données utilisées pour réaliser ces graphiques sous forme de fichiers tableurs partagés (Framacalc, Google Docs ou autre) ? Cela faciliterait leur réutilisation et leur réactualisation, ainsi que la visualisation finale alors que les graphiques proposés ici manquent parfois de lisibilité quand on essaie de se focaliser sur une section donnée ou un groupe de sections.

    Enfin, je pense que les qualifications multiples peuvent avoir un impact non négligeable, je constate par exemple que les sections 65 et 68, qui font apparaître une fort taux de pression, sont aussi deux sections où il y a de nombreuses qualifications multiples (avec la 64 et la 67). Voir les données du tableau 10 aux pages numérotées 17 et 18 de http://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/statistiques/13/9/qualif2012_238139.pdf#page=25

    Répondre
    1. Guillaume Miquelard-Garnier (Auteur de l'article)

      Bonjour

      Désolé de ne pas vous avoir répondu plus tôt.
      Merci pour l’indication, je potasse pourtant pas mal ces documents du Ministère, mais il faut admettre qu’ils sont assez arides et que la p.71 m’a donc échappé. Dommage, cela m’aurait facilité la tâche.
      Il faudrait que je prenne le temps de mettre ça sur format google docs en effet, sur le principe je n’ai rien contre en tout cas. En attendant que cela se fasse, si vous souhaitez le fichier excel « brut », n’hésitez pas à me contacter, je vous l’envoie par mail.

      Pour la partie qualifications multiples, j’y avais songé mais je ne pas réussi à trouver l' »analyse » qui permettrait de les intégrer proprement…

      Guillaume

      Répondre

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